
La vie avec Murshida Sharifa
Toute vie, peut-on dire, est à l’instar d’une étoffe et comporte sa chaîne et sa trame. La chaîne en est faite des aléas, des événements qui échappent en général à la volonté, en bref, ‘du Destin’, et la trame vient finir l’étoffe que l’on tisse à partir de cela. S’il n’est pas maître de la chaîne, chacun peut faire sa trame et pousser sa navette à travers la chaîne de son destin avec les fils qu’il choisit.
Nous avons vu cette chaîne, et combien elle fut rêche et dure pour Murshida Sharifa. Et nous avons vu la couleur et la délicatesse des fils qu’elle avait choisis pour tisser sa trame et parfaire le dessin de sa vie, et de quelle qualité étaient ces fils : « beauté, vérité, rareté, grâce, en toute simplicité », comme l’écrira plus tard, citant Shakespeare, quelqu’un qui l’avait connue. Et le chatoiement de l’ensemble reste fascinant.
Cependant, nous n’avons regardé jusqu’à présent Murshida Sharifa pour ainsi dire que de loin et de haut – sauf rares exemples. Mais il est temps de mieux la regarder dans son quotidien. Comment vivait donc cette personne hors du commun, cette mystique à tempérament d’ascète, cette yogini égarée dans le siècle ?
Il nous reste, dans toute sa fraîcheur, le long témoignage que Feizi van der Scheer nous a laissé en anglais, ainsi que de rares souvenirs de ceux et de celles qui l’ont approchée.
Il ne sera pas inutile de nous remettre d’abord en mémoire quelques passages cités plus haut avant d’en rapporter de nouveaux.
Travailler pour Murshid et pour le Message
Feizi écrit :
« Travailler pour Murshid et pour le Message était son seul but dans la vie. Elle dit un jour : « Quand une personne par son amour s’absorbe dans son idéal, il n’est jamais absent de son esprit, et en chaque chose il est devant elle ». Et ainsi en était-il en effet pour elle ».
C’était donc la note dominante qui était à l’arrière-plan de tout son comportement et qui, s’ajoutant à son extrême sensibilité, rendait compte des précautions qu’elle prenait comme des choses qu’elle cherchait à éviter dans la vie quotidienne.
Et puis, ajoute Feizi :
« Sensible par nature, elle l’était devenue davantage par la réclusion. Elle ressentait, il me semble, le fait de recevoir des lettres comme un fardeau qui signifiait pour elle un appel du monde extérieur auquel il fallait qu’elle réponde. Un jour je fus très frappée, pendant une de ses conférences, lorsqu’elle dit que les yeux des adultes font toujours mal, mais non pas les yeux d’un enfant.
Elle était très pointilleuse en toutes sortes de choses et donnait des instructions pour les détails les plus minutieux. A un certain moment il y eut une invasion de guêpes et il me fallut les attraper et les détruire. Après leur capture, je pensai que la meilleure manière de les faire disparaître était de les noyer dans les toilettes ; mais elle me dit de ne pas le faire, car les guêpes ont un sens de l’odorat très développé.
Un jour, j’achetai un encornet pour nourrir le chat, mais elle me dit de le jeter. Ce chat n’appartenait pas à Murshida, il appartenait à des pauvres gens du voisinage. Mais à sa manière de chat, il avait tellement insisté pour entrer qu’elle ne put pas résister longtemps et qu’il devint depuis un visiteur régulier. Murshida me dit qu’il pouvait voir et éviter des choses que la majorité des gens ne voyait pas. Ce chat, quand pendant sa maladie elle sentait ses genoux se refroidir et devenir rigides, sautait sur son lit, se mettait d’abord sur un genou jusqu’à ce qu’ils se réchauffe, puis sur l’autre. En cela elle vit un signe qu’elle devait continuer à vivre.
Murshida Sharifa donnait des noms aux pièces. Le salon fut appelé Daftar [1] ; la pièce où elle donnait des conférences : Durbari, et en haut il y avait une pièce qu’elle appelait Khankah. Quand je demandai ce que voulait dire Khankah, elle répondit : « bibliothèque », et j’ai dû rire car il n’y avait pas le moindre livre dans la pièce. Mais Murshida ne me permit pas d’en rire. Il y avait sûrement un autre sens derrière celui-ci, mais elle ne me le dit pas.
Plus tard, lorsque je dus louer un lieu ou une salle pour ses conférences à Paris, il y eut certains numéros que je devais éviter. Le lieu ne devait pas non plus être en sous-sol pour que l’on n’eût pas à descendre. Quand il y avait une réunion chez elle à laquelle elle devait présider, je remarquai quelles précautions elle prenait pour placer les gens. Elle plaçait d’un côté ceux dont elle espérait de l’aide, les autres, elle les mettait de l’autre côté.
