La Nature et l’Art

Si nous considérons le monde, il semble qu’il y ait deux créations : l’une est la nature que nous voyons autour de nous, l’autre est la création de l’homme, tout ce qu’il a fait d’utile, de beau. La création de l’homme nous frappe davantage que la nature. L’impression que fait sur nous la nature est profonde, elle est la base de tout ce que nous connaissons, mais l’œuvre de l’homme, l’art, fait sur nous une impression plus vive. Si nous nous trouvons au milieu d’une belle nature et qu’il y ait là une statue magnifique, nous regardons surtout cette statue et notre souvenir s’attachera surtout à cette œuvre de l’homme.

Si nous écoutons les sons de la nature, le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, le murmure des ruisseaux et si en même temps vient à nos oreilles le son d’un violon joué par un artiste ou une jolie chanson, notre attention sera bien plus attirée par cette musique, par ce chant, que par les sons de la nature.

Une seule œuvre, une seule création

Pourquoi en est-il ainsi ? C’est que la vie est concentrée dans l’homme. L’homme est la créature manifestée qui a en elle le plus de vie, de magnétisme, de pouvoir d’attirer, d’impressionner. Peut-être dirons-nous : « J’aime mieux la nature ; elle me calme, elle laisse à mon esprit sa liberté. En elle rien ne me trouble ; l’œuvre de l’homme me stimule trop ». Oui, il est vrai que la nature nous libère, tandis que chaque œuvre de l’homme nous tire à elle. Et cependant, quand nous voyons le monde avec plus de profondeur, nous nous apercevons que c’est une seule œuvre, une seule création.

« C’est Dieu qui par la main de l’homme, dessine et mène à bien le plan qu’il projette dans la nature.»

197ème boula du Gayan.[1]

La nature n’exprime pas par hasard ce qu’elle crée. Les montagnes ont telles formes, les arbres telles couleurs, qui expriment une tendance, un sentiment derrière ces formes. Et l’art de l’homme exprime ce qui se passe dans son âme, dans son cœur, dans son esprit. Ce que l’âme exprime n’est pas moins profond que ce qu’exprime la nature. En effet, l’homme n’est pas séparé de Dieu dans la vie. C’est pourquoi, toujours, l’artiste cherche à exprimer quelque chose. Parfois, il ne saurait dire ce qu’il veut exprimer par tel trait ou telle phrase musicale, mais il le sent. Il pourra le dire par son art, non par des mots. Il le sait, mais les mots ne sont pas faits pour exprimer tout ce qui existe dans la vie.

De l’imitation au symbolisme

L’art commence, dans toutes ses branches, par l’imitation de la nature. Un art primitif commence par l’imitation des formes, des sons, des branches des arbres, des troncs d’arbres, des objets naturels. C’est la première phase. Ensuite, l’homme se met à exprimer ce qu’il sent, quoique par des moyens encore peu développés. Plus tard, il devient mieux capable d’exprimer ce qu’il sent et ce qu’il pense. Ainsi, il parvient à développer un art symbolique. C’est une phase très avancée, très évoluée de l’art. Ce n’est pas une chose que l’artiste puisse forcer. Ce n’est pas le fruit d’un effort de la volonté. Tout ce qu’il ferait par un effort de volonté serait une œuvre factice.

La vie intérieure

Quand l’artiste arrive-t-il à cette phase ? Il y arrive quand il a compris la vie, quand il a vu non seulement la vie à la surface, quand il a non seulement connu tous les sentiments, mais qu’il a sondé la profondeur des choses, la vie intérieure. Alors, il comprend la vie dans la profondeur et sa manifestation à la surface. C’est à ce moment qu’il comprend le lien entre les impulsions intérieures et la manifestation extérieure. Chaque âme connaît plus ou moins les symboles, chaque être en voit parfois dans des songes où son âme les évoque. Quelquefois, notre âme connaît des symboles que notre esprit ne s’explique pas, car l’âme les amène de la profondeur de la vie.

L’art ne dépend pas d’un grand effort intellectuel. Les hommes simples d’autrefois s’exprimaient avec plus de facilité que ne le font les hommes d’aujourd’hui. L’art des Egyptiens fut un art symbolique, de même que l’art des Grecs. En Inde aussi les manifestations artistiques avaient un caractère symbolique. C’est que toutes les fois qu’il s’agit d’un art très avancé, ses formes deviennent symboliques. Dans l’âge adulte, les moyens d’expression sont plus développés que dans l’enfance et il en est de même des civilisations. Les moyens d’expression des primitifs nous paraissent simples. Ils sont simples comme un enfant est simple et en même temps profond.

