La maîtrise du mental

La psychologie est une science de la nature humaine, des tendances humaines, des inclinations humaines, du point de vue humain, et plus une personne touche les profondeurs de cette science, plus elle lui donne de lumière, rendant la vie plus claire pour sa vision. Je n’emploie pas le mot psychologie dans le sens selon lequel on la comprend aujourd’hui, comme une branche de la profession médicale moderne. Par psychologie j’entends le point de vue des penseurs, la manière qu’a le sage de regarder la vie, la manière de l’être réfléchi, l’idée de ceux qui connaissent plus complètement la vie.
On peut diviser la psychologie en deux parties principales : La psychologie individuelle et la psychologie de la foule. Il est très intéressant de voir que plus vous vous familiarisez avec la psychologie, plus vous commencez à voir le côté irréfléchi de ceux qui réfléchissent et le côté sans sagesse des sages, l’ivresse de ceux qui sont sobres et la faiblesse des forts.
L’attitude mentale
Le premier point de la psychologie est l’attitude mentale. Le mental prend une certaine attitude et le monde entier reçoit l’ombre de l’attitude que le mental a pris. Si l’on a un doute, un soupçon, cela devient l’attitude mentale et tout ce que l’on voit, on le suspecte, on le craint ou bien l’on en doute. Et comme l’a dit Sa’di, chaque cervelle peut en avoir un grain.
On ne sait jamais quand on change son attitude. On ne le sait pas ; la vie est une ivresse et on la boit du matin au soir. Dans cette ivresse, quelle que soit l’attitude d’un être, à partir de cette attitude il regarde la vie. Il peut être le plus réfléchi, sage, qualifié ou savant des hommes, s’il lui arrive d’avoir une de ces trois attitudes : celle de la crainte, du doute ou du soupçon, le monde entier deviendra un objet pour lui prouver l’idée qu’il a derrière la tête.
Cela ne veut pas dire que les objets et les gens de ce monde deviendront tels qu’il les croit. Non, d’abord l’ombre de son mental tombe sur eux, puis l’ombre travaille sur lui, le convaincant de penser : « C’est ainsi, mes doutes sont exacts, ce que je suspectais est vrai, ce que je craignais est devant moi ». En d’autres termes, ses doutes, ses soupçons, sa crainte deviennent une entité vivante devant lui.
La manifestation de l’impression
On raconte une histoire amusante d’un drogué qui était à moitié endormi, à moitié éveillé, gisant dans l’herbe avec son chapeau sur un genou. Ainsi, il imagina : « Supposons qu’un voleur vienne, alors quoi ? ». Il n’eût pas plutôt pensé cela qu’il vit un voleur devant lui. Il chercha un bâton et frappa fort le voleur, et s’éveilla soudain.
« Eh bien – dit-il – tu me l’as rendue, mais je t’en ai servi une bonne aussi ». En fait il n’y avait pas de voleur, c’était son genou ! Son genou surmonté de son chapeau lui était apparu au moment où il pensait à un voleur. C’était bien là son voleur ! Doucement, lentement, il avait levé son bâton et quand il avait frappé il ne s’était jamais rendu compte que c’était lui-même qui avait pu se frapper. Il avait imaginé que c’était un autre, mais il avait pensé : « Je lui en ai aussi servi une bonne ! ». Dans ce moment de vision il y avait la peur, il y avait un voleur, il y avait bataille, il y avait une douleur. Et qu’était-ce ? Seulement lui-même.
Telle est la vie de l’homme. L’homme absorbe sa drogue de la vie. Il a des impressions profondes de peur, de doute, de soupçon, de préjugés ou de méfiance, et quand celles-ci tombent sur les autres, elles lui font voir en eux la chose même qu’il garde cachée dans les profondeurs de son cœur.
La force du sentiment
On raconte qu’un jeune homme dit un jour à ses amis : « Vous pouvez bien m’envoyer à n’importe quel endroit hanté. Je peux le supporter, car je ne crois pas à ces sortes de choses ». Ses amis lui demandèrent : « Pourrais-tu rester une nuit entière dans le cimetière ? » Il répondit oui. Ainsi, toute la nuit il resta dans le cimetière. C’était un garçon courageux ; toute la nuit il resta sans avoir peur et rien n’apparut. Juste avant le lever du soleil il s’apprêta à partir après avoir attendu toute la nuit pour combattre le fantôme, et quand il se leva pour s’en aller, son long vêtement fut pris par quelques épines qu’il y avait là et il se sentit attiré. Ce choc le fit s’évanouir et il en mourut presque.
