
Le sujet de la louange et du blâme donne beaucoup à penser, et il peut changer bien des choses dans notre vie, en nous et autour de nous.
En effet, il est très curieux de constater que même si, en louant quelqu’un, nous n’en disons pas plus que ce que nous avons constaté en lui, et que si en le blâmant nous ne dépassons pas la limite de ce que nous avons reconnu comme vrai, néanmoins dans le premier cas nous ajoutons quelque chose et dans le second cas nous enlevons quelque chose. Je ne veux pas dire par là que nous ayons pouvoir de changer ce que nous avons déjà constaté de bien ou de mal chez cette personne. Non pas. L’effet de la louange et du blâme est plus subtil.
Ajouter ou retrancher de la personnalité
On éprouvera que, par les éloges que nous adressons à quelqu’un, nous nous ajoutons quelque chose à nous-mêmes et que par le blâme nous enlevons quelque chose à notre personnalité. Et il est également vrai que par la louange ou le blâme, l’on ajoute ou que l’on enlève à la personnalité d’autrui. Il y a là un aspect intéressant de la psychologie.
Aucun être humain en effet n’est entièrement bon, entièrement admirable. Vous pouvez constater à quel point ceci est vrai en observant que si vous faites l’éloge d’une personne, elle sera presque toujours considérée en même temps par d’autres avec une certaine défaveur : « Oui – diront-ils – vous prétendez cela, mais elle est aussi comme ceci » – et ils rapporteront d’elle quelque chose qui impliquera un blâme. Néanmoins si vous persistez à montrer les qualités de cette personne, il en restera tout de même quelque chose dans l’esprit de ceux qui au début ne lui étaient pas favorables. C’est de cette manière que vous lui aurez ajouté.
Mais si nous avons été incapables de comprendre toute la beauté qui est dans un être, et si au contraire nous blâmons quoi que ce soit en quelqu’un, même si ce blâme est justifié à nos yeux d’êtres humains, nous lui avons ôté quelque chose. Or, quelque fautif que soit un être, quelque défectueux qu’il soit, il y a certainement en lui un mérite, quelque chose à admirer, même s’il faut de notre part un effort pour le découvrir.
La culture de la beauté
Et puis, par la louange nous exaltons, nous embellissons notre propre cœur. Par le blâme nous le flétrissons. Tous ceux dont l’occupation consiste à enquêter sur les autres, à inspecter leurs actes, à mettre en relief ce qu’ils ont fait de mal, à les faire punir, sont très peu enviables. On peut au contraire les plaindre car c’est une terrible occupation de rechercher les fautes des autres, leurs manquements, leurs imperfections. Il faut beaucoup de bonté, de perfection pour s’en tirer sans amoindrir sa propre nature, sans la flétrir. Il y faut une grande bonté sous forme de compassion
Chaque fois que nous louons un être, même un objet, une parole, une action, nous nous sentons élevés par le fait même de la louange que nous avons pu donner et l’impression de la beauté que nous louons se reflète sur notre esprit, sur notre cœur. Et ce n’est pas un reflet seulement passager : son impression reste dans notre esprit et notre cœur. Et en notre esprit et notre cœur il crée son semblable, les mêmes qualités, la même beauté.
A quel point on est mécontent quand on a parlé des défauts des autres, à quel point on se sent mal à l’aise ! Et cela se reflète sur notre vision du monde entier : le monde entier nous paraît avoir perdu sa tranquillité parce que nous avons perdu le contentement. Au contraire, si nous avons admiré, loué quelque chose ou quelqu’un, le monde entier semble embelli par l’effet de cette admiration, de cette louange sur nous-même et même sur les autres. Lorsqu’on s’examine en conscience, on voit combien c’est vrai.
La louange
Dans la coupe de Saki il est dit :
Notre âme est bénie par l’impression de la Gloire de Dieu chaque fois que nos lèvres Lui adressent une louange.
Coupe de Saki du 21 mars
Il est dit dans toutes les Ecritures Saintes que l’occupation des anges est de louer Dieu. Il est dit aussi dans toutes les Ecritures que l’occupation des diables est de blâmer et d’accuser les âmes. Nous avons en nous les uns aussi bien que les autres, avec leurs qualités. Nous pouvons nous mettre parmi le chœur des anges ou aiguiser notre langue jusqu’à ce qu’elle devienne comme la langue de ceux-là qui sont tout le contraire des anges.
