
Le désir de paix
Le secret qui se trouve derrière la manifestation entière est la vibration que l’on peut appeler mouvement. Les divers degrés de vibration que nous délimitons forment les plans d’existence ; chaque plan d’existence diffère selon le rythme du mouvement de ces vibrations. Quand nous considérons la vie comme un tout, nous pouvons tracer une ligne continue : du commencement à la fin, ou de l’esprit à la matière, ou de Dieu à l’homme. Et nous constaterons que le rythme du début est subtil et sans perturbation, et que le rythme de la fin est grossier et perturbateur. L’on peut appeler ces deux rythmes la vie de paix et la vie de sensation.
Ces deux vies sont opposées ; la vie de sensation donne une joie momentanée et la vie, qui est le premier aspect de vie, donne la paix, elle culmine dans la paix éternelle. La joie, aussi grande qu’elle soit, s’élève et retombe, elle doit avoir sa réaction ; en outre elle dépend de la sensation. Et de quoi dépend la sensation ? La sensation dépend de la vie extérieure, il doit y avoir quelque chose en dehors de soi qui crée la sensation. La paix, elle, est ressentie de manière indépendante. Elle ne dépend pas de la sensation extérieure, c’est quelque chose qui nous appartient, quelque chose qui est notre propre être.
Le bien-être de la paix
Si l’on demandait à quelqu’un vivant sans cesse dans une sorte d’excitation des plaisirs de ce monde, et à qui la Providence a accordé tous les plaisirs imaginables : « Que désirez-vous en dehors de tout ce dont vous bénéficiez ? », il répondrait : « Que l’on me laisse tranquille ». Quand la folie vient l’homme languit après la sensation, mais quand cette passion a disparu, c’est en réalité la paix après lequel il soupire. Il n’y a donc aucun plaisir au monde, aussi grand qu’il soit, aucune expérience, aussi intéressante qu’elle soit, qui puisse donner la satisfaction que seule la paix peut donner.
Un souverain peut être heureux assis sur son trône, portant la couronne, avec une suite nombreuse autour de lui, mais il est satisfait lorsqu’il est seul. Tout le reste lui semble sans valeur, rien du tout. Le plus précieux pour lui est le moment où il est seul. J’ai un jour vu le Nizam de Hyderabad, un grand souverain, dans toute sa grandeur, bénéficiant de la magnificence royale. Et puis j’ai vu le même souverain assis tout seul sur un petit tapis, et c’était à ce moment-là qu’il était lui-même.
Le rythme naturel de la paix
Il en est de même pour chacun de nous. Des mets délicieux, des parfums exquis, de la musique, tous les plaisirs de la forme et de la couleur, la beauté sous tous ses aspects, semblent répondre aux désirs de notre vie. Ils sont inférieurs en fin de compte lorsqu’on les compare avec la satisfaction qu’une âme éprouve en elle-même. Là, elle retrouve sa demeure, sa possession personnelle. C’est ce que l’on n’a pas besoin de chercher en dehors de soi, que l’on peut trouver en soi, et qui est incomparablement plus grand et plus précieux que toute autre chose au monde. C’est ce que l’on ne peut ni acheter ni vendre, qui ne peut être volé et qui est plus sacré et plus saint que la religion ou la prière, car toute prière et dévotion ont pour but d’atteindre cette paix.
Une personne bonne et bienveillante, très savante et compétente, forte et puissante, malgré toutes ces qualités peut ne pas être spirituelle si son âme n’a pas atteint ce rythme qui est le rythme naturel de son être, un rythme dans lequel seule réside la satisfaction de la vie. La paix n’est pas une connaissance, la paix n’est pas un pouvoir, la paix n’est pas un bonheur, mais la paix est tout cela. De plus, elle donne le bonheur. La paix inspire la connaissance du visible et de l’invisible et c’est dans la paix que l’on peut trouver la présence divine.
