La fraternité

Si je devais dire en un mot en quoi consiste la fraternité, je dirais que c’est se sentir favorable aux autres, au lieu de se sentir contre les autres. C’est aussi l’indice que l’on possède la nature humaine que d’être pour les autres : l’animal est contre les autres animaux. Si un cheval arrive dans un champ où d’autres chevaux sont en liberté et ne le connaissent pas, ils sont capables de le tuer pour la simple raison que c’est un étranger.

Et si cette tendance se manifeste chez les êtres humains, c’est qu’une tendance animale se montre chez eux. Car le propre de l’homme véritable c’est un sentiment inné qui fait naître à la fois la sympathie et la compréhension. Car sans compréhension il peut y avoir des sentiments, mais pas de vraie sympathie. Et sans l’éveil de la sympathie, la compréhension seule peut n’être qu’une analyse froide qui ne protège pas du mépris.

On a souvent remarqué à différentes époques le fait que des peuples rapprochés par la race parfois se disputaient entre eux, mais que dès que des hommes de ces peuples se trouvaient parmi des étrangers, ils se soutenaient comme des frères. Cela donne un exemple de ce qu’est la fraternité, l’attitude fraternelle. C’est être prêt à soutenir les autres et non pas à les abaisser. Il en est de même aujourd’hui. Une personne, ressortissante d’un pays étranger, me disait : « Quand je suis chez moi et que je vois des gens d’un pays limitrophe, quelquefois je ne me sens aucune sympathie pour eux. Mais si je les vois à l’étranger ils sont comme des frères pour moi ».

Une tendance naturelle

La fraternité est une tendance naturelle, mais il y a aussi dans l’homme une tendance innée à l’égoïsme et ces deux tendances s’opposent. Plus un être est évolué, plus cet esprit fraternel se développe. Si l’homme ne surmonte pas sa tendance égoïste, il verra ce monde rempli de lui-même, ses frères n’y auront pas de place et s’ils veulent y entrer il les repoussera. Plus on peut admettre d’êtres dans son monde particulier – et chacun de nous a son monde particulier – plus on est évolué. Si l’on veut une preuve de l’évolution humaine elle est en cela.

La fraternité est intimement liée au respect. En son absence, la fraternité ne peut exister. Murshid Inayat Khan a parlé de ce sujet. Il a montré combien le respect est nécessaire à la fraternité et on peut très bien le comprendre. Être sans respect signifierait que l’on abaisserait ceux qui ont de la valeur et qui sont grands, ceux dont la tendance est au manque de respect domineraient et auraient tôt fait de détériorer la valeur d’une association. La médiocrité s’y installerait et elle péricliterait. Sans le respect, les êtres qui ont des talents n’ont pas la possibilité de diriger ou d’inspirer une communauté, une association entre les êtres humains, et celle-ci devient impossible même là où il y a des degrés hiérarchiques imposés.

Ce que nous entendons par une fraternité c’est ce que l’on a pu beaucoup observer dans le monde islamique. Entre les Musulmans, on peut observer une plus grande fraternité que dans le monde occidental par exemple, et le respect est aussi très développé chez eux. C’est ce respect qui rend leur fraternité possible.

La démocratie

Il y aurait une grande erreur à dire : « Respectez ceux-là parce qu’ils possèdent ce que vous n’avez pas ». Et il y a une erreur aussi grande qui consiste à dire : « Quelle importance a ce que vous êtes, ce que vous avez fait de bien. Vous êtes les mêmes que nous quelles que soient vos tendances, quelle que soit votre éducation, quelle que soit votre personne ».

Mais ici, par respect, je veux surtout parler de respect dans un sens démocratique. Hazrat Inayat Khan disait qu’il y a à ce propos deux degrés dans la vraie démocratie. Le premier consiste à reconnaître une excellence, une supériorité chez les autres, et c’est le degré aristocratique. Et le second c’est de s’assurer que l’on peut atteindre cette excellence et que l’on peut développer en soi cette supériorité. C’est le degré de la vraie démocratie.

Reconnaitre l’excellence

Il y a donc deux pas à faire : reconnaître ce qui est admis comme excellent et ensuite désirer l’acquérir pour soi-même. En Occident aujourd’hui, cela est admis, du moins en principe, mais on y a surtout en vue les acquisitions extérieures : l’instruction, la culture, les belles situations, l’argent. Pîr-o-Murshid Inayat Khan insistait aussi sur d’autres biens : les qualités morales, l’affinement de la personnalité, un idéal plus élevé, la transmission du talent.

On en trouve l’exemple dans la famille de Hazrat Inayat Khan. Son grand-père a montré cela au début de sa vie. Dans le pays qu’il habitait il y avait un chanteur célèbre. Or, en Inde à cette époque un oustad, un professeur, admettait très difficilement des élèves, et celui-là n’en acceptait pas du tout. Que fit le grand-père d’Inayat Khan ? Il se lia d’amitié avec le portier du musicien et put entrer dans la cour d’où il pouvait l’entendre chanter. Un jour, le hasard voulut qu’il put se présenter devant lui et exécuter les chants que chantait ce grand oustad. Celui-ci, émerveillé lui demanda comment il les avait apprises. Il l’avoua et fut accepté comme élève.

