
La sculpture et la peinture complètent l’architecture. La construction d’un logement ne s’est pas développée avec la création de l’humanité. Mais elle a commencé dès la première manifestation. Si nous observons la vie et ses lois avec une vision pénétrante, nous verrons que toute la création est construite sur ce principe unique : celui de créer une place pour chaque mot, pour chaque pensée, pour chaque idée, pour chaque son et pour chaque couleur. Aucune couleur, aucun son, aucune pensée ne peut être distinct, aucun sentiment ne pourrait être distingué s’il n’y avait pas de foyer où vivre.
Par exemple, c’est le souffle qui se manifeste sous forme de voix, et c’est la voix qui se manifeste sous forme de mot. Mais, pour se manifester sous forme de voix, le souffle doit avoir la bouche pour demeure. Et pour que la voix se manifeste sous forme de parole, sous forme de son, il est nécessaire que tout ce que contient la bouche soit présent. C’est là encore une demeure. C’est une demeure spécialement conçue pour que la voix se transforme en mot.
Pour être audible, la voix, la parole ont besoin d’un foyer, et ce foyer c’est l’oreille. Si tout ce que l’oreille devrait contenir n’y est pas, alors la voix n’est pas pleinement audible. Pour que le souffle puisse s’exprimer, il faut des poumons et des voies respiratoires. Tels sont ses foyers. Pour le sang, il faut des vaisseaux par lesquels il puisse circuler, car tels sont ses foyers. L’esprit est le foyer de la pensée, le cœur est le foyer du sentiment, l’âme est le foyer de la Lumière divine, de l’Esprit divin.
Le temple
Dès l’instant où l’âme commence, traverse les différentes sphères et se transforme en individu, tout ce processus consiste à se créer un foyer. D’abord, l’âme s’installe dans un corps issu des sphères angéliques. En prenant ce corps, que devient-elle ? Elle devient un ange ; un être, une vie qui n’avait ni nom ni distinction, et qui les a acquis parce qu’elle s’est revêtue d’une enveloppe et a fait de cette enveloppe son foyer. De la même manière, l’âme, dans la sphère des génies ou djinns, se crée un foyer qui lui offre un abri ; et ce foyer, c’est son être. Il en va de même avec le corps humain. L’âme s’est entourée, s’est créé un foyer, et c’est dans ce foyer que l’âme vit. Et l’homme dit : « C’est moi ».
Les hindous ont appelé ce foyer Akasha, ce qui signifie « lieu d’accueil ». Rien ne peut naître, être composé, jaillir, être construit ou façonné sans un hébergement. Par conséquent, l’hébergement n’est pas seulement un besoin, mais c’est la plus grande nécessité. Les soufis ont appelé cet hébergement le temple. Il y a un temple du souffle, un temple de la parole, un temple de l’ouïe, un temple de la vue, et il y a un temple de l’Esprit de Dieu, qui est le corps. Et chaque partie du corps est à nouveau un temple qui héberge une pensée, un sentiment, une faculté ou un sens.
Le foyer
Si l’on considère les choses sous cet angle, on constate que lorsque l’homme s’est construit un foyer où vivre, il s’agissait là d’une deuxième étape. La première étape a consisté à se construire lui-même. La deuxième étape a été de construire le foyer dans lequel il vit.
Pourquoi s’agit-il d’une deuxième étape ? Parce que les quatre murs, le toit, tout ce qui se trouve devant lui et autour de lui, tout cela forge sa personnalité, tout cela forge son caractère.
Aujourd’hui, alors que la vie d’hôtel est omniprésente et que la vie familiale est de moins en moins connue de l’humanité, et que le foyer est si peu apprécié, les gens ne peuvent pas comprendre à quel point l’idée de construire un foyer est sacrée. De plus, l’uniformité de notre époque enlève une grande partie de la beauté du foyer. Nous transformons la terre en prison lorsque nous commençons à perdre notre conception de la maison. Nous pensons à des pigeonniers où des milliers de pigeons ou plus peuvent être mis et enfermés le soir.
Le sens de l’architecture
Lorsque l’homme a commencé à se construire un logement pour y vivre, même à cette époque, le sens de l’architecture était déjà très développé. Même les oiseaux font preuve d’une plus grande habileté dans la construction de leurs nids que l’homme ne le fait souvent dans ses propres activités. Parfois, l’étude d’un nid magnifiquement construit révèle un véritable phénomène. L’art de la construction, la patience dont fait preuve l’oiseau, sa persévérance et son sens de l’aménagement : tout cela montre que l’esprit avait développé l’art de construire un foyer avant même que l’homme ne soit créé. Ainsi, dès son stade primitif, l’homme possédait en lui une aptitude innée à se construire un logement convenable.
