
Spécialement depuis la guerre et les souffrances que le monde a supportées, les gens commencent à réfléchir au sujet de la reconstruction. Mais il est certain que chacun l’envisage selon sa propre mentalité. De cette manière les idées sur la reconstruction du monde sont très différentes.
Le problème financier
Si l’on considère l’état du monde tel qu’il est aujourd’hui, en premier lieu lorsque l’on pense à la situation financière si essentielle pour l’ordre et la paix, celle-ci est si confuse et est devenue si difficile à résoudre qu’il semble que beaucoup, avec leur intellect, leur cerveau et leur compréhension, soient impuissants face à ce problème des plus compliqués. Il ne fait aucun doute que beaucoup nous diront qu’il n’y a pas d’autre remède pour l’amélioration de l’humanité que la solution du problème financier.
Mais en même temps, il semble que le problème, le problème financier, devienne chaque jour plus difficile. Il semble qu’il conduise les nations, les races et les communautés à une destruction de plus en plus grande. Et avant que ce problème ne soit résolu, il n’y a rien d’étonnant à ce que de nombreuses nations subissent des dommages considérables. Et bien que l’homme, absorbé par ses propres problèmes d’existence, ne pense pas suffisamment à ces choses, le monde en général finira par se rendre compte de la fragilité, de la faiblesse causée par ce désordre et cette condition déséquilibrée du problème financier du monde.
Tant que les nations et les personnes profitent de la perte d’autres nations et d’autres personnes, elles peuvent penser momentanément qu’elles sont avantagées. Mais tous se rendront compte finalement que nous, les êtres humains, individuellement ou en tant que multitude, sommes dépendants les uns des autres. Si par exemple, en raison d’une partie du corps, l’autre partie souffre, il s’agira finalement d’une situation déséquilibrée, un manque de santé dans le corps physique. Que signifie la santé ? La santé signifie que tous les organes du corps sont en bon état. De même la santé du monde signifie la bonne condition de toutes les nations et de tous les peuples.
La charge mentale de l’éducation
Quittons cette question financière et abordons le problème de l’éducation. Malgré tous les progrès réalisés dans le monde de l’éducation, personne de sensé ne refusera de considérer le petit enfant, son âge, sa force et le travail qu’il lui est donné d’accomplir. Il semble que dans l’enthousiasme de rendre l’éducation de plus en plus riche, on ait imposé une sorte de charge au mental des enfants. Et que se passe-t-il ? C’est comme si un plat qui nécessite une demi-heure de cuisson était cuit en cinq minutes. Il est peut-être brûlé, il fallait plus de temps. Pour son âge, l’enfant sait trop de choses dont il n’a pas besoin, qu’il n’apprécie pas. Il s’agit d’une charge pour lui, qui est imposée à son mental.
Et combien peu d’entre nous s’arrêtent pour penser à cette question que l’enfance a un aspect royal en elle-même. C’est un cadeau d’en haut que l’enfant grandisse et qu’il soit en train de grandir sans être conscient des malheurs, des soucis et des angoisses de la vie. Ce sont les seuls jours pour expérimenter la noblesse de la vie. Ce sont des jours où il devrait jouer, où il devrait être proche de la nature. Et ce sont des jours où il devrait saisir ce que la nature lui enseigne graduellement.
La lutte de la vie
Imaginez donc que l’enfance soit consacrée à l’étude, à l’étude de la connaissance matérielle. Et dès que l’enfant a grandi, on fait peser sur ses épaules le fardeau de la vie. Ce poids devient chaque jour plus lourd pour les riches comme pour les pauvres. Et le résultat de tout cela, est qu’il y a des partis, des désaccords entre le travail et le capital : une vie pleine de luttes sur laquelle l’enfant ouvre les yeux, sans jamais avoir le temps de s’unir à la nature, ni de plonger au plus profond de lui-même, ni de penser plus loin que cette vie dans la foule.
Un matérialisme croissant
Lorsque nous quittons le problème de l’éducation et que nous abordons celui des nations, nous sommes encore plus perplexes. L’inimitié, la haine et les préjugés qui existent entre les nations, l’antagonisme et l’extrême égoïsme qui sont le thème central de la communication et des relations entre les nations, montrent que le monde va de mal en pis et que l’agitation semble être omniprésente. Il semble qu’il n’y ait aucune confiance entre les nations, aucune sympathie, si ce n’est pour leur propre intérêt. Et quel en est le résultat ? Cette impression tombe comme un reflet, comme une ombre sur l’individu, l’incitant également à cet égoïsme, à cet égocentrisme.
Et la seule chose au monde qui aurait pu être une source de refuge, était la religion. Mais à l’heure actuelle, avec le développement d’un matérialisme toujours plus grand et d’un mercantilisme écrasant, la religion semble s’effacer. Une indifférence silencieuse semble s’installer à l’égard de la religion, surtout aujourd’hui dans les pays les plus civilisés. Dans ces conditions, où l’homme pourrait-il trouver la solution du problème actuel ?
To pull oneself together
Si l’on considère la question d’un point de vue philosophique, qu’est-ce que la construction, qu’est-ce que la reconstruction ? La construction désigne ce qui est déjà fait.
Un enfant qui naît est une construction? Mais après un désordre survenu dans la santé ou dans le mental, il y a de nouveau un besoin de reconstruction. Il existe en anglais une expression : « To pull oneself together » (se ressaisir, rassembler ses forces). La reconstruction du monde d’aujourd’hui signifie que le monde doit se ressaisir. L’éducation, la politique, la condition sociale, la condition financière, la religion, toutes ces choses qui font la civilisation, semblent avoir chuté, semblent avoir été dispersées. Pour que ces choses se rassemblent, un secret de la vie est à étudier.
