
Tout est musique ; tout vient de la musique ; tout se dissout en musique.
C’est une affirmation qui pourra surprendre bien des gens. Pourtant, c’est une chose que l’on peut comprendre quand on envisage le phénomène des vibrations. Ce phénomène, un petit exemple le fera encore mieux comprendre. Nous entendons un son, autrement dit une vibration ; mais pouvons-nous voir son empreinte dans le monde concret ?
Oui, à l’aide de certains appareils on peut en voir la forme et même la photographier. Cependant, sa première manifestation frappe nos sens à l’état de son. Et cette manifestation nous est spécialement évidente dans la musique.
Or, dans la musique, dans une plus vaste musique, est contenu tout le sens que le monde renferme, tout ce que sentent, pensent, les êtres qui existent et qui ont jamais existé.
Les deux dimensions de la musique
Est-il étonnant que ceux qui ont écouté la musique, qui l’ont vraiment écoutée au fond d’eux-mêmes, aient perçue la musique de la vie ? Ils l’ont perçue et ils l’ont écoutée sous ses deux aspects. D’abord, il y a la musique de la vie qu’ils ont écoutée telle qu’elle s’élève autour de nous, de chaque être, de chaque âme, de chaque cœur, de chaque effet produit par les événements, de tout lieu que nous traversons.
Puis, il y a cette musique entendue sous la forme de la musique intérieure, à laquelle les oreilles de l’homme ordinaire sont d’habitude fermées. Ce n’est pas qu’il ne l’ait déjà entendue, que son âme l’ignore, mais sur la terre il a oublié la base de son existence, la joie de son âme, son être véritable ; et ainsi il a perdu ce bonheur qu’il appelle quelquefois la musique des anges, ou la musique des sphères. On s’interroge à ce sujet, on cherche sa trace dans les livres ; ainsi Platon a dit qu’il existe une musique des sphères si l’on est capable de l’entendre. Mais l’homme écoute les bruits grossiers de ce monde et ses oreilles intérieures sont fermées.
C’est cette musique qu’entendit Ulysse, la musique des Sirènes, et il en eut si peur qu’il se fit lier les mains à son embarcation, car cette musique créait en lui une telle ivresse qu’il craignait de se précipiter dans l’océan de l’Etre sans limites. La musique que nous connaissons comme telle ne peut-elle pas procurer déjà une grande exaltation ? Si une musique extérieure produit une telle ivresse qu’en est-il de la musique intérieure ! Elle enlève la tristesse de la vie, elle donne la joie à l’âme et lui permet d’élever l’être à la réalisation ultime.
La nature de la musique
Si maintenant nous en venons à la musique, en quoi consiste-t-elle ? De premier abord, elle semble faite de tons et de rythmes. Et chaque être consiste lui-même en tons et en rythmes. Chaque vie individuelle est individuelle parce qu’elle possède son ton et son rythme qui lui sont particuliers. Qu’est-ce que le ton par rapport au rythme ? Le rythme, qui est régularité de la vibration, a précédé le ton. Le rythme précède, le ton a suivi. Il continue d’en être ainsi, notre rythme individuel crée le ton et peut changer notre ton. Et réciproquement notre ton a son effet sur notre rythme. Mais comme toutes choses dans le monde extérieur et dans le monde intérieur ont un effet réciproque, tout ce qui vient de l’extérieur a son effet à l’intérieur.
Par exemple, une circonstance fait que quelqu’un éprouve une grande joie : son rythme est changé. C’est ce qui explique pourquoi une joie peut guérir un malade, et que le chagrin, en changeant le rythme, puisse altérer la santé physique. Cela montre aussi qu’il est très important de reconnaître le rythme et le ton dans la vie, autrement dit la musique.