Quand quelqu’un pense : « Tout le monde est inamical avec moi, personne ne sera mon ami », où qu’il regarde il trouvera des visages inamicaux. Ce pourront être des gens très amicaux, aimants et aimables, mais il les verra comme inamicaux. Quand une personne suspecte que les gens travaillent contre elle, elle voit en tout ce qu’ils font qu’ils agissent à son détriment. Si quelqu’un écrit une lettre, elle pensera : « On écrit quelque chose contre moi ». Si quelqu’un pense à part soi, elle se dira : « Il pense contre moi, il est en train de tirer ses plans contre moi ». Et si quelqu’un est endormi, elle imaginera : « Il rêve contre moi ».
L’ombre de nos pensées
Qu’arrive-t-il à la fin ? Cette idée est une ombre, une ombre qui tombe sur le mental de chaque personne qu’elle voit ou à qui elle pense, et cette ombre tourne cette personne selon cette ombre. Si cette personne est par hasard faible, elle fait inconsciemment quelque chose contre la première. Elle ne le fait pas consciemment. Cela se prouve être contre celle qui a eu cette pensée, parce qu’elle a inspiré l’autre à le faire, et à montrer qu’elle lui était contraire.
Il en est de même de la méfiance. Quand quelqu’un n’a pas confiance dans un autre, il pense que tout ce que fait l’autre n’est pas fiable. Cela apparaît ainsi. Si l’on se battait contre chaque personne qui montrait l’ombre de ce qu’on a pensé, ce serait une bataille sans fin. On deviendrait surexcité et à la fin ou mourrait dans cette excitation. On deviendrait fou. Et toute mauvaise chance serait attirée par cette attitude. On serait affolé par sa propre peur. Et cela arrive dans tant de cas que je ne peux pas dire que même une seule personne sur cent peut en être exempte, bien que les gens ne le sachent pas.
Se changer soi-même
Si l’on se guérissait de cette impression, l’on changerait les circonstances extérieures de la vie sans essayer de les changer. En se changeant seulement soi-même on peut changer les circonstances extérieures. On peut changer ceux en qui on n’a pas confiance en personnes de confiance. On peut changer les objets et les personnes dont on a peur en grands amis. Et une fois que la suspicion a été écartée du mental, on aura très peu de chances de suspecter quiconque.
La maîtrise du mental
Il y a un second point de psychologie qui est de très grande importance. Très souvent une personne sent : « Je pense de telle façon, je ne peux pas m’en empêcher », ou « Je sens de telle manière, je ne peux pas m’en empêcher ». Mais en réalité ce n’est pas vrai. On est le maître de ce qu’on pense et on est le maître de son sentiment. On ne peut pas penser à moins qu’on ne le veuille, on ne peut ressentir à moins qu’on ne le veuille. Et quand une personne dit : « Je ne peux pas empêcher cette idée de me venir », cette personne est l’esclave de sa pensée. Au lieu d’être maîtresse de son mental, son mental est son maître, et c’est une pauvreté et une impuissance plus grande que toute autre sorte de pauvreté et d’impuissance au monde.
Affronter son propre mental
Il y a sûrement le fait que certains deviennent si négatifs que la pensée d’un autre opère dans leur esprit, la pensée d’une personne qu’ils connaissent ou la pensée d’une personne qu’ils ne connaissent pas. Ou bien c’est le sentiment d’une autre personne qui travaille dans leur mental. Et ils ne peuvent pas distinguer entre leur pensée propre et celle d’un autre.
Mais aussitôt qu’une personne commence à dire : « Je pense ainsi, je ne sais pas pourquoi », ou bien : « Je sens comme cela et je ne veux pas sentir cela », à ce moment elle a descendu une marche par rapport à l’état normal du mental. Quand une personne est impuissante devant son propre mental, elle est impuissante devant toutes les choses dans le monde, et c’est pourquoi la grande maîtrise est d’affronter son propre mental et de le faire penser ce qu’on veut, ce qu’on désire penser, et de lui faire avoir le sentiment que l’on désire lui voir ressentir.
