La lutte perpétuelle

La lutte de la vie 1

La vie dans le monde n’est qu’une lutte perpétuelle, et celui qui ne connaît pas la lutte de la vie est ou bien une âme immature ou une âme qui s’est élevée au-dessus de la vie de ce monde.  L’objet de l’être humain en ce monde est d’atteindre la perfection de l’humanité, et par conséquent, il est nécessaire que l’homme passe par ce que nous appelons la lutte de la vie.

Contrôle et maîtrise de l’attitude

Il y a deux attitudes différentes que les gens montrent en passant par cette lutte de la vie. L’un s’avance, bataillant bravement. L’autre se laisse aller à la déception et son cœur est abattu avant d’arriver à sa destination. Aussitôt qu’un homme perd le courage nécessaire pour passer par la lutte de la vie, le fardeau du monde entier lui tombe sur la tête. Mais celui qui continue à combattre, c’est celui-là seul qui fait son chemin. Celui dont la patience est épuisée, celui qui est tombé dans sa lutte, est foulé aux pieds par ceux qui marchent dans la vie.

Même la bravoure et le courage ne sont pas suffisants pour affronter cette bataille. Il y a quelque chose de plus que l’on doit étudier et comprendre. On doit étudier la nature de la vie, on doit comprendre la psychologie de cette lutte. Pour comprendre cette lutte, on doit voir combien elle a de côtés. Elle possède trois aspects : la lutte contre soi-même, la lutte contre les autres, la lutte contre les circonstances. Un individu peut être capable de lutter contre lui-même, mais ce n’est pas suffisant. Un second pourra lutter contre les autres, mais ce n’est pas suffisant. Un troisième pourra répondre à la demande des circonstances, mais cela ne suffira pas non plus. Ce qui est nécessaire, c’est que ces trois aspects soient étudiés et appris de concert. On doit être capable de mener la lutte à bien dans les trois directions.

Contrôle et maîtrise de soi-même

Maintenant se pose la question : par où devrait-on commencer et par où devrait-on finir ? Généralement on commence par lutter contre les autres et ensuite on bataille la vie durant et cela ne finit jamais. Celui qui est un peu plus sage lutte contre les conditions et peut-être améliore-t-il un peu les choses. Mais celui qui se combat d’abord lui-même est le plus sage. En effet, une fois qu’il s’est combattu lui-même, ce qui est le combat le plus difficile, les autres luttes deviendront plus faciles pour lui.

Lutter avec soi-même est, certes, comme chanter sans accompagnement. Mais si lutter contre les autres est la définition de la guerre, lutter avec soi-même est la définition de la paix. En regardant les choses de l’extérieur, il peut au commencement sembler cruel d’avoir à lutter contre soi-même, surtout quand on est dans son bon droit. Mais celui qui aura pénétré assez profondément dans la vie trouvera que la lutte contre soi-même est la plus profitable à la fin.

Le chemin de l’idéal

Quelle est la nature de cette lutte contre soi-même ? Elle a trois aspects. Le premier est de rendre ses pensées, ses paroles et ses actions conformes aux exigences de son propre idéal, tout en permettant l’expression de toutes les impulsions et de tous les désirs qui appartiennent à son être naturel. L’aspect suivant de la lutte avec soi-même est de s’adapter aux autres, qui ont leurs idées et leurs demandes variées. Afin d’y arriver, l’homme doit se rendre lui-même aussi étroit et aussi vaste que la place que l’on attend de lui qu’il remplisse. Ce qui est une chose certes délicate et difficile à saisir et à pratiquer pour tous. Et le troisième aspect de la lutte avec soi-même est de donner place aux autres dans sa propre vie, dans son propre cœur, grande ou petite suivant la demande.

Quand nous considérons la question de la lutte avec les autres, il y a aussi trois points auxquels il faut penser. Le premier est de contrôler les gens et les activités s’il est de notre devoir, de notre responsabilité de le faire. Un autre aspect est de savoir jusqu’à quel point nous devons nous permettre à nous-mêmes d’être utilisés par les autres dans les situations variées de la vie. Nous devons savoir où nous plaçons la limite au-delà de laquelle nous ne devons pas permettre aux autres d’utiliser notre temps, notre énergie, notre travail ou notre patience, et d’en bien tracer la ligne. Et le troisième aspect est de nous adapter aux critères et conceptions des diverses personnalités qui sont à des niveaux variés d’évolution.

