
Quand on demande aujourd’hui à la généralité des gens quelles sont les connaissances et les pratiques les plus utiles et qui peuvent apporter le plus grand bien à l’être humain, les uns diront sans doute que ce qui est le plus nécessaire à l’homme est la science et les autres diront que c’est la civilisation.
Si l’on pose la même question à un Soufi, il se mettra d’accord avec les partisans de la science en répondant : « Oui, la science est la connaissance la plus nécessaire à l’homme à condition qu’elle aille de pair avec la civilisation ». Et aux partisans de la civilisation il dira : « Vous avez raison, à condition que vous ne sépariez pas la civilisation de la science ».
Cependant, ce qu’un Soufi entend par science, ce n’est pas seulement la connaissance d’un ensemble de phénomènes, ou des lois naturelles, ni une théorie sur l’univers, mais c’est la connaissance certaine, la certitude de la vérité ; et ce qu’il entend par civilisation, c’est la pratique de l’humanité, qui rend l’homme capable de vivre en bonne intelligence avec ses semblables. Il dira donc que les connaissances les plus nécessaires à l’homme sont la vérité et l’humanité, en d’autres termes la connaissance de Dieu et la connaissance de l’homme.
Et lorsqu’on lui demandera par laquelle de ces connaissances il faut commencer, si c’est par celle de l’homme comme étant la plus proche, il répondra que c’est par la connaissance de Dieu. Car il faut d’abord viser le sommet le plus haut, comme le Christ l’a dit :
« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et toutes ces choses vous seront données par surcroît ».
La connaissance de la vérité
A la question : comment parvient-on à la connaissance de Dieu ?, il faut répondre que c’est en se formant une conception de Dieu. Il faut d’abord L’imaginer. L’imagination n’est pas un obstacle dans cette voie, elle est une grande aide. Dans les conceptions les plus arides, l’imagination est nécessaire. Pour connaître les mathématiques, pour arriver aux découvertes scientifiques, elle est nécessaire. Même l’homme de science se fait une imagination, une hypothèse, et c’est à l’aide de cette imagination qu’il progresse. Ainsi, pour arriver à la conception de Dieu, l’imagination est absolument nécessaire ; ensuite, on arrivera à connaître l’existence du vrai Dieu, que l’on découvrira au moyen de cette imagination que l’on aura faite.
Quand l’homme trouve ainsi en lui cette étincelle divine, il se reconnaît comme fils de Dieu et c’est cela qui le rapproche de Dieu. L’homme qui est conscient de sa relation avec Dieu, qui s’occupe à avoir constamment en lui l’image de son Dieu, à l’y faire vivre, à Le voir en toutes circonstances, arrive à savoir que Dieu n’est pas un Être loin de nous qui sommes sur la terre. S’il s’habitue à penser non pas que Dieu est en-haut dans toute Sa perfection et que l’homme a en lui tous les travers, tout ce qui est bas, s’il pense que l’homme a en lui une parcelle de cette Essence, il aura la beauté, la bonté, l’amour.
Sympathiser avec chacun
Si l’homme s’habitue à avoir devant lui l’image de son Dieu, il commencera à sentir que Dieu Se manifeste sur cette terre. Peut-être dira-t-on que devant un beau lac, devant les belles choses de la nature, on peut y reconnaître la vie divine, mais que dans l’homme, dans les êtres humains, travaillés, tourmentés par les soucis de la vie quotidienne et par leurs sentiments personnels, occupés chacun de sa propre existence, imbus de leurs idées étroites, il est bien difficile de voir un reflet de la nature parfaite.
Pourtant, il suffit de faire abstraction de cette écorce pour trouver en chacun un fonds de bonté, de beauté, d’amour. Sous cette écorce souvent rude et souvent épineuse, quand elle a été enlevée, nous sentons palpiter chaque cœur, nous pouvons sympathiser avec chacun, et, à travers lui, nous unir à Dieu. Il est beaucoup plus difficile cependant de sentir la divinité avec les êtres humains qu’avec les manifestations de la nature qui parlent à notre âme, ne nous contredisent pas, avec lesquelles nous pouvons être en paix.
La connaissance de l’homme
En second lieu, comment peut-on parvenir à la connaissance de l’homme ? Est-ce par la connaissance des autres qu’on a devant soi ? C’est par la connaissance de nous-mêmes. Pour arriver à la connaissance de soi-même, les moyens sont nombreux. On peut s’analyser, se disséquer mentalement, comprendre ainsi les différentes parties de son être, comprendre les différente forces qui agissent en nous ; ou bien on peut y arriver en connaissant et en vivant toutes les phases différentes de notre être, c’est-à-dire qu’on peut y arriver par la méditation.
