La manifestation de la vie intérieure

Nature et art

La nature que nos yeux peuvent voir, que nous ressentons et percevons par nos sens, est la manifestation de la vie intérieure. Tout ce qui vit et bouge au plus profond de nous s’exprime dans la nature. S’il y a bien quelque chose qui se tient près de Dieu, de l’Être divin, c’est bien la nature. Lorsque nous voyons un bel arbre se dresser dans la forêt, cela nous fait-il penser à l’homme, à la ville, à toutes les préoccupations et à toutes les pensées de l’homme ? Non, cela nous dit qu’il y a une vie divine derrière cet arbre, qu’il y a quelque chose qu’il ressent, quelque chose qu’il exprime, quelque chose qu’il semble attendre ; et si nous restons silencieux devant l’arbre, nous sentons qu’il y a une vie cachée derrière cet arbre que nous voyons.

Lorsque nous voyons les montagnes, dont les sommets s’élèvent vers le ciel, elles nous éloignent du monde des hommes, elles nous emmènent vers le trône de Dieu. Lorsque nous contemplons les étoiles, nous sentons que toutes les activités, tous les tourments de ce monde semblent s’évanouir. Quelque chose nous parle de la vie divine. La lune est particulièrement attirante, inspirante et apaisante. Le soleil, avec sa puissance et sa gloire, a toujours été l’emblème de Dieu Lui-même.

L’art

Lorsque nous contemplons une belle œuvre d’art, nous avons le sentiment qu’il y a quelque chose qui s’exprime en elle. Une personnalité, une âme s’y exprime. Parfois, nous ne savons pas dire quoi exactement, mais quelque chose nous touche profondément, quelque chose qui a cherché et trouvé son expression. Souvent, nous ne pouvons pas le définir, nous ne savons pas quel sentiment cela éveille en nous, mais nous sentons qu’un être humain y a mis une partie de son essence. On lit dans le Vadan :

« Nature sublime, ta réflexion produit dans mon cœur la glorieuse vision de Dieu. »

49ème alankara du Vadan                            

Tout comme Dieu se reflète dans la nature, l’homme se reflète dans l’art. L’artiste dira toujours que son âme s’exprime à travers son art. Toute sa nature, son cœur, son esprit aspirent à s’exprimer et trouvent cette expression dans son art. Et s’il est freiné, s’il est empêché de donner cette expression à ce qui est en lui, il se sent réprimé, il sent que son cœur et son âme suffoquent.

On a parfois dit que l’art est l’imitation de la nature, que l’artiste observe la nature qui l’entoure et qu’il l’imite. Et on a parfois dit que l’art est la nature vue à travers un tempérament, que l’artiste y projette son tempérament, sa personnalité. Ce qu’il produit alors, ce qu’il offre, est l’image de la nature, une photographie de la nature qu’il a prise à travers l’objectif que sont son mental et son cœur.

L’expression de l’être le plus intime de l’homme

Mais je dirais que l’art est l’expression de l’être le plus intime de l’homme. Et tout comme dans la nature, chaque ligne, chaque courbe, chaque montée et chaque descente ont une signification, et comme chaque couleur a son sens, issues d’une impulsion intérieure, d’un mouvement intérieur, de même chaque ligne que l’artiste trace, chaque note qu’il chante exprime quelque chose qui se trouve dans son âme. À travers les mots du poème, les couleurs et les lignes du tableau, la forme de la statue, ainsi que le rythme et les harmonies de la musique, on peut dire quel était l’état de son mental et de cœur de l’artiste à ce moment-là, ce que vivait son âme.

Pîr-o-Murshid Inayat Khan a raconté qu’un jour, il était allé rendre visite à la veuve d’un peintre qui avait conservé les tableaux peints par son mari et n’avait pas souhaité les vendre. Elle montra ces tableaux à Pîr-o-Murshid, qui lui dit : « Votre mari a dû traverser de très grandes souffrances. » Elle répondit : « Oui, c’est vrai. » Les tableaux suffisaient à eux seuls à le lui faire comprendre.

On lit dans le Gayan :

« L’art véritable n’éloigne pas l’homme de la nature ; au contraire, il l’en rapproche».

40ème chala du Gayan

C’est parce que tous deux proviennent de la même source. Seulement, tout comme la nature est le reflet de la Vie divine, de toute la vie intérieure, de même l’art que l’artiste produit est un reflet de son propre être, de son âme qui est divine. Tout ce qui se trouve dans son âme, dans son cœur avec ses émotions, et dans son mental avec ses imaginations et ses pensées, il l’exprime dans son art.

La quête de beauté 

L’art est-il nécessairement une quête de beauté ? Oui, sans beauté, l’art est sans vie, sans joie. Parfois, les mots d’un poème peuvent en dire long par leur rythme, leur sonorité, leurs voyelles. Ils peuvent exprimer tant d’émotions : la joie, l’émerveillement, la surprise, n’importe quel état d’esprit, au-delà des mots eux-mêmes. De même, les couleurs d’un tableau, les lignes, les courbes, au-delà de ce que le tableau représente, en disent long.

Lorsque le mental des hommes est troublé, lorsqu’il y a du doute, un trouble, une inharmonie, ce qui est produit est disharmonieux : un art qui cherche peut-être quelque chose, mais qui est disharmonieux, aux formes artificielles, manquant de proportions et de rythme. Alors les gens le regardent et s’exclament : « Comme c’est merveilleux, comme c’est beau ! Cet artiste cherche quelque chose. » Peut-être cherche-t-il quelque chose même si les formes sont disproportionnées, inharmonieuses, mais pour créer un véritable art, un art qui révèle la beauté, il faut qu’il y ait de la beauté dans le cœur et dans l’âme.