Quel est le secret du pouvoir de guérison ? Le secret est de se rendre assez fort pour se ressaisir. C’est là le secret de la vie du mystique. Le monde a perdu sa santé. Et quand on peut se représenter le monde comme un individu, on peut voir ce que cela signifie de perdre sa santé. C’est comme une maladie dans la vie d’un individu. Et comme pour chaque maladie il y a un remède, pour chaque désastre il y a une reconstruction.
La connaissance de soi
Mais aujourd’hui, les gens ont des idées différentes. Il y a l’homme pessimiste, qui dit : « Si le monde en est arrivé à cet état de destruction, qui peut l’aider, comment peut-on l’aider ? ». C’est comme une personne malade qui dit : « J’ai été tellement malade. J’ai tellement souffert, je m’en moque, comment puis-je aller mieux maintenant ? Il est presque trop tard. » C’est ainsi qu’il retient sa maladie, qu’il la garde, qu’il la chérit, même s’il ne l’aime pas.
Et puis il y a une personne curieuse, qui est très étonnée en lisant le journal de voir que cet argent a augmenté et que cet argent a diminué. Elle suppose qu’il va y avoir une guerre, et va tracasser ses amis. Une autre personne pense qu’il faut former des sociétés, des ligues, qu’il faut absolument faire quelque chose. Et c’est ainsi qu’il y a maintenant tant de sociétés et de congrès qui discutent, et organisent tant d’autres réunions, tant d’autres discussions.
Mais il semble qu’il n’y ait pas de fin aux discussions et aux disputes pour trouver les moyens d’améliorer la situation.
Je ne veux pas dire que tout effort en faveur de la reconstruction ou de l’amélioration des conditions, même minime, sous quelque forme que ce soit, n’en vaut la peine. Mais ce dont nous avons le plus besoin, c’est de comprendre la religion des religions et la philosophie des philosophies. C’est à dire la connaissance de soi. Nous ne comprendrons pas la vie extérieure si nous ne nous comprenons pas nous-mêmes. C’est dans la connaissance du moi que se trouve la connaissance du monde.
La compréhension du moi
L’homme politique, l’homme d’État, aussi qualifié soit-il, se disputera sur des questions pendant des années et des années, sans jamais parvenir à une satisfaction, s’il ne comprend pas la psychologie de la vie et la psychologie de la situation. De même, le pédagogue, année après année, essaiera de mettre en place une nouvelle méthode et ne parviendra jamais à une conclusion satisfaisante, à moins qu’il n’ait la connaissance de la vie, qui lui enseignera la psychologie de la nature humaine et la manière de résoudre le problème.
Ce que l’on appelle aujourd’hui la psychologie n’est pas celle que j’entends. Je n’entends pas par le mot psychologie ce qu’on appelle la psychanalyse. J’appelle psychologie la compréhension du moi, la compréhension de la nature et du caractère du mental et du corps.
L’art d’être
Amis, qu’est-ce que la santé ? La santé, c’est l’ordre. Et qu’est-ce que l’ordre ? L’ordre, c’est la musique. Là où il y a de l’harmonie, là où il y a du rythme, là où il y a de la régularité, là où il y a de la coopération, il y a harmonie, il y a sympathie. Par conséquent, la santé du mental et la santé du corps dépendent de la préservation de cette harmonie, de l’intégrité de cette symphonie qui se déroule dans le mental et dans le corps. N’oubliez pas que la vie dans le monde, et en particulier celle que nous menons au milieu de la foule, mettra notre patience à l’épreuve à chaque instant. Et il sera très difficile de préserver cette harmonie et cette paix que l’on appelle le bonheur.
Car quelle est la définition de la vie ? La vie est synonyme de lutte avec les amis et de combat contre les ennemis. C’est tout le temps donner et prendre. C’est là que réside la difficulté de maintenir la symphonie, de maintenir l’harmonie, qui est la santé et le bonheur.
Vous demanderez alors : « Où devons-nous l’apprendre ? ». Mes amis, toute l’éducation, l’apprentissage et la connaissance sont acquis. Mais cet art unique est un art divin, et l’homme en a hérité. Mais absorbé par l’apprentissage extérieur, il l’a oublié. Cependant, c’est un art qui est connu de son âme, et c’est son propre être. C’est la connaissance la plus profonde qu’il a dans son cœur. Aucun progrès, dans quelque domaine que ce soit, ne donnera à l’homme la satisfaction à laquelle son âme aspire, si ce n’est celui de l’art de la vie, de l’art d’être, qui est la quête de son âme.
Servir
Pour servir la reconstruction du monde, la seule chose possible et la seule chose nécessaire est d’apprendre l’art d’être. L’art de vivre par soi-même, et d’être soi-même un exemple, avant d’essayer de servir l’humanité.
Qu’est-ce que le mouvement soufi ? Qu’est-ce que le soufisme ? C’est l’art dont je viens de parler, l’art par lequel la musique et la symphonie de la vie peuvent être préservées. L’art par lequel l’homme peut se rendre capable de devenir le véritable serviteur de Dieu et de l’humanité.
Genève, Salle de l’Athénée, 10 octobre 1923
Publié dans La reconstruction du monde- Le Problème d’Aujourd’hui – cahier n°1 – chapitre 1