La première manière, l’analyse, apporte une certaine connaissance de soi, et par là une certaine compréhension des autres, et elle peut sans doute aider nos rapports avec les autres. Mais la pratique de l’humanité demande la connaissance de soi la plus complète, celle à laquelle on arrive par la méditation. Cela veut-il dire que ceux qui ne la pratiquent pas comme discipline n’arrivent pas à se connaître eux-mêmes ? Ils pourront y arriver s’ils ont le cœur pur : tous les plans de leur être se manifesteront à eux.
Pourquoi est-il nécessaire d’avoir la connaissance de soi la plus complète pour pratiquer l’humanité ? Parce que pour pratiquer l’humanité, il ne suffit pas seulement d’être très bon, il faut encore savoir tenir son rôle d’être humain dans le monde, c’est-à-dire savoir pourquoi nous sommes ici, quel est le caractère essentiel de l’homme et faire l’expérience d’une vie vraiment humaine.
L’humanisme
Il y a plusieurs siècles existait une attitude qu’on a appelée l’humanisme. Ce n’était pas seulement un effort vers la connaissance de l’homme, mais c’était un effort vers la connaissance universelle. Et nous voyons aujourd’hui qu’on regarde avec admiration ces hommes des siècles passés où presque chacun de ceux dont le souvenir est resté s’efforçait d’embrasser dans sa vision toute la vie, tandis qu’à présent, il semble que le champ de notre vision ne puisse l’embrasser toute entière.
C’est ce qui fait le malheur de notre vie que nous la limitions plus qu’il ne serait nécessaire de la limiter. Il est vrai que toute la surface de la vie ne peut être embrassée dans le regard d’un seul, mais il est vrai aussi que toutes les voies mènent au même but si l’on persévère dans la voie qu’on a choisie. Et comme toutes les choses sont reliées entre elles, celui qui aura creusé profondément un seul problème possédera la vérité sur bien des questions, sa vision sera pénétrante pour regarder de bien des côtés.
Une vie qui n’exclut rien
Ainsi une vie vraiment humaine est une vie qui n’exclut rien. Un être qui cherche à vivre cette vie finit par réaliser tout ce que l’être humain comprend en lui. En lui il y a depuis la vie inerte des roches, depuis la vie consciente et inconsciente à la fois des plantes, jusqu’à la vie animale et à la vie de l’être humain. Il y a en lui de la personnalité, de l’imagination, du sentiment, et il y a en lui de l’ange, par son amour, par sa lumière. Et si l’homme a vécu de toutes ces façons, il est entièrement humain. Et s’il sait à quel moment employer chacune de ces facultés, il est parfaitement sage. Mais ce qui est le plus important à reconnaître, c’est l’étincelle divine qui est dans l’homme et la réalisation de l’essence divine dans l’être humain. Un poète Indien a dit :
« Dieu n’est pas l’homme, l’homme n’est pas Dieu,
pourtant Dieu n’est pas séparé de l’homme, l’homme n’est pas séparé de Dieu ».
Maintenir l’accord de son cœur et de son âme
Dans notre relation avec les êtres humains, deux choses sont nécessaires. Il faut savoir accorder son cœur et son âme, les faire tels qu’ils rendent le son qui leur est propre ; et puis, ce qui est plus difficile et demande des efforts sans nombre, c’est de garder cet accord : si l’on se trouve dans cet état paisible et que quelqu’un vienne le troubler, il est difficile de le maintenir. C’est pourquoi chacun cherche à fuir ce trouble, qui est douloureux. Mais chacun a sa manière de fuir la douleur. L’un se raidit contre elle, il cherche à rendre son cœur insensible aux autres. Un autre s’enfuit, il ne veut pas connaître la souffrance quand il a compris que chaque être humain a en lui une épine, quelque chose qui blesse, qui fait mal.
Mais celui qui peut se maintenir au milieu du monde et peut établir une bonne relation avec chacun est un être infiniment élevé. Ce ne sont que les très grandes âmes, que ceux qui sont arrivés à une grande perfection, qui peuvent être douceur et compréhension ; et cela dépend de l’harmonie intérieure, de l’accord qu’on a pu créer en son âme.
La réalisation de la vérité et la pratique de l’humanité
Si nous approfondissons notre vision de la vie, si nous faisons de nous-mêmes un être complet, nous aurons ces deux choses nécessaires au développement et au bonheur de l’individu, comme elles sont nécessaires à l’humanité toute entière : la réalisation de Dieu et de l’homme, de la vérité et de la pratique de l’humanité, la connaissance de Dieu et la connaissance de l’homme. Et nous en aurons non seulement la connaissance, mais la conscience entière et la réalisation dans tous les actes de la vie. Et ces deux connaissances apportent tout ce qui est nécessaire à la vie de l’homme.
Suresnes, dimanche 15 avril 1934
