L’initiation

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

L’initiation n’est pas seulement une cérémonie formelle, c’est la manifestation extérieure de quelque chose qui est censée se réaliser. Comme toute chose dans la vie est désignée et rattachée à un moment précis, l’initiation est fixée à un certain moment et, quand ce moment arrive, vous êtes amené à votre enseignant qui vous donne l’initiation.

Dans le chemin mystique, beaucoup, sinon tous n’ont cette expérience qu’après avoir désiré de nombreuses années rencontrer une personne qui leur donnerait sa confiance sur le chemin spirituel, après ces nombreuses années ils furent conduits à lui. Certains avaient des visions et des avertissements sous forme de rêves ou d’inspiration. Si je devais vous raconter ma propre expérience : depuis l’enfance j’étais méditatif et cette tendance a augmenté avec ma croissance, et il y eut un moment dans ma vie où je ressentis d’avantage le besoin intérieur d’être contemplatif. Je n’avais pas d’enseignant que je pouvais appeler mon guide spirituel. Mais j’avais appris, comme chaque enfant en Orient, à connaître plus ou moins le chemin du disciple.

Puis cette poussée intérieure commença à être plus concrète, plus claire, à un point tel qu’elle devint même audible, plus forte qu’une parole, elle devint visible sous forme de vision. Dans l’empressement d’être guidé sur le chemin spirituel, ma recherche me mît en présence d’une âme que j’ai reconnue tout de suite, c’était la personne que j’avais vue dans mes méditations. A peine mon enseignant est-il apparu que je l’ai su : c’était mon maitre.

L’incorporation du Maître

Vous n’avez pas besoin d’être surpris à ce sujet. Sur le chemin spirituel, il est naturel de rencontrer ce phénomène. Mais même dans la vie de tous les jours, nous avons ce phénomène. Si nous sommes sincères, sérieux dans notre métier, dans notre profession, dans notre travail dans la vie quotidienne, quand nous rencontrons quelqu’un que nous sommes vraiment censés rencontrer, il y a toujours le sentiment que nous avons toujours connu cette personne. Si ce sentiment n’est pas là, alors les gens peuvent venir et être ensemble pendant cent ans et rester étrangers.

Ce sentiment est devenu plus concret. A mon premier coup d’œil sur l’enseignant que j’ai reconnu : c’est le même visage que j’ai vu dans mes visions. Tout le monde n’est pas visionnaire. Mais quand l’esprit, le cœur et l’âme reconnaissent, si l’on ne voit pas, on sent, si on ne se sent pas, on pense. Il y a toujours un signe qui relie un murshid à son murîd.

Quel est l’étendue de ce lien ? Ce lien est comme une chaîne. Les enseignants qui ont vécu dans tous les âges différents, qui ont travaillé pour l’humanité, qu’ils soient reconnus ou non, qui ont souffert pour la cause de l’humanité, qui ont sympathisé avec les difficultés de l’homme s’inquiétant dans les mauvais moments, qui ont conduit l’homme hors de conditions difficiles, ces enseignants, que ce soit sur terre ou de l’autre côté – ce lien d’initiation vous relie avec eux tous. C’est pourquoi il est dit dans l’invocation soufie :

« Uni à toutes les âmes illuminées qui forment l’incorporation du Maître, l’Esprit-Guide ».

Les âmes illuminées

Ainsi, ce lien d’initiation ne vous unit pas seulement avec Murshid, mais avec toutes les âmes illuminées ici devant vous et dans l’invisible. Celui qui est sensible et a l’illumination verra plus, il ne peut s’empêcher de voir plus chaque jour.

Mais cette voie d’initiation se poursuit. Après une initiation, il y a une autre initiation, et après celle-là une autre, et cela continue ainsi. Comme le voile est levé, vous continuez de plus en plus loin jusqu’à ce que vous arriviez à ce stade où l’initiation intérieure commence. L’initiation extérieure est une étape préparatoire à l’initiation intérieure, qui se présente sous forme de révélation.