Bien qu’elle ne fût pas influencée par les présages, elle les constatait. Un jour en allant donner une conférence à Paris, un petit arbre dans le champ soufi par lequel elle passait, se brisa. Ce soir-là, il y eut une émeute de royalistes et presque personne ne vint à la conférence.
Comme cela a déjà été mentionné dans la lettre de sa sœur, elle avait une grande disposition pour les langues. Avec la femme de ménage, qui était italienne, elle parlait toujours cette langue. (Quelqu’un m’a dit que Murshid parlait quelquefois en persan avec elle en présence d’un murîd qui le supportait mal, à seule fin de le taquiner un peu). Un jour on lui demanda combien elle parlait de langues ; elle répondit : « Ce serait une bonne chose de parler très bien une seule langue ». Je pense qu’elle faisait allusion au langage de l’âme ».
Il convient que nous ouvrions ici une parenthèse. Murshid expliqua un jour que chaque âme possède, pour ainsi dire, son propre langage. Celui qui peut comprendre ce langage peut communiquer pleinement avec cette âme. Et il donna l’exemple des Douze Apôtres qui parlèrent ‘toutes les langues’ après avoir, à Pentecôte, reçu le don des ‘Langues de feu’. Toutes les langues, c’est-à-dire qu’ils comprirent et purent parler le langage de chaque âme. Cette parenthèse étant faite, reprenons le récit de Feizi :
« C’était l’habitude de Murshida de ne pas parler pendant la plus grande partie de la journée ; quand elle voulait avoir une conversation avec moi, elle m’appelait. S’il fallait faire des courses ou quelque autre travail, elle l’écrivait sur un morceau de papier. Ces morceaux étaient toujours plus longs que larges. Souvent, elle les agrémentait de petits dessins humoristiques, et parfois elle écrivait les choses sous forme d’un petit poème rimé.
« La plupart du temps, Murshida s’habillait de vieux vêtements, et portait par-dessus un tablier blanc très propre. Elle dit un jour : « Ou bien je veux être très bien habillée, ou bien je ne m’en soucie pas du tout ». Cependant, de quelque façon qu’elle fut vêtue, elle restait toujours ‘la grande dame’.
« Elle avait une démarche lente et égale, et faisait attention à son souffle et de quel pied elle partait en premier. Son maintien, assise ou en marchant, était toujours très droit, aussi fatiguée qu’elle fût. Elle était grande et mince. Elle ne faisait pas beaucoup de gestes pendant ses conférences, ses mouvements étaient calmes, mais très expressifs ; elle faisait souvent avec sa main le geste de pointer au-dedans.
Etant enfant elle avait les yeux bruns et les cheveux blonds, plus tard ses cheveux foncèrent. Parfois je remarquais combien ses yeux, bien que bruns, avaient une couleur de fumée.
« Il n’y avait aucune image ni aucun portrait dans les pièces, pas même une photographie de Murshid. Murshida préférait les emblèmes. Des portraits, elle disait « ils me donnent l’impression de sonner sans arrêt ». Dans le salon il y avait un vieux calendrier épinglé sur le mur, portant l’emblème soufi et des caractères persans. Il portait ce poème de Roumi qu’elle aimait beaucoup :
Je suis mort en minéral et j’ai surgi en plante.
Je suis mort en plante et j’ai surgi en animal.
Je suis mort en animal et j’ai surgi en homme.
Pourquoi aurais-je peur de m’amoindrir en mourant ?
Amant froid de cœur et de peu de loyauté !
Par peur de la mort tu te détournes du Bien-Aimé !
Je mourrai de nouveau en homme pour surgir en ange,
ange de la tête aux pieds,
et quand je serai dissous en tant qu’ange,
je deviendrai ce qui dépasse la conception de l’homme.Murshida citait souvent Roumi, et aussi Shakespeare. Quand elle alla quelques jours se reposer à Chantilly, j’ai remarqué qu’elle emportait le Masnawi et un volume des œuvres de Shakespeare.
« Au début, une femme vint apporter la nourriture, mais ensuite elle la prépara elle-même. Je pense que c’était Murshid qui le lui avait dit. Comme elle n’était pas adroite de nature et n’avait jamais eu l’habitude de faire ce genre de travail, cela dut certainement ne pas avoir été toujours facile. Elle préparait aussi la nourriture pour moi ».