La suggestion inconsciente contraire
Un troisième point de psychologie est la suggestion inconsciente contre ses propres désirs, quand un être dit : « Je m’en rends compte, mon attitude est tout à fait fausse ! » Mais c’est son attitude. C’est dans ses propres mains, et voilà qu’il s’en rend compte et dit : « Mon attitude est complètement fausse » ! Mais s’il sait que son attitude est complètement fausse, pourquoi ne peut-il pas la rectifier ? Cela veut seulement dire que cette personne se suggère à elle-même qu’il en est ainsi.
Ou quand quelqu’un dit : « Je voudrais tellement avoir une attitude amicale envers vous, mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de vous taper dessus », cela signifie qu’il s’est suggéré qu’il doit taper sur l’autre et pourtant qu’il est impuissant devant sa propre idée. Quand quelqu’un dit : « Je voudrais être votre ami, mais j’en suis fâché il se trouve que je suis votre ennemi », c’est la plus grande impuissance que l’on puisse jamais avoir. C’est comme si l’on n’existait pas, si l’on était pire qu’une bûche de bois, car la bûche de bois ne transmettrait pas d’écho. Si quelqu’un accepte cette suggestion qui est contraire à ses propres souhaits, celui-là s’empoisonne lui-même contre son propre bonheur.
L’entrainement du mental
Quelle que soit la connaissance de la science, de l’art, de la philosophie que possède une personne, si elle ne considère pas les points élémentaires de la psychologie, elle permet à son mental de développer beaucoup de maladies que les remèdes externes ne peuvent pas guérir.
On peut entraîner le mental en le prenant comme une entité séparée, en le regardant et en l’enseignant. On doit dire au mental : « Ecoute, tu es mon mental, tu es mon esclave, mon serviteur : tu es là pour m’aider, tu es mon instrument pour travailler avec moi dans ce monde. Tu dois m’écouter. Ce que je souhaite faire, tu le feras. Ce que je souhaite penser, tu le penseras ; ce que je souhaite sentir, tu le sentiras. Tu ne penseras ou sentiras pas autrement que je le souhaite, car tu es mon mental et tu dois prouver en fin de compte que tu es à moi ».
En faisant cela on commence à analyser son propre mental. On commence à voir où il se trompe et où il est bon. Ce qui est faux chez lui et ce qui est juste : s’il est embrumé, s’il est encrassé, s’il est devenu trop froid et s’il est devenu trop chaud. Puis, selon sa condition, on peut soi-même l’entraîner. Et on peut être le meilleur entraîneur de son mental, meilleur que quiconque dans le monde.

L’ego et le mental
Question : Si le cœur n’a pas été éveillé, quelle partie de la personne peut entraîner le mental ?
Réponse : Le cœur est toujours éveillé. Nous en sommes inconscients. On ne peut pas vivre si le cœur n’est pas éveillé. Le cœur est éveillé et on ne le sait pas.
Il y a l’ego et il y a le mental. L’ego est vous-même et le mental est devant vous. Regardez le mental et dites : « Je suis l’ego, mon mental est devant moi ». Puis analysez-le, imaginez-le comme étant une entité, parlez-lui, et vous aurez la réponse. On dresse même les animaux ; est-ce que l’homme ne peut pas se dresser lui-même ? Quand on ne peut pas se dresser soi-même, cela signifie seulement qu’on ne veut pas se dresser. C’est de la paresse, c’est de la léthargie, on n’a pas envie de s’en occuper.
Par exemple, si on leur demande de lire un poème, les gens diront : « Oui, je serai content de le lire plus tard ». Ils ne veulent pas se fatiguer le cerveau. Et ils pourront même arriver à un état où ils ne voudront pas se donner de la peine pour eux-mêmes. D’abord ils ne veulent pas se donner de la peine pour un autre. Et puis cela augmente et ils ne veulent plus se donner de la peine pour eux-mêmes. Cela commence par l’égoïsme : ils ne veulent pas penser à un autre. Et puis cela finit en ce qu’une personne dit qu’elle ne veut pas penser à elle-même. Alors à quoi pense-t-elle ? A rien.