La note personnelle
On avait demandé conseil à Hazrat Inayat Khan, dans l’Etat de Baroda où il était né, pour répandre la musique dans cet Etat. Il conseilla de faire apprendre la musique à tous les enfants ; non pas pour en faire des musiciens professionnels, ni pour qu’ils jouent d’un instrument ou qu’ils chantent plus tard, mais parce que dès l’enfance, se familiariser avec le ton et le rythme est essentiel. L’histoire, la géographie, les mathématiques, peuvent venir en deuxième lieu, tandis que le ton et le rythme sont l’essence de leur être. Lorsqu’un individu manque de ton et de rythme, c’est un manque dans sa nature et dans sa vie, alors que leur présence montre la perfection. C’est pourquoi Murshidvoulait développer le rythme et le ton dans les premières années à l’école et conseillait qu’ils soient mis au nombre des matières dites utiles.
Où l’âme acquiert-elle la note qui est la sienne ? Elle l’acquiert longtemps avant de venir sur la terre. Le commencement de sa vie est vibration et cette vibration accorde l’âme à sa vie terrestre. C’est cette note qui est la partie essentielle de l’être humain, de l’individu ; et son rythme, sa note, deviennent plus déterminés, plus fixes, quand elle est arrivée sur cette terre.
La partition de la vie
Maintenant, si nous considérons la vie sur cette terre, un seul instant, le premier, donne le thème, les autres suivent, jouent en accord avec ce thème. Il y a des notes concordantes et d’autres discordantes. Il y a un thème central et des improvisations sur ce thème. Il y a des êtres dont la note est en harmonie avec la vie entière et qui aident à cette musique, et il y a des êtres qui ne sont pas en accord avec la note de la vie, qui luttent avec la vie, qui irritent même la vie, mais qui peuvent revenir à une consonance, de même que dans les désordres dans la musique d’une mélodie se résolvent en un accord harmonieux.
Dans la musique de l’Inde, les musiciens ont donné différents noms aux notes des ragas : la première note est le roi, la deuxième, le ministre, etc., et l’une est l’ennemie qui se résout dans l’harmonie : ce qui était opposé s’est fondu dans l’harmonie.
On voit que le bonheur est la réussite de la vie ; les vies qui ont touché ce qu’elles doivent toucher sont en harmonie avec la musique universelle. Nous sommes appelés à jouer à tout moment une partie de cette musique ; c’est notre tâche dans la vie. Si nous ne remplissons pas cette tâche, nous n’avons pas écouté l’appel divin qui nous demandait une certaine musique à un moment donné. Or, chacun doit jouer la partie qui lui revient.
Les trois étapes de l’harmonie
La note que notre vie fait résonner doit répondre à l’harmonie, et cette harmonie possède trois aspects : il y a l’harmonie de chaque être avec lui-même, l’harmonie avec l’entourage, et l’harmonie avec tout ce qui existe, avec l’infini. On se dit parfois qu’il y a beaucoup de familles ou de groupes où l’on croit trouver l’harmonie, mais quand on regarde de près, ce que l’on voit ce sont des dissentiments et de la disharmonie. Je dirais qu’il n’est pas étonnant de constater cela, car il est rare de voir un être en harmonie avec lui-même. Sur cent personnes, vraiment très peu sont en harmonie avec elles-mêmes. L’être qui a trouvé son harmonie intérieure a trouvé le bonheur et c’est un exemple de beauté.
Rechercher l’harmonie avec l’entourage est plus difficile que de le faire en soi. Cependant, c’est le désir de chaque personne. Chacun souhaite cette harmonie. Mais chacun est porté à croire que les autres doivent changer leur manière. Ce serait plus facile. Mais le comprennent-ils ? Si nous avons compris que nous souhaitons cette harmonie, c’est à nous de changer, et l’harmonie demande beaucoup de sacrifices. Et puis, quelle harmonie ? Ce n’est pas l’harmonie d’un moment qui ensuite changera qui en vaut la peine, c’est l’harmonie ultime qu’on doit viser et c’est là très souvent qu’est la difficulté. Faut-il prendre telle route, ou telle autre route ?
