La religion

La religion est ce qui met l’homme en relation avec la vie entière, avec la totalité de la vie qu’il idéalise comme l’Idéal-Dieu. Et sans religion, l’homme se trouve comme une particule séparée, isolée dans l’univers, sans avoir de lien avec la totalité.

Chacun, s’il sent un lien avec la vie entière, est religieux, même s’il n’a pas de croyance déterminée ou de pratique spéciale. Ce sentiment, qui existe entre lui et la vie universelle, suffit pour qu’il soit religieux. Dans un beau poème d’un grand Soufi, il est dit que tous se tournent vers La Mecque. Il ne veut pas dire par là que tous se tournent vers l’Est, que tous sont musulmans, mais que tous sont naturellement religieux. Il y a donc en chaque être quelque chose qui reconnaît la vie universelle et qui est religieux, que ce sentiment ou cette conception soient développés ou non. Cette conception n’est pas seulement une conception intellectuelle, ou si elle l’est, elle est imparfaite. Car l’homme consiste aussi en autre chose, l’intellect n’est qu’une petite partie de son être.

Mais, quand il se sent lié avec son cœur, avec son âme, il se crée en lui un idéal supérieur à tous ceux que peut offrir le monde. Cet idéal est la première étape et la plus importante partie de la religion. Sans cet idéal, un être est véritablement pauvre dans ce monde. Il pourra posséder toutes les richesses du monde, s’il n’a pas cet idéal, toutes les richesses de la terre seront impuissantes à le satisfaire. Et s’il a cet idéal, n’aurait-il qu’un seul morceau de pain à manger, qu’il mangerait assis par terre, il se sentira riche, car cette beauté qui appartient à la vie, il l’aura naturellement en lui.

L’idéal divin

De tous les idéaux, (que ce soit un objet que l’on désire atteindre, un être humain auquel on s’efforce de ressembler, que ce soit sa patrie, ou une nation, ou l’humanité) l’idéal-Dieu dépasse tous les autres. Il contient tout en lui, et il est le plus élevé. Toutes les religions ont donné cet idéal sous une forme ou sous une autre. Certaines religions ont fait ressortir davantage l’aspect où l’on voit Dieu dans ce monde. Ainsi la religion Hindoue voit Dieu sous toutes les formes et aspects dans leur diversité. Les religions hébraïque et islamique ont fait ressortir cet aspect où Dieu est loin du monde, où Il est vu sous l’aspect de l’Absolu, du Tout-Puissant, sans forme, sans couleur, sans attributs.

Cependant, ceux qui ont compris la vérité, ont compris que sauf Dieu, rien n’existe. Le Dieu des êtres, qui comprenaient ainsi Sa nature, n’était jamais loin d’eux. Plus leur idéal s’épanouissait, plus leur réalisation s’approfondissait. Plus ils voyaient Dieu sous l’aspect des êtres humains et même sous l’aspect des objets dits inanimés. Ceux-ci étaient, pour eux, vivants.

Une seule religion

Puis, les diverses religions ont donné des pratiques différentes afin d’adorer Dieu, d’approcher de Dieu, en rapport avec les usages des pays, avec les climats aussi. Et les hommes ont pris l’habitude de considérer la religion d’après les pratiques et les dogmes, disant : « Votre religion est différente de la mienne. Vous élevez les mains au front pour saluer Dieu, moi je me prosterne. Pour vous, Dieu est Trinité, pour moi Dieu est un seul Être ». Ce sont des querelles enfantines qui ont divisé le monde et le divisent encore.

Malgré l’importance que nous donnons à la race, le plus important est la religion qui unit les êtres. Elle peut aussi les séparer, et plus qu’aucune autre chose au monde, les diviser en groupes opposés. Si les êtres humains avaient la compréhension de ce qu’est la religion, une religion, presque toutes les querelles entre nations disparaîtraient. Cachée sous une cause politique, il y a toujours une cause religieuse pour provoquer l’antipathie et la guerre. Si les hommes comprenaient qu’il n’y a qu’une seule religion, ils s’uniraient parfaitement. Quelle est cette religion ? C’est la religion de la beauté.