La façon de chercher la vérité

Maintenant, vous pouvez demander : « Qu’est-ce qui apportera la bénédiction aux initiés ? ». La réponse est : un intérêt constant pour le chemin. Il est dommage de voir que dans ces temps modernes les gens cherchent la vérité, mais sans patience. Ils vont dans une société, s’en lassent et veulent une certaine nouveauté. Puis ils entrent dans une autre société, puis dans une autre, et ainsi de suite. Ils se déplacent d’un endroit à l’autre. Pour eux, c’est comme un théâtre de variétés où le programme change chaque semaine. Toute leur vie, ils changent d’une chose à l’autre.

Imaginez comment, après tant de centaines d’années depuis l’arrivée de Bouddha, les bouddhistes conservent l’idéal de Bouddha. Ils n’ont pas reculé dans le développement spirituel, ils sont allés de l’avant. Après des centaines d’années, ils maintiennent son enseignement vivant, ils vivent avec.

La foi

Si l’on demandait : « Qu’est-ce qui est le plus important dans la vie ? Est-ce la jouissance terrestre, l’intérêt pour les choses du monde ? », la réponse devrait être : « Non, toutes ces choses sont nécessaires dans ma vie. Mais près de mon cœur est le développement spirituel, ma religion, ma dévotion. C’est ce qui est le plus proche de mon cœur ».

Si une personne passe d’une société à l’autre, d’un enseignant à l’autre, rien n’est gagné. Ils testent le maitre, au lieu d’être testés par l’enseignant : « Le pauvre enseignant est un être humain, il doit avoir quelques défauts. Personne dans ce monde n’a tout à fait raison. S’il avait toujours raison, il n’existerait pas dans ce monde. Un être humain est assujetti à toutes choses ». Quand ils critiquent, ils gardent en eux l’impression d’avoir vu chez l’enseignant quelque chose qui le dessert. De vingt enseignants, ils retiennent vingt mauvais points. Avoir vu vingt mauvais points de vingt enseignants les dressent contre Dieu, l’âme, l’esprit, contre la vérité. Telle est leur condition. Ils disent tous qu’ils cherchent sincèrement la vérité, mais ils ne savent pas de quelle façon chercher la vérité.

La foi est une grande chose. Les hindous, par conséquent, ont enseigné la foi dans l’idole du roc, une idole qui est plus qu’ignorante, qui n’a aucune connaissance, aucune vie, aucune réponse. Si une personne peut avoir foi en l’idole, elle peut naturellement avoir foi en Dieu et en l’homme. Celui qui est capable d’avoir foi en l’idole, peut alors avoir foi en un être vivant. Mais celui qui n’a aucune foi en un être vivant, n’a aucune foi en quoi que ce soit.

Changer de point de vue

Le jugement de l’homme est très rapide. Il juge très volontiers son frère selon sa propre loi et de son propre point de vue. L’enfant est prêt à juger son père, les gens sont prêts à juger leur professeur, leur médecin, sans égard pour leurs études. Ils jugent volontiers celui qui est plus évolué à l’étalon de leur propre niveau d’évolution. C’est une tendance qui, librement exprimée, brise tout l’idéal et tue l’idéalisme. C’est la raison pour laquelle dans le monde occidental, de nombreux inventeurs, de grandes personnalités, ne sont pas autorisés à se développer. Si l’on voit une grande personnalité, la tendance est de la tirer vers le bas. C’est une grande erreur de cette époque, et si elle se poursuit, de grandes personnalités seront rarement rencontrées, les gens empêchent les personnalités de devenir grandes.

En dehors du monde religieux et spirituel, même dans le monde politique et social, dès qu’un homme s’élève pour donner un exemple à dix personnes, la première tentative est de le tirer vers le bas avant qu’il ne soit connu de quarante personnes. Dans les temps anciens, ils crucifiaient et lapidaient des prophètes et des mystiques. En ce moment, ils tirent de grandes personnalités vers le bas, les insultent, les critiquent et les tourmentent. Ce sont tout de même de grandes personnalités.