L’art de l’architecture a vu le jour lorsque les hommes ont creusé des trous dans le sol, dans la pierre et dans les grottes des montagnes, pour s’y construire de petites maisons où vivre. On y voit quelle nécessité les a poussés à agir ainsi. La première idée qui leur est venue n’était pas de savoir comment rendre la maison plus confortable, plus pratique, plus belle. Au contraire, leur première idée était : « Comment faire pour que nous puissions penser davantage à Dieu ? ». C’est avec cette idée que l’art de l’architecture a vu le jour. En taillant la pierre et en sculptant le bois, les hommes ont créé des symboles ou des œuvres d’art, des images ou des figures qui leur rappelaient la perfection spirituelle. Telle était la première pensée de l’homme primitif.
L’image du monde
Puis vint la réflexion sur la manière de rendre leur maison plus confortable, de s’en servir pour se protéger des intempéries. En cas de tempête, de pluie, de froid ou de chaleur excessive, comment celle-ci pourrait-elle les protéger ? Ainsi, la prise en compte des conditions météorologiques a eu une grande influence sur l’architecture. Et cette influence du climat sur l’habitat a marqué tous les types de constructions.
Mais inconsciemment, on avait tendance à penser que la maison ne devait pas différer de l’image que l’on se faisait du monde. C’est donc tout naturellement, puisque le monde est rond, qu’ils creusaient des trous qui étaient eux aussi ronds. Aujourd’hui, la science affirme que les peuples de l’Antiquité ne savaient pas si le monde était rond ou carré. Mais leur première idée était que le monde était rond. Dans la poésie persane antique, on parle de « gardish dunya », ce qui signifie « la rondeur du monde ». Et « gardish » ne signifie pas seulement la rondeur, mais aussi l’action circulaire, le mouvement qui tourne.
La maison n’a pas toujours été ronde. Mais on y a parfois apporté une amélioration ; cette amélioration consistait en des ouvertures ovales. Même aujourd’hui, on constate que là où vivent les peuples primitifs, on trouve des habitations rondes : on constate toujours que leur première idée était de construire leur maison à l’image du monde, ronde, puis, par souci d’amélioration, ils l’ont rendue ovale. Cette amélioration suggère qu’ils ont d’abord pensé au monde, puis à eux-mêmes : car quand on regarde la forme de l’être humain, elle est ovale, elle n’est pas ronde. Quand on trace une ligne du sommet de la tête aux pieds, ce n’est pas rond, c’est ovale.
Le symbolisme
Il y avait une tendance à construire des marches menant à la maison. D’où venait cette tendance ? C’était une faculté innée de l’âme, qui sentait qu’elle était descendue de tant de marches et qu’elle devait donc en remonter autant pour atteindre le temple suprême. La maison était l’image du temple. Les marches suggéraient d’aller vers le temple, et chaque marche était un symbole de chaque plan d’existence.
Mais le plus merveilleux dans tout cela, c’est que, depuis les temps les plus primitifs, aucune maison n’a été laissée sans une conception religieuse d’une sorte ou d’une autre. Peut-être que les gens avaient une forme de religion très rudimentaire, une conception très primitive de Dieu. Et pourtant la maison était en même temps un temple, ce que nous appelons une église. Elle était conçue comme un temple pour la collectivité. Lorsque les gens disposaient de nombreuses maisons et pensaient : »Nous allons tous nous réunir dans une seule maison pour prier », ils construisaient une église. Mais leur première conception était celle de leur propre maison comme église. La maison de chaque personne était une église.
Le sacré
La cuisine constituait ensuite un élément essentiel. L’église incarnait l’idéal de la maison, mais la cuisine était une nécessité, car c’est là que l’offrande était préparée. C’était de nouveau l’idée que ce dont ils avaient besoin était en même temps une offrande à Dieu. Ainsi, dans certaines maisons, il y avait Dieu, et il y avait la cuisine pour préparer la nourriture et la présenter devant Dieu, puis pour manger cette nourriture qu’ils avaient préparé pour Dieu comme une bénédiction, comme un sacrement. C’est à cette époque qu’est née l’idée du sacrement. Personne ne préparait son repas en pensant simplement : « Comme j’ai faim, je dois préparer mon repas ». Mais dès le début, l’homme a intuitivement pensé : « Il y a quelqu’un d’autre à qui offrir, quelqu’un de plus grand, de meilleur, de plus élevé que moi. Il faut qu’il soit satisfait ».