Le progrès spirituel dépend de la paix
Ce n’est pas l’être agité qui est vainqueur dans cette bataille continuelle de la vie, c’est celui qui est pacifique, qui tolère tout, qui pardonne tout, qui comprend tout, qui assimile toutes choses. Celui qui manque de paix, malgré toutes ses possessions – propriétés de la terre ou qualités de l’esprit – est pauvre. Il n’a pas cette richesse que l’on pourrait appeler divine et sans laquelle la vie de l’homme est inutile, car la vie est dans la paix, une vie que la mort ne peut voler. Le secret du mysticisme, le mystère de la philosophie, tout peut être atteint après avoir atteint la paix. Vous ne pouvez refuser de reconnaître le divin chez celui qui est un être de paix.
Ce n’est pas le bavard, ce n’est pas celui qui argumente qui prouve sa sagesse. Il peut bien être intellectuel, avoir la connaissance du monde, et cependant il peut ne pas avoir la pure intelligence qui est réelle sagesse. On peut trouver la vraie sagesse dans celui qui est paisible, car la paix est le signe de la sagesse. C’est le paisible qui est observateur, car c’est la paix qui lui donne le pouvoir et les conditions nécessaires pour observer de façon aiguë. C’est le paisible qui peut concevoir, car la paix l’aide à concevoir. C’est le paisible qui peut contempler, celui qui n’a pas de paix ne peut pas contempler correctement. Par conséquent, tout ce qui appartient au progrès spirituel dans la vie dépend de la paix.
Retrouver le rythme naturel
Et maintenant vient la question : « Pourquoi manquons-nous de paix ? » La réponse est : « A cause de l’amour de la sensation ». Celui qui cherche toujours à vivre dans le mouvement, dans l’activité sous quelque forme que ce soit, désire de plus en plus cette expérience. A la fin, il devient dépendant de la vie extérieure, et ainsi il perd sa paix, la paix qui est son être réel.
Quand on dit de quelqu’un : « Il a perdu son âme », l’âme n’est pas perdue, l’âme a perdu sa paix. L’absorption dans la vie extérieure, à chaque moment du jour et de la nuit, à penser et à se tourmenter, à travailler et à se battre, à lutter sans cesse, pour finir vole à l’homme son âme. Même s’il gagne au prix de cette bataille un objet extérieur à lui, un autre, un combattant encore plus grand, l’arrachera un jour de sa poigne.
Nous pourrions demander si ce n’est pas la nécessité de notre vie qui nous garde absorbés dans la vie extérieure et ne nous laisse pas un moment pour éprouver la paix. En réponse je dois dire : « Supposez que la vie extérieure ait pris dix heures par jour, vous auriez encore deux heures ; si le sommeil a pris deux heures du jour, vous auriez encore deux heures de disponibles. » Pour atteindre la paix, ce que l’on à faire est de chercher le rythme qui se trouve dans la profondeur de notre être. C’est tout à fait comme dans la mer : la surface de la mer est toujours en mouvement, la profondeur de la mer est tranquille.
Maintenir la paix
Et ainsi en est-il de notre vie. Si notre vie est jetée dans la mer d’activité, elle reste à la surface. Pourtant nous vivons dans les tréfonds de cette paix. Il importe seulement de prendre conscience de cette paix que nous pouvons trouver en dedans de nous. C’est cela qui peut nous apporter la réponse à tous nos problèmes. Sinon, quand nous voulons résoudre un problème, un autre problème difficile arrive. Il n’y a pas de fin à nos problèmes, il n’y a pas de fin aux difficultés de la vie extérieure. Et si nous nous crispons sur eux, nous ne serons jamais capables de les résoudre. Nous pourrions attendre en espérant que les conditions deviennent meilleures ? Elles empireront.
Que les conditions deviennent meilleures ou pires, il s’agit d’abord de chercher le Royaume de Dieu à l’intérieur de nous-mêmes, là où se trouve notre paix. Aussitôt que nous l’aurons trouvé, nous aurons trouvé notre soutien, nous aurons trouvé notre moi. Avec toute l’activité et le mouvement en surface nous serons capables de garder cette paix inébranlable si nous la tenons fermement en en devenant conscient.
Le but de la vie – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1927, Londres.
Publié dans le cahier n°7 de Philosophie – chapitre 6