L’idéal

Mis à part les choses terrestres, quand nous arrivons aux choses spirituelles, une certaine quantité d’idéalisme est nécessaire. Sans idéalisme, il n’y a pas de religion, pas de spiritualité. L’idéalisme vient de l’imagination, sans imagination on ne peut pas avoir un idéal. Par exemple, il est très facile de dire : « Le diamant et le caillou sont la même chose, ce sont des pierres ». Mais l’imagination fait la distinction entre le diamant et le caillou. Sans imagination, il est facile de dire : « C’est une pierre ».

L’initiation que vous avez reçue ne vous pousse pas à une certaine discipline de la vie. On ne vous demande pas de suivre certaines règles ou principes, parce que l’école soufie laisse les initiés choisir eux-mêmes leurs propres principes. Néanmoins, il éveille sous une forme ou une autre le principe qui est naturellement là, qui s’élève dans leur cœur, un principe qu’on peut suivre parce qu’il vient de nous-mêmes.

Être sans principe, c’est vivre sans vie. La vie est-elle seulement destinée à manger et à boire et à se réjouir ou à avoir un bon passe-temps ? Si elle était faite pour ça, la vie n’aurait aucune importance. Ce qui donne de l’importance à la vie, c’est le principe. Pas un principe au sens ordinaire, comme par exemple un principe communautaire ou un principe de société. Je ne parle pas de ces principes. Je veux parler du principe intérieur que votre âme vous enseigne, qui vous fait vivre comme vous voulez vivre et comme vous aimez vivre. C’est le principe, c’est l’esprit de toute morale que l’école soufie enseigne, il n’enseigne pas la restriction de la nourriture ou de l’action.

La valeur de l’initiation

Dans les enseignements soufis est montré ce qui est le mieux pour votre développement spirituel. Il n’y a pas de règle, pas de restriction à suivre, il y a une parfaite liberté de choisir votre propre chemin. Il est seulement dit que l’initiation doit être considérée comme la chose la plus sacrée, et c’est ce point de vue qui vous aidera tout au long du voyage spirituel pour aller de l’avant.

Tous les exercices qui vous sont donnés, s’ils sont considérés de cette façon, seront d’une plus grande utilité et profitables. C’est comme un remède. Il fera certainement du bien à une personne qui le prend avec une grande foi et conviction. Mais celui qui dit : « Je ne crois pas que cela fasse du bien. Je le prends parce que mon médecin l’a prescrit, et je lui ai payé ses honoraires », pour lui, la médecine n’a aucune valeur, en dehors de ce qu’il a dépensé pour elle.

Il en est de même avec l’initiation. Si l’on pense que l’initiation fait partie de l’adhésion, on ne verra pas sa valeur. Mais si l’on pense : « L’initiation est sacrée, elle n’a rien à voir avec l’appartenance, c’est un lien avec Murshid, avec toutes les âmes spirituelles et illuminées, un lien par lequel la connaissance spirituelle est reçue, une bénédiction que l’on garde comme un trésor sacré », alors l’initiation a de la valeur et donnera tout le bénéfice que l’initiation peut donner.

Un trésor sacré

Mais il n’est pas sage de parler de l’initiation soufie à ceux qui ne sont pas initiés, à ceux qui ne peuvent pas la comprendre. Si vous parlez avec eux, en disant : « Je suis initié », cela leur fait penser qu’ils sont plus petits qu’il ne sont. C’est quelque chose de sacré que vous devez garder dans votre cœur. C’est trop sacré pour en parler.

Lorsque vous portez cette idée comme une chose sacrée, où que vous alliez, vous vous épanouirez dans votre âme et apporterez des fruits et des fleurs, qui sont tous deux la preuve de la réalisation spirituelle.

New York, 15 janvier 1926

Conférence aux murîds

Publié dans Mysticisme – Le voyageur du Ciel – cahier n°6 – chapitre 8