La nature entière loue Dieu à sa manière. Ce n’est pas une expression poétique de dire que les oiseaux louent Dieu dans leur chant. On le sent, et les êtres évolués ont développé leur entendement au point d’entendre le sens de ces voix exprimé plus clairement que par des mots. Ces êtres disent que non seulement les oiseaux chantent les louanges de Dieu, mais que même chaque feuille, chaque fleur qui s’épanouit Le loue aussi.
Le blâme
Il est également très intéressant d’observer dans la vie que le blâme n’améliore que très rarement les êtres. Il n’améliore en tous cas pas ceux-là à qui il n’est pas nécessaire parce qu’il leur suffirait de sentir en face d’eux un éloge, de sentir que cet éloge, cette estime, est l’effet de leur propre attitude à eux, de leurs paroles, de leurs sentiments.
Le blâme est parfois un avertissement nécessaire. Mais le blâme infligé sans discernement abaisse un être, le déprime, l’avilit, l’habitue à penser qu’il est inférieur et ne pourra parvenir à s’élever à un état plus élevé. Parfois, au contraire il aboutit à la révolte. Tandis que les louanges élèvent, font sentir à quelqu’un ce qu’il y a en lui de bon et de bien. Peut-être pensera-t-on qu’elles risquent de nourrir en lui l’amour-propre exagéré, la vanité ? Oui, c’est un risque. Mais quand la louange frappe la note juste, elle a toujours quelque effet favorable.
L’éducation
Les louanges ont cet effet dès la petite enfance. Dans un livre de Pîr-o-Murshid sur l’éducation, Inayat Khan dit qu’il ne faut pas blâmer un petit enfant, ni lui frapper sur la tête, s’il fait quelque chose qui n’est pas favorable, qu’il faut plutôt le complimenter quand il fait bien.
J’ai eu l’occasion de constater ceci : une jeune femme me dit à propos de son enfant : « J’ai la réputation d’être très dure, parce qu’il jette ses gants quand il fait froid et qu’il m’arrive de le frapper dans la rue. Que dois-je faire ? » Je lui ai proposé un autre moyen : de garder ses gants pour être un si gentil petit garçon. C’est ce que cette mère a fait. L’enfant a montré tant de reconnaissance que son cœur en fut touché. Depuis ce moment, il a gardé ses gants qui l’avaient tellement ennuyé. Ainsi, les louanges sont salutaires, mais il faut beaucoup de patience pour ne pas se laisser aller au blâme.
La loi de similitude
Il y a aussi un autre aspect à ce sujet : par le blâme, nous attirons le blâme. Sur le moment, il pourrait sembler que celui qui blâme ait vaincu les autres : il les a blessés, eux qui sont là devant lui, fautifs, impuissants. En réalité, tout le blâme retombera sur lui. Au contraire, celui qui a un mot d’appréciation, un regard, une attitude de louage, attirera le semblable. Il commencera par en être plus heureux.
L’absence de blâme chez un être est l’effet de sa largeur d’esprit à l’égard des autres, de sa compassion, de son humilité parce qu’un être qui se connaît lui-même et qui est humble en raison de cette connaissance dira : « Il y a un atome au moins de cela en moi ». Il se taira car il en aura honte. Les louanges, les appréciations, sont une preuve d’affabilité de caractère, de générosité de cœur. Elles rendent heureux tandis que le blâme rend malheureux. Les louanges enrichissent, le blâme appauvrit.
La pureté du cœur
Il y a toujours quelque chose à louer dans toute situation, dans tout être humain, si seulement il y a la pureté du cœur chez celui qui observe les êtres et les situations. C’est cela qui permet d’apprécier ce que l’on peut louer dans les situations et de reconnaître la beauté qui est dans l’âme des êtres. Cela permet de voir cette beauté et même de l’exagérer, ce qui n’est pas un défaut, mais une qualité.
Dans le Coran il est dit que Dieu est celui qui cache les fautes.
Paris, 30 mai 1936
