Comment toucher ce qu’il y de meilleur dans un être

Quelqu’un me disait un jour que ce qui lui paraissait très remarquable chez Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan, c’est qu’il avait le don de se mettre tout de suite en rapport avec ce qu’il y avait de meilleur dans chaque être qu’il rencontrait.

Combien de fois souhaite-t-on en effet entrer en rapport avec ce qu’il y a de mieux en ceux que l’on rencontre. Et combien de fois est-on obligé au contraire de reconnaître que l’on se heurte à la part qui n’est pas la meilleure, à la surface rude, au côté le moins favorable ? Ce n’est pas une expérience plaisante. Ce n’est pas ce que nous voudrions. Souvent alors nous nous demandons comment faire pour avoir accès à ce qui est bien, à ce qui est beau dans ces êtres.

Ce sentiment peut aussi exister dans les relations entre parents et enfants. Il n’est pas rare que dans une famille le père ou la mère n’ait jamais la main heureuse avec tel ou tel de ses enfants ; avec les autres oui, avec celui-là non. Ils ne peuvent s’expliquer pourquoi, mais le fait demeure. La même difficulté se présente pour les instituteurs et les précepteurs. On entend souvent dire en effet : « Cet enfant si sage, monsieur Untel a le don de le rendre méchant ». Et cette difficulté qui se présente entre les adultes et les enfants existe aussi dans les rapports entre grandes personnes.

Une bonne dispisition

Ainsi donc avec de simples connaissances, comme dans toutes les relations de la vie, se pose ce problème : que faut-il faire pour se mettre en communication avec ce qu’il y a de meilleur chez un autre ? La condition préliminaire pour entrer en communication avec ce meilleur, c’est d’abord de le voir, d’en être conscient. Et ce qui nous ouvre les yeux sur lui c’est la bonne volonté, une attitude favorable de notre part. Cela semble une vérité toute simple. Pourtant, il nous faut peu de chose pour l’oublier, pour entraver notre bonne volonté à l’égard de telle ou telle personne.

Un préjugé suffit, et même le préjugé n’est pas nécessaire : il suffit de quelque chose en elle qui nous offusque, qui n’aille pas avec notre état d’esprit ou notre humeur à ce moment-là. Ce peut être quelqu’un qui arrive à contretemps, qui nous encombre, dont on se dit : je ne voudrais pas qu’il soit là, qu’il me gêne. Cela peut suffire à créer en nous une hostilité et l’impression qui nous en reste ne tient peut-être pas à la nature profonde de cet être. De même quelqu’un qui est déprimé, triste, qui a perdu tout espoir agit très défavorablement sur les autres, surtout sur ceux qui n’ont pas beaucoup de résistance. Ceux-là se trouvent déprimés, attristés par lui et cela les empêche de voir son bon côté.

Voir le bon côté

N’y a-t-il pas en outre des êtres qui tout naturellement s’accordent et d’autres qui ne semblent pas être faits l’un pour l’autre ? Il en est effectivement ainsi. Et il y a beaucoup de raisons pour cet état de choses : l’âge, les circonstances, les tempéraments. De même que deux couleurs différentes ne sont pas toujours très agréables à voir ensemble, quoique chacune prise séparément soit agréable, ainsi en est-il avec les individus. Il y a des natures qui ne vont pas très bien l’une avec l’autre. Et il faut de très grandes différences ou de très grandes ressemblances pour que chacune donne le meilleur à l’autre.

Il est important de ne pas stimuler dans une personne le côté qui n’est pas tellement bon. « Endormez le diable plutôt que de l’éveiller » conseille Hazrat Inayat Khan. Car une fois éveillé, il faut des années d’efforts pour l’endormir à nouveau. Et une fois qu’on a vu le mauvais côté, il est difficile de s’attacher au bon. Chaque être a deux aspects. Et nous sommes ainsi faits que lorsque le meilleur se manifeste, l’autre est caché pour nous, il est dans l’ombre. Et quand l’aspect défavorable paraît, les belles qualités disparaissent à notre vue.

Pour établir donc la communication avec ce bon côté, il faut d’abord ouvrir les yeux sur lui, puis posséder ce qui développe cette vision. C’est-à-dire pouvoir garder les yeux constamment fixés sur ce bon côté. Ceci ne veut pas dire qu’il faille totalement ignorer l’autre. L’on ferait des expériences désastreuses si l’on voulait agir ainsi en toutes circonstances. Il faut trouver l’équilibre, contempler le bon côté et savoir que l’autre existe.

Cultiver les qualités

Chaque plante possède un bel aspect, un côté bienfaisant et bon, et aussi un côté qui ne l’est pas. Même la rose a des épines. Nous la cultivons pour ses fleurs, son feuillage, son parfum, pour ses fruits même qui produisent d’autres roses, et non pas pour en récolter les épines. C’est pourtant ce que nous faisons parfois avec ceux qui nous entourent. Nous recueillons les épines de leur caractère et nous en faisons collection. Nous les contemplons et tout le reste est oublié.

Si nous arrivons à voir ainsi constamment le meilleur côté d’un être, il se développera de deux façons : en notre imagination, en notre esprit d’abord, et ensuite en celui que nous contemplons. Car l’attention donnée à une chose, a l’effet de développer cette chose, qu’il s’agisse d’un objet ou d’un qualité. Mais l’effet est beaucoup plus grand s’il s’agit d’une qualité.

Mis à part le développement des qualités d’un être par l’attention que nous leur portons, même notre attitude intérieure, et peut-être surtout celle-là, a de l’importance vis-à-vis de ceux que nous sommes appelés à rencontrer dans la vie. Quelquefois, avant même d’avoir vu une personne, nous l’avons déjà disposée favorablement ou dressée contre nous. Si nous observons à fond la vie, nous voyons qu’il en est ainsi : un sentiment de sympathie à l’égard de quelqu’un que nous ne connaissons pas encore le dispose bien à notre égard. Et une irritation contre un être que nous n’avons pas encore rencontré lui fait trouver que nous sommes désagréables, que nous l’agaçons, l’impatientons. Il perçoit comme venant de lui ce qui vient de nous. En fait, il ramène son sentiment à sa vraie source.

Changer de point de vue

Une autre chose très importante qui aide à connaître ce qu’il y a de meilleur en autrui, c’est de se mettre à sa place. En le jugeant à son propre point de vue, en nous plaçant à son point de vue, nous trouvons tout naturel qu’il soit tel qu’il est. En regardant aussi son hérédité, tout ce qui a influé sur son développement, nous voyons qu’il ne peut pas être autrement. Cela aide à passer sur bien des petits travers, à les oublier pour participer aux côtés heureux, favorables de sa nature. En même temps, nous mettre ainsi à la place d’un autre nous fait percevoir quelque chose de son être même, des impressions qui l’habitent et peut nous permettre de partager l’impression lorsqu’elle est heureuse, favorable.

C’est une déception de savoir qu’il y a beaucoup de bien chez un être et de ne pouvoir jamais y toucher. Dans ce cas la faute en est au manque d’appréciation de la meilleure nature de chacun. Cette meilleure nature peut nous sembler à peine marquée, à peine existante. Cependant, elle est là, comme une petite étincelle. Et ne serait-elle pas plus grande que la beauté d’une étincelle ou d’une étoile que l’on voit de loin, il faut la chercher, lui donner de l’importance, la voir, la comprendre, la mettre en relief pour l’aimer et l’apprécier. Ce sont là les meilleurs moyens d’entrer en rapport avec autrui et de développer notre sympathie et notre conscience de ce beau côté chez lui.


Suresnes, 16 octobre 1934