L’artiste et son œuvre

L’artiste est-il plus grand que son œuvre, ou l’œuvre est-elle plus grande que l’être humain qui l’a faite ? On dit parfois que l’artiste est inconscient de ce qui s’exprime à travers lui. On dit quelquefois que l’œuvre dépasse l’homme qui l’a créée ; mais c’est chose impossible. L’artiste est une plume entre les mains de Dieu. Mais c’est par son intelligence, sa conscience, son sentiment que Dieu œuvre. Et tout ne peut jamais être exprimé. Dans les manifestations ordinaires de la vie, pouvons-nous tout exprimer ? Personne ne l’a jamais pu. Si un être humain peut communiquer quelque chose de ce qu’il sent, s’il peut le faire sentir à un autre, c’est qu’il crée, qu’il éveille dans cet autre un écho de ce qui est en lui-même, qu’il fait vibrer en cet autre la note qui résonne au-dedans de lui-même.

Ainsi, il transmet ce qui vit en son âme et ceux qui l’entendent le comprennent. Mais l’exprimer entièrement par des couleurs, des mots, est impossible dans le domaine de l’art comme dans la vie de tous les jours. L’être qui sent, qui aspire est plus grand que tout ce qu’il peut dire et faire. Un artiste est plus que son œuvre, il est plus grand qu’elle. L’œuvre d’un homme ne représente qu’une petite partie de ce qu’il est. De même, tout ce monde n’est qu’une goutte de l’Océan de la Vie entière.

L’idéal

Ce qui favorise un développement artistique est tout d’abord le sentiment et puis l’idéal. Sans idéal il peut y avoir des œuvres d’art exécutées avec une grande habileté technique. Mais ce sera un art vide, voué à une dégénérescence. De nos jours, dans diverses parties du monde, tant de dispositions artistiques se perdent, car les esprits prennent une orientation différente. Ce qui intéresse aujourd’hui ce sont les choses matérielles, les objets que l’on estime utiles, les perfectionnements techniques, les procédés pour produire rapidement et en grand nombre. Ce n’est pas la création de choses belles, d’œuvres qui expriment la beauté, qui feront appel à l’âme. Bien souvent, par manque d’intérêt de leur entourage, des êtres dont toute la vie est absorbée dans l’art, qui n’auraient pas d’autre but que l’art, se voient condamnés à une existence terne.

Les œuvres du passé

Et c’est grand dommage, car l’art est un consolateur dans les temps de tristesse, il élève le cœur de l’homme quand il est abattu. L’art est la joie et la gloire de l’homme dans la prospérité, au temps où il s’élève sur la vague de la vie. Et si l’art se perd parce que l’on veut davantage de richesse, l’on perd de vue ce qu’il y a au monde de plus intéressant. Le monde en est appauvri, le cœur humain en pâtit et les âmes s’abaissent. S’il y a quelque chose qui survit dans les civilisations des peuples disparus ou des siècles des temps passés (dont ne survit qu’un écho) ce sont les œuvres d’art.

Quel prix n’attachons-nous pas aux œuvres d’art du passé ? Une ville est réputée riche si elle possède de beaux musées, de belles œuvres d’art des siècles passés. On entreprend des voyages pour les rechercher, pour les admirer. Et cependant, dans notre vie de tous les, jours nous accordons à l’art une si petite place, nous laissons l’art à ceux qui ont le temps, aux artistes. Et qui a le temps de s’en occuper ? La masse des gens ne s’y intéresse pas et cependant elle serait capable de le faire.

La tendance artistique

La tendance artistique est une tendance naturelle, non seulement à l’homme, mais à bien d’autres êtres, aux animaux, aux oiseaux. Les oiseaux montrent leur goût des couleurs, certains ornent leurs nids de plumes aux vives couleurs. Le rossignol ne chante pas au hasard. Quand il chante il s’exerce à faire des roulades. S’il n’est pas content de son premier effort il recommencera et il continuera jusqu’à ce qu’il ait produit le son qui lui plaît. Il n’y a pas d’enfant qui n’aime pas faire de la musique, ou dessiner, peindre. Avant d’apprendre à lire ou à écrire, l’enfant prend un crayon, il essaye de tracer ce qu’il voit, il représente ce qu’il imagine. Il fait ses petites chansons à lui, il aligne des mots qui font une sorte de poésie, témoignant ainsi de la veine artistique qui est en lui.