Comment l’idée du sacrifice est-elle apparue ? Il y eut des périodes de famine, où les gens ne trouvaient rien à manger. Ils ne pouvaient s’alimenter que de nourriture animale. La chose la plus cruelle que l’homme puisse faire, tuer un animal, semblait même à l’homme le plus primitif n’être pas juste. Mais pour échapper à la famine, la seule chose qu’il pouvait faire était d’aller chasser. Et ce qu’il rapportait chez lui, il l’offrait à son Dieu en sacrifice.
Le profane
Naturellement, il fallut aménager un espace de rangement dans la maison, ainsi qu’un endroit où dormir, qui soit distinct. Plus tard, on a jugé nécessaire que les visiteurs ne soient pas conduits dans la cuisine ni dans la chambre à coucher, car ces lieux sont sacrés. Il fallait toutefois les accueillir à l’intérieur de la maison, et non les laisser sous la pluie ou sous la chaleur. C’est pourquoi on a aménagé un espace où ils pouvaient être reçus dans la maison. C’est en tenant compte de ces quelques nécessités qu’ils ont construit leurs maisons.
L’expression de la beauté
L’étape suivante de l’évolution a eu lieu lorsqu’ils se sont dit : « Au lieu de vivre sous terre ou à l’intérieur de la roche, nous devons vivre à la surface ». Ils ont alors tenté de construire des maisons en feuilles sèches, en paille, en roseaux, puis ils ont pensé à des maisons en bambou. Par la suite, ils ont commencé à couper du bois et à fabriquer des planches pour bâtir des maisons en bois. C’est ainsi que l’architecture s’est développée de plus en plus.
Ce qui a favorisé en premier le développement de l’architecture fut le culte de Dieu, ensuite ce fut les besoins vitaux et enfin l’amour de la beauté. Ils ont ainsi développé l’art de la peinture et l’art de la sculpture. L’art de la sculpture était consacré à la religion, à leurs croyances, à Dieu. L’art de la peinture visait à créer des images exprimant les légendes de leurs pays.
Presque toutes les légendes les plus anciennes ont un lien avec la métaphysique et la religion ; elles sont symboliques. Même s’il s’agit de légendes primitives, issues des races les plus primitives, et que le symbolisme de leur pays n’est pas développé, elles n’en restent pas moins symboliques. Toute religion comporte un symbolisme, et celui-ci relève de la métaphysique. Ainsi, les peuples anciens avaient leurs livres de philosophie peints sur leurs murs à travers leurs légendes. Et grâce à leur sculpture primitive, ils disposaient d’objets représentant leurs croyances et leur culte.
L’usage de la couleur
En ce qui concerne la couleur, il en existe deux types d’expression. L’une est saisissante, l’autre harmonieuse. L’une est apaisante, l’autre stimulante. Et il semble que ce soient surtout les peuples primitifs qui aient utilisé les couleurs stimulantes. Plus une race était primitive, plus les couleurs qu’elle utilisait étaient stimulantes. C’était pour ressentir l’existence. C’est une tendance cachée dans chaque âme que de ressentir l’existence. Si une personne reste assise tranquillement, plongée dans ses pensées ou son imagination, elle commence alors à bouger une jambe de haut en bas, à se gratter ou à tapoter sur la table. Elle doit bouger pour donner à sa conscience la preuve qu’elle est toujours en vie. C’est la raison de son action. L’inactivité lui donne une pensée de mort et l’action lui donne une pensée de vie.
L’utilisation de couleurs vives chez les peuples primitifs répondait à cet objectif : dès qu’une personne rentrait chez elle ou que quelqu’un entrait dans la maison, elles devaient se sentir comme chez elles. Au Japon, on trouve encore des portes rouges, afin que, avant même que l’hôte n’arrive avec son cœur chaleureux, la porte rouge puisse accueillir le visiteur avec sa chaleur. Il est naturel qu’à toutes les époques, l’effet saisissant des couleurs ait été davantage ressenti et apprécié ; tandis que l’effet plus apaisant des couleurs, leur effet curatif et harmonieux, n’était pas compris par beaucoup. Beaucoup n’étaient pas assez évolués pour profiter de ses bienfaits. C’est pourquoi, aux débuts de l’architecture, on utilisait principalement des couleurs vives.