La confiance
Question : Comment agir vis-à-vis de gens auxquels on ne peut vraiment pas faire confiance, comme les voleurs professionnels et les meurtriers ?
Réponse : Je n’ai pas dit que c’était une grande vertu de faire confiance à tout le monde. Si j’avais dit cela, j’aurais été responsable du porte-monnaie de chacun ! J’aurais pris sur moi une grande responsabilité ! Le Prophète a dit : « Attache ton chameau à un arbre, et fais confiance à Dieu » Mais quand quelqu’un développe une telle confiance qu’il confie son chameau à l’espace et lui-même à Dieu, alors il ne faut pas qu’il désire revoir son chameau.
Faire confiance, ne pas faire confiance, ces attitudes suivent l’expérience d’une personne. Une personne développe l’expérience de la vie. Et l’expérience de la vie lui enseigne à qui faire confiance et à qui ne pas faire confiance. Mais il y a une sorte d’individu qui ne fait confiance à personne. C’est une maladie, ce n’est pas normal.
La peur
Je n’ai pas dit : « N’ayez peur de rien », bien que j’ai dit que la peur est une chose mauvaise. Il y a l’histoire d’un brahmine, un jeune homme à qui son gourou avait dit que la manifestation entière est l’immanence de Dieu. Il en avait été très impressionné : alors il n’y avait plus rien à craindre, rien dont on doive se méfier. Le jeune homme se sentait à l’aise dans le monde, tout à fait à l’aise et chez lui. Un jour, un éléphant fou arriva et le jeune homme était exposé. Des hommes qui couraient devant l’éléphant crièrent : « Arrière ! Arrière ! Un éléphant fou arrive ! » Mais le jeune homme ne s’écarta pas. Il joignit les paumes et se tint devant l’éléphant comme on se tient devant Dieu, comme son gourou le lui avait enseigné. En conséquence, l’éléphant le heurta et il tomba.
On l’amena au gourou et on dit : Ce jeune homme, votre chela, après avoir entendu votre philosophie et suivi votre enseignement, s’est cassé la tête » Le gourou se demanda : « Quelle philosophie lui a cassé la tête ? » Le chela dit : « Gourou, vous avez dit que tout est l’immanence de Dieu. Et par conséquent en toute révérence je me suis tenu devant l’éléphant avec les mains jointes ». Le gourou lui demanda : « Est-ce que personne ne t’a dit de t’écarter ? » – « Oui » – « Pourquoi ne t’es-tu pas tenu devant cet homme avec les mains jointes et ne l’as-tu pas écouté ? »
L’impression
Ne pas se laisser impressionner profondément par la méfiance ne signifie pas que vous deviez être complètement prêts à donner votre confiance à n’importe qui. Abandonner la peur ne veut pas dire que vous deviez rester devant une voiture en marche en pensant : « J’ai confiance en elle, tout ira bien ». Tout a sa place dans la vie. Et si nous ne nous laissons pas impressionner, alors toutes choses ont leur utilité.
Chacun son chemin
Question : Quelle doit être notre attitude envers quelqu’un qui devrait sympathiser avec nous, mais qui se monte la tête contre nous ?
Réponse : D’abord je ne dirai jamais : « Il devrait être comme cela » Je n’utiliserais jamais le mot « devrait » en rapport avec une autre personne. Comment savons-nous qu’elle devrait être comme ceci ou comme cela ? Nous savons seulement que nous devrions être comme ceci ou comme cela. Et même : si nous ne savons que cela nous avons beaucoup de chance.
Et s’il se monte la tête, nous n’avons pas besoin d’avoir pitié de lui, parce que son chemin est son chemin. Nous devons le laisser suivre son chemin, apprendre sa leçon de son chemin. En intervenant nous gâtons très souvent son expérience dans la vie.
Suresnes, 28 juin 1926
Publié dans Psychologie – l’aire du mental – Le fonctionnement du mental son pouvoir et son contrôle – cahier n°1 – chapitre 14