Une lutte inévitable

Quant au troisième aspect de la lutte, il y a des conditions que l’on peut changer, et il y a des conditions que l’on ne peut pas changer, devant lesquelles on est impuissant. Et puis il y a des conditions qui pourraient être changées, et pourtant pour lesquelles on ne trouve pas en soi-même la capacité, le pouvoir ou les moyens de les changer. Si l’on étudie ces questions et si l’on médite afin que l’inspiration et la lumière puissent venir sur elles, afin de comprendre comment lutter dans la vie, on trouvera sûrement de l’aide. Et on arrivera à un stade où l’on trouvera la vie plus facile.

Pour ajouter à ce que j’ai dit je voudrais expliquer comment un Soufi considère cela. Comment un Soufi se mettrait au travail. Le Soufi regarde la lutte comme inévitable, comme un combat auquel il doit aller. Il voit, de par son point de vue mystique que plus il fait attention à la lutte et plus la lutte augmente. Et moins il y attache de l’importance, mieux il est capable de passer au travers.

Quand il regarde le monde, que voit-il ? Il voit chacun se tenant avec les mains en œillère de chaque côté des yeux, regardant seulement ses propres luttes. Ces dernières sont aussi grandes que la perspective comprise entre ses deux paumes. Il pense : « Vais-je m’asseoir ainsi, à contempler mes propres luttes ? Cela ne résoudra pas la question ». Son travail, donc, est d’accompagner les autres dans leur lutte, de les consoler, de les fortifier, de leur donner la main. Et grâce à cela, il donne moins d’importance à sa propre lutte. Cela le rend libre d’aller de l’avant.

Le chemin de la patience

Comment est-ce que le Soufi combat avec force, avec compréhension, avec les yeux ouverts et avec patience ? Il ne regarde pas la perte passée : ce qui est perdu est perdu. Il ne pense pas à la douleur d’hier : hier est passé pour lui. C’est seulement si un souvenir est agréable qu’il le tient devant lui, car il lui est utile sur son chemin. Il prend aussi bien l’admiration que la haine venant de ce qui l’entoure avec des sourires. Et il croit que ces deux choses forment un rythme à l’intérieur du plus grand rythme d’une certaine musique. Il y a un et deux, le temps fort et le temps faible. La louange ne peut aller sans le blâme, ni le blâme sans la louange.

Il ne permet pas à son pouvoir de l’entraîner les yeux fermés. Mais il garde devant lui la torche de la sagesse. Parce qu’il croit que le présent est l’écho du passé et que l’avenir sera la réflexion du présent. Ce n’est pas assez de penser seulement au moment présent. On devrait aussi penser d’où il vient et où il va. Chaque pensée vient à son esprit, chaque impulsion, chaque mot qu’il prononce est pour lui comme une graine. Une graine qui tombe sur le sol de la vie, et prend racine. De cette manière il trouve que rien n’est perdu. Chaque bonne action, chaque petit acte de bonté, d’amour envers qui que ce soit, croîtra un jour comme une plante et portera fruit.

Service de l’humanité

Le Soufi ne considère pas la vie comme différente du commerce. Mais il voit comment on peut faire les vraies affaires de la meilleure façon. Le symbole des mystiques de la Chine était une branche chargée de fruits qu’ils tenaient à la main. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que le but de la vie est d’arriver à ce stade où chaque moment est fructueux. Et que veut dire fructueux ? Est-ce que cela veut dire des fruits pour soi ? Non pas. Les arbres ne portent pas des fruits pour eux-mêmes, mais pour les autres. Le profit véritable n’est pas ce profit que l’on fait pour soi-même. Le vrai profit est celui que l’on fait pour les autres.

Après avoir atteint tout ce que l’on désire atteindre, que ce soit terrestre ou céleste, quel est le résultat de tout ? Le résultat est seulement celui-ci : que tout ce que l’on a atteint, tout ce que l’on a acquis de terrestre ou de céleste, on peut le mettre devant les autres. Propkar, qui dans la langue du Vedanta veut dire travailler pour le bénéfice des autres, est le seul fruit de la vie.


Paris, 12 décembre 1922

L’Alchimie du Bonheur – chapitre 10-1
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.

Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°9 – 1