La religion de la beauté

Certaines religions n’ont-elles pas méprisé la beauté ? Si nous sommes attirés vers ce monde tangible, ne sommes-nous pas éloignés de Dieu ? C’est un sens plus élevé de la beauté qui amène à percevoir une beauté invisible. Celle-ci dépasse de beaucoup la beauté visible. Et si cette beauté visible et tangible ne mène pas à la beauté invisible, ce n’est pas une beauté qu’on admire vraiment, puisque rien de ce qui existe n’est sans âme, que rien n’est sans intelligence ni sans cœur. C’est cette intelligence, ce cœur et cette âme qui se montrent dans cette beauté visible, celle de la nature et celle des œuvres d’art.

Qu’est-ce qui inspire sa beauté à la rose ? N’est-ce pas une beauté intelligente ? Ce n’est pas par hasard qu’elle a cette beauté, cette couleur, c’est la forme visible, concrète, d’une beauté invisible qui se manifeste à nous. De même en est-il d’une œuvre d’art. Ce n’est pas que nous voyions quelque chose de beau, qui ne va pas plus loin. Mais c’est la même beauté invisible qui se montre aussi dans les qualités, les vertus, les beaux attributs des belles personnalités.

Nous lisons dans le Gayan :

Chaque vertu n’est qu’une expression de la beauté.

219ème boula du Gayan                

L’adoration n’est due qu’à Dieu

Il y a une telle beauté même dans la création inférieure. Nous pouvons admirer la beauté dans la fidélité du cheval, dans celle du chien par exemple, dans l’amour maternel qui se manifeste dans un petit oiseau prêt à défendre ses petits contre un gros chien. En Ecosse, pendant les très fortes pluies d’été, des oiseaux qui ressemblent à des perdreaux couvaient leurs petits à terre. On trouva ces oiseaux noyés. Ils avaient préféré périr plutôt que d’abandonner leur couvée. Nous pouvons admirer cet amour qui s’exprime ainsi jusqu’au sacrifice. On dira : c’est l’instinct. Mais l’instinct n’est-il pas intelligence ?

Chez l’être le plus grand et dans sa perfection, l’amour peut montrer une beauté divine. Cette beauté est celle d’une âme qui a réalisé la beauté universelle, le désir de Dieu, le sentiment de Dieu et qui l’exprime. Ce sont ces êtres qui ont représenté Dieu sur la terre et que les hommes ont vénéré comme les représentants de Dieu. Ils ont vu là quelqu’un qui pour eux n’était pas un homme, mais une émanation divine, Dieu sur la terre. Ceux qui sont de cet avis ont raison : si l’essence divine était dans ces êtres, cela n’excluait pas leur nature humaine. Ce sont des hommes qui se sont élevés à la conscience divine. Par-là, ils ont attiré l’admiration et jusqu’à l’adoration de leurs semblables. En vérité, l’adoration n’est due qu’à Dieu. Tous les êtres humains sont limités, Jésus a dit :

« Ne m’appelez pas bon, un seul Être est bon, c’est Dieu ».

Le devoir et les pratiques

Un autre aspect de la religion est le devoir. Ce devoir résulte du sentiment qu’un être religieux a, du lien qui existe entre lui et la vie totale. Il a une place dans l’univers, un devoir à accomplir envers ceux avec lesquels il est relié par un lien de parenté, avec ses compagnons, ses collègues, et envers les hommes en général et ce devoir est un aspect de la religion.

Un autre aspect encore de la religion, sont les pratiques religieuses. Elles ont été enseignées en partie par les grands êtres, qu’on appelle les fondateurs de religions. Mais aucun d’entre eux n’a voulu créer une religion nouvelle. Ceux qui malgré tout en ont créé une nouvelle, ont tiré un rideau pour cacher Dieu aux hommes. Ceux qui les suivaient, ont fait de leurs pensées un credo. De leurs conseils, ils ont constitué la pratique de la religion, qu’ils ont gardée ferme et immuable et qu’ils ont tenu à conserver comme le signe de telle religion.