Fierté et humilité

Beaucoup plus tard, Hazrat Inayat Khan se trouva dans la même situation. Il venait du Nord de l’Inde, il était allé au Sud[1] où il avait entendu la musique d’artistes, qui avait atteint une grande perfection. Lui, musicien célèbre dans le Nord, et très accompli dans son art, souhaitait apprendre et pratiquer cette musique. Il se présenta à une musicienne qui lui dit : « Vous n’êtes pas brahmane. Il faut l’être pour pratiquer cette musique. Quand vous renaîtrez sur cette terre, essayez d’être brahmane ! » Cela lui fut donc refusé. Il essuya le même refus de la part d’un autre musicien. Il ne se découragea pas. Et à la fin il chantait cette musique qu’il avait réussi à connaître à fond.

Il y a la vraie et la fausse humilité. La différence est très subtile. De même, il y a la fierté qui est belle et il y a l’orgueil qui ne l’est pas. Il y a un orgueil qui n’est que de l’insolence. Mais la belle fierté, de même que la vraie humilité trouvent leur place dans la fraternité et même y sont nécessaires.

La foi soulève des montagnes

C’est une erreur pour un être même très doué de prétendre enseigner en ce monde avant qu’il n’ait connu la vie. Mais c’est une erreur aussi grande de se dire : « Je pourrais vivre cent ans, que je ne parviendrais pas aux choses que je souhaite ». Ceci ne veut pas dire que chacun pourra atteindre à tout ce qu’il voudra. Sans cela, l’être humain n’aurait pas de limitations. Quand quelqu’un entre dans la vie spirituelle, il peut penser : « Puisque la foi soulève des montagnes, tout doit m’être donné ». Cela est en effet possible, mais l’obstacle est en nous.

Par exemple, il n’est pas donné à chacun d’avoir la voix d’un Caruso ou d’une grande cantatrice. En travaillant beaucoup ce serait possible d’obtenir une belle voix. Mais même pour cela il faut avoir la foi. Or il est presque impossible d’avoir la foi à ce degré. Ce n’est pas que la chose ne puisse pas arriver, c’est que nous ne pouvons pas y croire. Et si étant entré dans le sentier spirituel nous nous disons : « Toutes les choses sont possibles, donc je dois pouvoir atteindre à tout ce que je désire », c’est vrai, mais il nous faut le croire entièrement. Sans doute en serions-nous capables, mais le croirions-nous entièrement ? Il n’y pas un être sur des millions qui le puisse et ceux qui en ont été capables ont atteint des sommets, ayant commencé par être insignifiants en apparence.

Les alliances

Pour en revenir à la fraternité, c’est elle seule qui rend la vie entre les êtres humains supportable. D’ailleurs dès que des gens s’associent, il se forme une sorte de fraternité, mais c’est généralement une fraternité très limitée dans laquelle on peut distinguer deux aspects : une fraternité basée sur un intérêt commun qu’on ne possède pas avec ceux qui sont hors de cette fraternité. C’est une fraternité limitée par son origine et surtout par l’idée de l’intérêt personnel. Telles sont les alliances politiques entre nations qui, un jour, provoque un grand enthousiasme, car ces nations réunies vont atteindre le but qu’elles se proposent. Tout alors n’est qu’enthousiasme. Mais que les intérêts changent, et tout cela passe en un moment ; comme une fleur qui se fane, l’intérêt perd sa vie. Il en est de même de toutes les fraternités limitées.

Une fraternité durable

Il n’y a qu’une fraternité durable et c’est la fraternité dans la paternité de Dieu, comme l’a dit Pîr-o-Murshid Inayat Khan. Il n’y a pas de vraie fraternité entre les membres d’une même profession, ou entre les citoyens d’un certain pays, ou appartenant à une race déterminée, il n’y a même pas fraternité entre les membres d’une même religion, mais il y a fraternité en Dieu.

Pour cela, il faut reconnaître en chacun son semblable. Mais c’est souvent difficile. Il ne faut pas que les différences qui existent entre deux être fassent dire : « Celui-là m’est dissemblable, donc il m’est incompréhensible ». Il ne faut pas non plus que les ressemblances fassent naître un dissentiment, comme deux enfants jumeaux se disputeraient une pomme : parce qu’ils se ressemblent trop, ils ne trouvent pas moyen de s’accorder. Ce n’est pas l’uniformité qui rapproche. Au contraire, là où entre les individus il y a les mêmes défauts, ils vont se froisser et se heurter. On peut assembler deux morceaux de bois parce qu’ils ont une conformation différente, parce que, par leur formes respectives l’un peut s’emboîter dans l’autre, non pas parce qu’ils sont exactement pareils. De même en est-il des natures humaines. La différence peut donner la tendance à l’union, peut raffermir l’union.

L’aspect spirituel de la fraternité

C’est reconnaître l’âme humaine qui donne le vrai lien de fraternité. Les âmes humaines qui ne sont pas séparées à leur origine et c’est la réalisation de Dieu, la reconnaissance de la volonté de toutes les âmes, qui donne la possibilité de reconnaître la fraternité humaine. C’est cet aspect spirituel de la fraternité qui est l’aspect que le mouvement Soufi apporté par Pîr-o-Murshidreprésente dans le monde. Murshid Inayat Khan disait :

« Il y a dans le monde beaucoup de fraternités, beaucoup d’associations, d’œuvres, dans le but de créer une fraternité. Le message Soufi doit représenter la fraternité spirituelle qui n’est basée sur aucun avantage terrestre, mais basée sur l’union en Dieu, basée sur la paternité de Dieu. »


[1]  La musique du Sud est très profondément différente de celle du Nord. (N.d.T.)


Suresnes, dimanche 24 novembre 1935