On lit dans le Vadan :

« L’art est cher à mon cœur, mais la nature est près de mon âme».

36ème gamaka du Vadan

Ce qui s’exprime dans l’art, c’est avant tout le sentiment du cœur, les émotions plus que toute autre chose. C’est pourquoi l’artiste ne peut jamais être d’un naturel froid ou terne. Il doit toujours être d’un naturel expansif, aimant, émotionnel, vif, plein d’esprit, doté d’une intelligence alerte. Ce qui étouffe l’art, c’est la répression, la répression des impulsions, le fait de tout rendre monotone. Lorsque tout le monde est dressé à accomplir les mêmes actions, lorsque tout est fait de la même manière, il en résulte une régularité artificielle.

La monotonie

On en trouve tellement de nos jours. Nous accordons si peu de place à nos sentiments dans nos vies, si peu d’importance à notre imagination. Nous tenons si peu compte du rythme de la nature. En effet, nous vivons au rythme de l’horloge, qui nous limite. Et nous ne vivons pas au rythme du soleil, de la nuit, des étoiles, qui sont le véritable rythme et le véritable temps. Nous rendons alors toutes les choses identiques. Tout le monde a tendance à s’habiller de la même façon, tous les enfants reçoivent la même éducation. Tous semblent faire la même chose aux mêmes heures. Cela engendre une telle monotonie. Cela réprime l’épanouissement de l’imagination, du cœur, cela étouffe les sentiments, cela maintient tout au même niveau et cela va à l’encontre de l’épanouissement de l’art.

Pourquoi dit-on que l’artiste est capricieux ? Parce qu’il a ses sentiments, ses humeurs. Et si les autres exigent qu’il soit toujours dans le même état, ou dans le même état qu’eux, comment cela serait-il possible ? Il est nécessaire que ses émotions trouvent un exutoire ; sans cela, il ne peut pas être artiste. Si l’homme est contraint de suivre un rythme artificiel, il ne peut y avoir d’expression pleine et entière. On constate que tous les enfants ont tendance à essayer de créer quelque chose de beau, à chanter ou à écouter un son qui leur plaît. Souvent, chez les adultes, cette tendance semble avoir disparu. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps, que cela ne les intéresse pas, qu’ils ont d’autres centres d’intérêt.

L’utilité et l’efficience

De nos jours, on accorde tellement d’importance à l’utilité, à faire en sorte que les enfants apprennent, et qu’ils apprennent quelque chose d’utile. L’autre jour, je lisais dans le journal qu’une nouvelle idée allait être mise en œuvre. Un père de famille avait remarqué que, lorsqu’ils jouaient dans le sable à la plage, les enfants pouvaient occuper leur temps de manière utile en reproduisant les contours de différents pays, ce qui impressionnait leur mental et leur permettait d’apprendre facilement cette leçon de géographie. Même ce qui était au moins laissé à leur imagination, le fait de créer quelque chose, de construire un château de sable issu de l’imagination de l’enfant, même cela doit désormais être transformé en leçon !

De tels systèmes permettent peut-être de développer un esprit scientifique de recherche. Mais même cela n’ira pas très loin. En effet, l’intuition s’en trouvera entravée, et quant aux facultés d’expression, elles sont considérablement réduites par un tel système.

La paix et le bonheur

Rien ne peut apporter autant de repos et de paix au mental et à l’âme que la nature. Lorsque nous vivons en permanence en ville, au milieu des maisons et des immeubles, que nous marchons sur les trottoirs pavés, que nous entendons le bruit des moteurs résonner à nos oreilles, que nous voyons les lumières électriques, les lampes multicolores et les maisons illuminées au point que les étoiles disparaissent de notre champ de vision, nous finissons par être tellement fatigués que nous aspirons à nous rendre dans un cadre naturel, à voir les vagues de la mer onduler selon leur rythme naturel, à ressentir la paix qui règne dans la forêt, la vie silencieuse des arbres, pour ressentir, ne serait-ce que quelques jours par an, la tranquillité de la nature, le silence des arbres, la paix des rochers, et pour contempler l’immensité du ciel.

Cela nous donne un tel rythme que nous sommes régénérés, nous devenons des êtres nouveaux.

De tout ce que l’homme produit au cours de sa vie, rien d’autre ne peut lui procurer un tel bonheur que l’art. Lorsqu’une personne contemple une belle œuvre d’art, lit un beau poème ou écoute une belle musique, elle a le sentiment que les soucis, les inquiétudes et les perplexités de la vie se sont envolés. Elle a séjourné un instant au paradis. Elle a séjourné dans un paradis intérieur, où l’homme crée ce qu’il veut créer, où s’expriment ce qu’il y a dans son cœur et dans son mental. C’est un reflet du paradis que l’homme peut créer à travers son expression artistique.

La nature et l’art sont liés

La nature et l’art sont deux domaines : l’un est le domaine de Dieu, l’autre celui de l’homme. Et pourtant, à la base, au plus profond d’eux-mêmes, ils sont liés. Car c’est l’âme qui cherche à s’exprimer à travers l’art, et l’âme est le rayon divin qui réside en l’homme. Ainsi, comme on peut le lire dans le Gayan :

« C’est Dieu qui par la main de l’homme, dessine et mène à bien le plan qu’il projette dans la nature».

197ème boula du Gayan

La seule différence est que l’art est limité comme l’homme, tandis que la nature est illimitée comme Dieu.

Il ne peut y avoir de comparaison entre l’art et la nature ; car l’art est aussi limité que l’homme, mais la nature est aussi parfaite que Dieu.

58ème chala du Vadan