Céder peut amener une paix momentanée, mais cela ira-t-il dans le sens d’une harmonie à long terme ? Faut-il au contraire lutter, maintenir un point de vue dont on voit la justesse ? Garder l’harmonie avec l’entourage demande beaucoup d’un être, et cela exige parfois le sacrifice d’un avantage matériel ou d’un confort, matériel ou non, auquel nous tenons.
Trouver l’harmonie
Trouver l’harmonie ultime est le but qu’on recherche naturellement. Et l’harmonie avec l’être entier consiste à s’accorder constamment à la note de la vie entière. Cela demande un sacrifice continuel de soi ; on doit moduler constamment la note qu’on est en train d’émettre, abandonner ses préférences, ne pas écouter la voix de sa personnalité, mais la voix la plus profonde qui vient de l’intérieur. Et très souvent on entend cette voix et on pense : cette voix qui chante en moi n’est pas en accord avec l’autre voix, celle de ma personnalité, de mes désirs, de mes préférences, pourquoi ? Le seul moyen d’avoir un bonheur durable est d’écouter cette voix profonde, d’écouter ce son pour être en harmonie avec lui.
Et puis, la vie entière à son rythme qui demande que nous nous mettions d’accord avec lui. Si tous sont très actifs, il est bon que nous le soyons aussi. S’ils sont gais nous ne devons pas être tristes au milieu d’eux tous. Et si nous rencontrons quelqu’un de triste, une joie débordante serait une erreur. Cela demande un très grand art, beaucoup d’attention, beaucoup de conscience. Là est la beauté de la vie.
Beauté, harmonie, Amour
Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan dit :
« Le chercheur de beauté, quand il évolue, devient un chercheur d’harmonie »
Pourquoi la beauté vient-elle avant l’harmonie. Si l’on observe attentivement son propre désir, celui qui vient avant tous les autres, son premier désir, c’est : « Je veux que ma vie soit belle, que tout ce qui m’entoure soit beau », et ensuite : « Que je puisse trouver une harmonie ». Au début de cette recherche, l’on aura des mouvements de révolte, on se dira : « Je ne peux pas me mettre dans cette situation, ce n’est pas beau, je n’y vois aucune beauté » ; mais quand on devient plus sage, que l’on regarde plus profondément, l’harmonie paraît plus souhaitable. Si on cherche l’harmonie, la vie deviendra belle. A un degré plus avancé, le chercheur d’harmonie sera un chercheur d’amour. Ce n’est pas qu’il recherchera pour lui-même plus de tendresse, mais il tendra à manifester l’amour dans sa vie. D’abord, il le manifestera par la tolérance.
L’Amour produit la Musique Divine
On ne peut aimer, adorer, chaque personne qu’on rencontre, éprouver une vive sympathie pour tout un chacun, mais on peut tolérer tout ; c’est là la première manifestation, la plus nécessaire. Si on voit que dans la musique de la vie extérieure c’est l’amour qui joue cette musique, on comprendra pourquoi des poètes Soufis ont dit que l’Etre divin joue une musique sur Sa flûte. Et Omar Khayyam, à travers son langage poétique, parle de la Bien-Aimée qui joue une musique enivrante, il parle d’un flacon de vin et d’un pain de pur froment. Cela signifie qu’en écoutant le son intérieur, ce qu’il compare à l’ivresse que donne le vin, il est conscient de la présence de la Bien-Aimée. Et le pain est la connaissance qu’il possède, dont il se nourrit dans la solitude et la méditation, où il est seul dans la Présence divine.
Ce qui est vrai pour la musique de la vie extérieure est aussi vrai pour le monde intérieur. Une seule force agit dans le monde, la force de l’Amour qui produit la Musique Divine, qui produit le son intérieur et toute cette manifestation.
10 avril 1935