Ces pratiques étaient données à l’homme pour le purifier, pour l’élever. Pour le purifier au physique d’abord, puis mentalement ensuite, puis pour purifier son cœur, puis pour l’élever, pour exalter son esprit. Toute l’ambiance qui entourait le culte devait élever l’homme, exalter sa conscience, le mettre dans une autre sphère que celle où il vivait habituellement. C’est pourquoi, il y a de l’encens, de l’eau bénite dans les églises, des fleurs, des cierges allumés. C’est pourquoi, l’on construit de beaux édifices pour le culte. Ce n’est pas pour séparer la religion de la vie, mais pour élever l’homme. Cependant, la religion serait imparfaite si l’on n’y pensait qu’à l’église.

L’esprit religieux

Il est naturel que toutes les choses, qui nous entourent à présent, aient été différentes quand les gens étaient religieux. A cette époque-ci, même dans les campagnes, nous nous voyons envahis de suggestions publicitaires, pour acheter des liqueurs, du savon, de l’encre, mille autres choses encore. Même contre les arbres à la campagne, comme sur les murs des villes et dans les voitures de transport en commun, nous ne voyons pas autre chose que ces réclames qui montrent la tendance générale.

Dans les siècles passés, les paroles écrites ou gravées dans la pierre appelaient l’âme à quelque chose de plus élevé, qui lui parlait de Dieu. Et cela, non pas d’une façon banale, comme des préceptes moraux par exemple. Mais pour mettre sous les yeux des êtres humains, quelque chose qui puisse les inspirer, qu’ils sentent par leur cœur, par leur âme. C’est cela que les êtres, dans ces siècles religieux, ont créé. Et aussi, le spectacle qui se présentait au passant dans la rue, les prières qu’on y faisait, étaient faites pour attendrir son cœur, pour le préparer à un état plus élevé. Cela se voit encore en Orient. Et parfois même en Occident, où les gens qui passent près d’une église viennent allumer un cierge. Il s’inclinent devant l’autel et s’en vont.

Élargissement du regard

L’esprit vraiment religieux tend non pas à rendre sa religion de plus en plus étroite et formelle. Mais il tend au contraire à l’élargir. Il commence à reconnaître les paroles de Dieu dans les Ecritures Saintes. Ensuite, il Le reconnaît dans la nature. Et comme Dieu parle à chaque moment et par tout ce qui existe, il entend la voix de Dieu dans le souffle du vent, dans le bruissement des feuilles, dans les paroles de bien des êtres humains. Et à la fin, il entend la parole de Dieu dans tout ce qui existe. Sa’di a écrit :

« Pour l’âme illuminée, chaque feuille d’un arbre est une page de l’Ecriture Sacrée. »

A cette étape de son progrès, un être humain réalise que Dieu n’est pas seulement dans les Cieux, qu’Il n’est pas seulement dans la vie invisible. Mais il réalise qu’Il se manifeste à nous à travers la nature, à travers tous les êtres.

Il est facile de dire : « Je reconnais Dieu dans une belle montagne, dans la pureté de l’eau des sources. Mais reconnaître Dieu dans la laideur, je ne peux pas ». Et c’est pour cette raison, qu’il faut que la religion ait une certaine forme, pour préparer les êtres à la beauté, pour reconnaître Dieu invisible et en même temps sous toutes les formes qui existent dans ce monde.

Le but de la religion

Le but de la religion est non seulement d’amener l’homme à adorer Dieu et à Le louer, mais de l’amener à Le connaître, comme l’a dit Pîr-o-Murshid :

« Celui qui aime est un dévot, celui qui comprend est un ami. »

La compréhension de la nature divine, élève un être humain et lui donne la sérénité. S’il s’élève même au-delà de la compréhension, jusqu’à la réalisation de la vie divine, il a atteint le but de la Création entière et c’est en cela que la religion a atteint son but.


Suresnes, dimanche 12 mai 1935