
La scène de la vie
Si l’homme est un vêtement porté par l’âme,
qu’est l’âme -ne demanderas-tu pas – dont je suis le vêtement ?Shams-Tebriz
Le monde n’est qu’une scène, la scène de l’homme,
Sur laquelle l’âme personnifie
Le héros, ou l’esclave, aussi bien qu’elle le peut.
Acteur dans la pièce
(que pour se distraire de l’Eternité Lui-Même invente, joue, contemple),
Tantôt roi Il se pavane sur les planches,
Tantôt Il est mendiant humilié, affligé ;
Et Le voici encore amant, prêtre ou serf,
Dissemblable seulement par le vêtement porté.
Au tomber du rideau, Le voici la même âme qu’Il était avant que la pièce ne se joue,
sinon quant à Son expérience et à l’habileté avec laquelle, en tant qu’Acteur,
Il exprima la volonté de l’Auteur.
Et si dans le drame, la tragédie ou la farce,
Son lot est de jouer le voleur ou la crapule ?
Ce n’est guère qu’un autre rôle
Dans la pièce du Grand Auteur ;
et Lui, par derrière, est encore une âme intacte.
Et quand, l’habit du pécheur ou du saint enlevé,
Il cherche la place qui est la sienne après chaque rôle qu’Il a joué ?
Il vit la vie que Lui-même s’est faite.
Les défroques portées comme serviteur ou roi,
Si elles étaient belles et qu’Il en ait eu soin,
Un autre pourra les porter dans la Pièce,
Bien après qu’Il ait joué sa partie.
La pièce que l’Auteur écrivit sera encore jouée,
Les robes, dessinées pour elle, seront encore portées,
Les porteurs seuls auront changé,
Bien que pour les autres joueurs du Jeu
Les acteurs puissent paraître les mêmes.
Mais si les robes furent maltraitées, ou gâchées,
Alors au tas des détritus on pourra les jeter
Non pas perdues – elles feront partie de bien des choses,
Parties minimes, peut-être, d’autres robes,
Ou du papier qu’un scribe ou un journal emploie,
Mais jamais plus ne pourront entières être robes d’acteur.
Dans les vastes révolutions du Temps
Tous doivent rentrer dans le Vide d’où ils vinrent.
Mais alors la pièce cessera ; l’Auteur sera en suspens,
Jusqu’à ce qu’il mette en scène une autre pièce pour l’âme de l’homme.
Et pourtant la vérité se voile encore de paradoxe :
L’Auteur est Lui-Même les acteurs, et la pièce,
La scène, les déguisements,
L’échec et le succès,
Et Lui-même est l’âme accomplissant Sa volonté.
Publié dans « Le vin de la taverne » – Chapitre 7