Et dans l’éducation il ne faudrait pas la supprimer, la considérer comme de peu d’importance pour mettre à sa place quelque chose de pratique. Au contraire, elle devrait constituer la base de toute la vie. Si l’on donnait à l’enfant du papier, des couleurs, un petit instrument pour jouer à sa guise, son esprit aurait plus de liberté, son imagination s’exercerait plus librement. Et au lieu de devenir un être machinal, façonné au même modèle que de millions d’autres par les écoles où il est passé, chacun prendrait le développement qui lui convient. Il développerait sa propre nature, il aurait en lui, à sa disposition, une faculté d’expression.

La nature artistique

Qu’est-ce qui fait la nature artistique ? Ce n’est pas seulement le sens du beau, c’est le désir de l’exprimer. Ces deux facultés sont présentes en chaque personne. Mais la faculté d’expression est plus rarement développée que l’appréciation de la beauté. L’artiste sent qu’il y a en lui quelque chose qu’il désire exprimer. Tant qu’il ne l’aura pas exprimé il ne pourra être heureux. Mais au moment où il l’a exprimé il est heureux, car il a exprimé l’essence même de son être qui, ainsi, parlera à ceux d’aujourd’hui et à ceux de l’avenir.

Et d’où vient cette nature artistique dans l’homme ? La nature est toujours à l’œuvre pour manifester quelque chose, elle ne s’arrête pas. Elle veut aller toujours plus loin. Elle produit d’abord des rocs, puis des plantes, des animaux, enfin l’homme. Et par la main de l’homme cet effort d’expression se continue, se parachève dans de belles œuvres d’art.

Certains pensent que dans des temps passés il y eut de grands artistes, mais que l’avenir ne pourra plus donner de grands développements artistiques. Mais la nature humaine est toujours la même, les sources ne sont pas taries. Il dépend de l’homme de donner libre cours à ce qui est en lui, de développer ses facultés. Si nous voyons peu d’œuvres vraiment belles, c’est, comme l’a dit le grand poète Dante « la faute et la honte des désirs humains ». La faute des désirs qui ne s’élèvent pas. Et la honte, car pouvant atteindre ce qui peut plaire à son âme et la satisfaire, l’homme oriente son esprit vers des choses qui ne pourront jamais le satisfaire.

L’inspiration

Où l’artiste trouve-t-il son inspiration ? Partout. « Le poète prend son bien où il le trouve ». Et chaque artiste fait de même ; il recueille ce qui lui vient, il exprime ce qu’il reçoit. Mais il s’agit de pouvoir recevoir. Si l’on dit : « Je ne veux pas de cette idée, elle n’est pas à moi », l’on devrait se demander : qu’est-ce qui est à nous ? Pas notre corps, ni notre esprit, ni nos facultés ; nous ne les avons pas créées. N’est à nous que notre ego. Si nous voulons tout lui attribuer, ne prendre que ce qui est à cet ego, nous serons aussi petits que lui. Mais si nous voulons recevoir de Dieu ce que continuellement Il nous donne, nous deviendrons aussi vastes que la nature universelle.

C’est parce que son âme, son cœur, son esprit sont ouverts, c’est parce que son âme cherche toujours à s’élever que l’artiste reçoit continuellement, qu’il reçoit des inspirations toujours plus élevées. Le perfectionnement de ses facultés lui permet de les exprimer dans ses œuvres. Si un homme veut analyser ce qui est à lui, il trouvera que rien n’est à lui. S’il veut s’unir à tout ce qui est autour de lui, il trouvera que tout est à lui. En ce cas il ne pourra pas dire : « Ceci est à moi et cela n’est pas à moi ».

Cultiver la beauté

La nature nous donne la paix, le calme, et l’art donne le bonheur, la joie. La nature nous parle de l’éternité de la vie sans cesse renouvelée. Et l’art nous parle de la sensibilité du cœur humain, de l’aspiration de l’âme humaine. Par sa réalisation de la beauté il élève l’homme à travers tous les aspects de la beauté, du visible jusqu’à l’invisible. Il réjouit le cœur de l’homme et lui donne le bonheur que rien d’autre ne peut lui donner. C’est la chose qui dure le plus longtemps, dans laquelle l’esprit et le cœur peuvent trouver la satisfaction la plus complète. Un bonheur qui peut durer toujours.


[1] Le Gayan, le Vadan et le Nirtan sont des recueils d’aphorismes, de poèmes et de prières composés par Hazrat Inayat Khan.

Paris, samedi 17 février 1934