Le royaume de chacun
Quant au mobilier et aux objets utilisés dans les maisons des peuples anciens, ils étaient fabriqués à partir de ce que l’on pouvait trouver dans leur environnement : des peaux d’animaux – cerfs, tigres, lions, cobras – servaient de coussins, de tapis, mais aussi à confectionner leurs vêtements. Les nattes étaient faites de paille, et l’argile servait à fabriquer des récipients, qu’ils pouvaient facilement réaliser. Ils utilisaient des cordes en boyau d’animaux [1] et des courges pour leurs instruments de musique, ainsi que du bambou et des roseaux pour les flûtes. C’est ainsi qu’ils se construisaient un foyer heureux, qui était un royaume à part entière. Il y avait là leur royaume, leur Dieu, leur temple. Et ils étaient aussi heureux, peut-être même plus heureux, que ne peut l’être l’homme d’aujourd’hui.

Les peuples primitifs d’aujourd’hui
Question : Pourquoi les peuples primitifs d’aujourd’hui ne manifestent-ils pas les qualités de l’âge d’or, mais plutôt de la barbarie ?
Réponse : Parce qu’ils sont influencés par la situation générale de l’humanité. Les enfants, les animaux et les ignorants, tous les trois, sont davantage affectés par la condition générale du monde. Par conséquent, si l’état général du monde est marqué par les conflits, ils le manifesteront davantage. En d’autres termes, s’il y a des projets de nouvelles guerres, les peuples sauvages se querelleront et se battront entre eux. C’est l’état d’esprit qui règne dans le monde qui les affecte, et c’est alors qu’ils agissent. Ici, il n’y a que des projets, et là-bas, ils meurent et tuent.
L’art de vivre simplement
Question : Pourquoi avons-nous perdu l’art de vivre simplement ?
Réponse : La vie est une ivresse ; et plus elle est enivrante, plus elle passe de la simplicité à la complexité. C’est dans la nature même de l’ivresse de la vie de conduire l’homme de la simplicité à la complexité. C’est pourquoi l’homme choisit la complexité pour lui-même. Et lorsqu’il se retrouve plongé dans la complexité, il se dit : « Je suis pris au piège ». Il lui est alors très difficile de s’en sortir.
Les sages de l’Inde en donnent un très bel exemple. Ils disent que la vie est comme une toile d’araignée. L’araignée tisse une toile, la rendant de plus en plus complexe, elle tisse et tisse jusqu’à ce qu’elle soit achevée. Et lorsque la toile est achevée, l’araignée se retrouve alors prise dans la toile et ne peut plus en sortir. Son but était d’y vivre et d’attraper tous les insectes qui pourraient venir vers elle, mais au final, l’araignée ne voit pas ce désir se réaliser. Au final, l’araignée elle-même est captive dans sa toile.
Il en va de même pour l’idéal de l’homme sur terre. Il persévère et s’efforce de rendre sa vie aussi complexe que possible. Dans cette complexité, il trouve du plaisir, y voit une amélioration, la trouve merveilleuse, et s’y intéresse. Et quelle en est l’issue ? Qu’un jour, il est frappé par quelque chose et commence à ressentir : « J’aurais été mille fois mieux sans cela ».
L’union
Question : Qu’advient-il de l’expérience de l’âme lorsqu’elle s’est unie à l’Esprit divin ?
Réponse : Les mots ne peuvent l’exprimer ; les mots ne peuvent l’expliquer. Car ce que l’homme connaît, c’est son expérience limitée. L’expérience de Dieu est l’expérience parfaite. L’homme ne peut concevoir, avec son cerveau et son esprit limités, ce qu’est l’expérience parfaite. Et seule l’expérience parfaite est connue de l’Être parfait. Lorsque l’âme se libère de ses limites et se fond dans l’Être parfait, alors l’expérience de cette âme est identique à celle de l’Être parfait.
Question : La racine d’un arbre peut-elle devenir un foyer lorsque nous réalisons Dieu ?
Réponse : Eh bien, si nous réalisons Dieu, alors nous n’avons pas besoin de foyer. Dieu Lui-même est un foyer.
[1] À toutes les époques, la corde en boyau s’est révélée plus séduisante pour l’âme humaine, car elle provient de la vie. Elle faisait partie d’un corps vivant. Et même après avoir été séparée de ce corps, elle continue de proclamer : « Je suis vivante ». Le son du violon est vivant. La vie qui émane de la corde en boyau se manifeste sous la forme d’une voix.
Suresnes, 23 juillet 1926
Sera Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demain– cahier n°1 – chapitre 6
