Nous en résumerons une partie des derniers souvenirs de Feizi. En 1935, la propriétaire qui louait la maison à Murshida Sharifa, à côté du Champ Soufi, et d’où elle avait vue sur la maison de Murshid, lui donna congé, pour des raisons obscures. Il fut impossible de trouver une maison convenable qui fut située aussi près de ce champ, ni qui ait la même vue, conditions auxquelles Murshida donnait une importance quasi capitale. Ce périmètre avait été spécialement béni par Pîr-o-Murshid, et pour Sharifa, sa présence y était palpable.
Elle dut déménager de l’autre côté de ce champ dans un local qui faisait partie d’une série de bâtiments en brique, les Haras. Le local était insalubre, seulement chauffé par un poêle à charbon dont le tuyau d’évacuation passait à travers une fenêtre. C’était humide et enfumé, et répandait une mauvaise odeur persistante. Son peu de santé n’y résista pas.
Néanmoins, en Février 1936, elle alla à Vienne. En deux mois, elle y donna vingt-trois conférences et de multiples interviews à des murîds où à des personnes intéressées par le Soufisme. Elle revint par Zürich où elle parla et donna encore des interviews…
Elle revint épuisée.
« Après l’Ecole d’été de 1936 – reprend Feizi – Murshida Sharifa reprit les classes [1], et les conférences à Paris. Mais au retour elle devait s’arrêter un moment de marcher. Cependant elle ne disait pas un mot concernant sa fatigue ou sa maladie. Mais au bout de quelque temps, elle tomba trop malade pour continuer…
« Trois semaines avant sa disparition elle me donna quelques instructions sur ce que j’aurais à dire ou à faire au cas où elle ne se rétablirait pas, quelques messages à sa famille et à quelques murîds. Pour les murîds du groupe français elle me dit : « Priez-leur de me pardonner », et elle me le demanda aussi à moi. Murshida ne voulut pas que je prévienne sa mère ou ses sœurs. Elle ne voulut non plus voir aucun murîd. Elle disait que pour une malade, la meilleure chose est de n’avoir qu’une personne autour d’elle. Pourtant les dernières semaines une murîde française dévouée m’aida à la soigner, mais c’était une personne âgée qui finit par accuser la fatigue, et quand je demandai à Murshida qui elle voulait pour me remplacer, Murshida me dit de demander à Wazir van Essen – qui était arrivé de Hollande – s’il voulait bien être de quelque secours. Elle reçut aussi une autre murîde néerlandaise qui était spécialement venue à Suresnes pour la voir.
« Trois jours avant son décès, Vilayat vint lui apporter quelque chose, et quand je lui dis qu’il était reparti, elle me demanda de le rappeler et de lui dire que bien qu’elle ne puisse pas parler, il pouvait venir la voir. Il resta quelque temps et le soir elle me dit : « Cela a été un bon jour, un très bon jour « Et Feizi ajoute en note son sentiment personnel : Si jamais le ‘Silsila Sufian’ fut transmis en silence, je pense que ce fut ce soir-là, alors que Vilayat était encore trop jeune pour le recevoir explicitement ».
« Le jour avant son décès elle me dit de la mettre dans une certaine posture de prière. Bien que cela produisît de l’œdème du visage, elle resta longtemps dans cette position et ne voulut pas que je lui fasse changer. Murshida Sharifa souffrait beaucoup mais ne se plaignait jamais. Elle raconta un jour que lorsque Murshid était malade et souffrait aussi beaucoup, il dit : « Ce sont des aperçus de Sa miséricorde ». Bien que ses voies respiratoires fussent très encombrées, la maîtrise de son souffle était telle qu’il resta toujours régulier. Elle avait souvent de forts accès de fièvre, pourtant jusqu’à la fin elle eut la maîtrise d’elle-même. Au tout dernier moment il y eut le changement dans les yeux qui annonce la mort, Wazir et moi commençâmes à dire un Wazifa[2] de guérison. Quand la vie revint dans ses yeux, elle me dit : « Qui vous a dit de faire ça ? « , et elle donna un autre Wazifa, que nous répétâmes jusqu’à la fin. Pendant longtemps je lui tins les mains, et quand afin d’aller chercher quelque chose, je les desserrai, il y eut à nouveau ce changement dans ses yeux, et très calmement et paisiblement, elle passa.
« Parmi les derniers mots qu’elle prononça il y eut ceux-ci :
« Quant à ceux qui vous blessent et font du mal, il faut leur pardonner. Profondément en lui, chacun est bon. Même s’ils vous font du mal, pour eux cela leur semble bien sur le moment ».
Et puis :
« Chacun est bon, ils ne le voient pas toujours dans la bonne lumière, pourtant ils sont bons ».
Et encore :
« La vie est difficile, et cela demanderait plus d’une vie pour savoir comment la vivre. Pourtant on peut être heureux, et je deviens de plus en plus heureuse chaque jour ».
Notes
[1] Les ‘classes’ constituent l’ossature de l’enseignement de base de Hazrat Inayat pour les débutants
[2] Wazifa – Analogue dans le Soufisme au mantram dans l’Hindouïsme : répétition d’un mot sacré.