Dans son style toujours candide, la dévouée Feizi en vient à d’autres souvenirs, plus personnels, sous le titre :
Ma relation avec Murshida.
« J’aurais beaucoup aimé m’occuper davantage de Murshida et la dorloter, mais elle ne m’en laissa jamais l’occasion. Un jour elle me dit qu’elle me ferait Murshida pour un jour (‘pour un jour seulement’ – répéta-t-elle) et bien que je comprisse tout à fait que c’était pour m’enseigner la bonne attitude d’une murîde, la première idée qui me vint fut : « ce jour-là, je vous mettrai au lit toute la journée ». Un jour, me plaignant qu’elle avait si peu besoin de moi je m’attirai cette réponse : ‘Ne pensez-vous pas qu’il y a une différence entre avoir besoin et estimer ? C’est le diamant qu’on estime, qu’on considère comme de plus grande valeur que la pierre meulière, une pierre que l’on ne fait qu’utiliser’. C’était une belle réponse, mais la situation resta la même. Pourtant cette tendance était chez moi difficile à réprimer et je n’étais pas toujours obéissante. On jour, donc, elle m’appela ‘Haus Tyrann‘, ‘tyran domestique’ et non sans quelque raison. Il n’y avait pourtant pas la moindre possibilité de développer cette tendance vis-à-vis de Murshida.
« Cela se passait pendant une période où Murshida Sharifa donnait tout son argent pour aider une personne qui avait toujours été bonne et secourable pour Murshid. Cette dame était une princesse russe, l’une des premières murîdes russes, une réfugiée, qui avait tout perdu pendant la Révolution, et qui était maintenant tombée entre les mains ce que j’appelais un escroc, bien qu’il ne me soit aucunement permis de dire une telle chose. Pendant longtemps, Murshida crut que cet homme allait vraiment aider cette dame (ce qui était sûrement son intention), mais je n’avais pas la moindre confiance, et selon moi, Murshida était victime de sa générosité. Elle ne put payer à temps le loyer de la maison, ce qui lui causa des difficultés, mais en outre il n’y eut plus assez d’argent pour la nourriture, et elle jeûna, tout en me donnant un repas. Bien sûr je protestai. Cependant, après un bon moment, elle vit d’elle-même que cela ne pouvait continuer ainsi, et arrêta de donner de l’argent à cet homme. Lorsque quelque temps après il mourut, je dis que je pensais que c’était une chance pour cette dame ; Murshida ne voulut pas du tout que je dise une chose pareille de quelqu’un qui était mort.
« Cela dut être à cette période que je lui dis que bien qu’elle fût évidemment beaucoup plus spirituelle que moi, j’avais davantage de bon sens. La réponse que je m’attirai fut celle-ci :
« Un bon usage de votre bon sens serait de comprendre mon bon sens. Vous savez que le semblable cherche son semblable ».
« Pourtant il resta toujours une certaine distance, et il ne me serait jamais venu à l’esprit d’être avec elle comme avec une personne ordinaire, bien que parfois j’aurais souhaité qu’il en soit autrement. Pourtant cette distance était plus apparente que réelle, et certainement pas parce qu’elle le souhaitait.
« Un être spirituel sentira un lien l’unissant à tous les êtres vivants, et en même temps, il se sentira loin de tout, élevé au-dessus de la terre dans un autre domaine. (Il sera) conscient de la vie et de la nature, et heureux en lui-même, sans qu’il ait besoin des circonstances extérieures pour lui apporter le bonheur »
Conférence sur ‘Le Bonheur’ – Une conférence donnée par Murshida en 1934, alors qu’elle était en pleine tourmente.
« La seule cause de la distance que je ressentais – reprend la bonne Feizi – était la grande différence d’évolution. Un jour, après un malentendu de ma part, Murshida me dit : « Le fait est, Feizi, que ce n’est pas si grave que vous le pensez. Et puis, il y a des choses avec lesquelles je suis d’accord avec vous. Vous n’avez pas besoin d’abandonner quelque idée que vous ayez ; et il n’y a, au fond, pas beaucoup de différences entre ce que je vois et ce que vous voyez. S’il y a une différence, elle est momentanée. Il n’y a pas de désaccord ; et d’un autre côté, il y a unité ».

Notes
[1] Daftar, Durbari, Khankah – Nous ignorons la signification de ‘Daftar’. ‘Durbari’ possède le sens d’une occasion où l’on se réuni pour un certain but, et ‘Khankah’ désigne en général la résidence du Maître ou il reçoit et enseigne ses disciples. Pour Murshida Sharifa, les choses extérieures pouvaient signifier une réalité intérieure apparentée mais assez différente.
