La place de Murshida Sharifa dans le Mouvement Soufi naissant

La disciple du Murshid

Les photographies comme les témoignages de ceux qui l’ont connue à cette époque montrent Murshida Sharifa comme retirée à l’intérieur d’elle-même, n’ayant que les contacts absolument nécessaires pour le travail que lui confiait son Murshid en qui elle s’était pour ainsi dire absorbée.

De cette absorption nous avons une image frappante dans ce portrait qu’en trace Theo van Hoorn [1] qui l’a observée à Suresnes :

« …après la fin de la causerie dans le Hall de Conférences, mon attention est momentanément distraite pendant la réponse (de Murshid) aux questions écrites, par le klaxon d’une voiture qui perturbe le silence, de sorte que je manque la question. Comme je regarde autour de moi, je découvre soudain Murshida Goodenough au coin du premier rang. Elle avait été complètement cachée jusqu’ici par la silhouette imposante de « Auntie » Kjoesterud, la Représentante Nationale [2] de Norvège.

Murshida Goodenough est assise presque sans bouger, totalement absorbée dans la tâche de prendre des notes qu’elle travaille ensuite pour qu’aucune des paroles de Murshid ne soit perdue. Complètement oublieuse de tout ce qui se passe autour d’elle, elle se penche dans une concentration intense, écrivant et en même temps tendue pour écouter, image même d’un monde de consécration à une tâche.

Intrigué, je continue à l’observer. Suresnes suscite les extrêmes en chaque individu et ici, certes, il y a une de ces figures que Balzac aurait pu décrire en détail dans ses romans. Ce n’est que plus tard que je compris plus pleinement l’intensité de son dévouement à la mission de Murshid dans le monde, quand je vis les photocopies des lettres de Murshid à Murshida Goodenough. Même sans les avoir vues cependant, je ne peux pas douter du rare degré de discipline spirituelle qu’elle incarne.

Une question hautement inhabituelle, que Murshid lit d’une lettre avec une certaine insistance, me ramène à ce qui se passe. Pour une raison dont on ne peut pas percevoir la cause réelle, quelqu’un a demandé « à quoi un murîd pourrait atteindre si, s’étant ouvert à une inspiration plus haute, il parvenait à la fin à une contemplation complète grâce à la méditation ». Après avoir lu attentivement cette question, il semble que Murshid y réfléchisse un moment ; un profond silence s’établit dans la salle. Qui a posé la question ? S’applique-t-elle à celui qui l’a posée ? Ou bien ce ou cette murîde a-t-il ou a-t-elle quelqu’un d’autre en vue, quelqu’un qui aurait captivé son attention ? Y aurait-il quelqu’un parmi nous auquel cela serait vraiment applicable ?

Une fois que Murshid a lu de nouveau la question lentement et attentivement, il dit ces quelques paroles, qui semblent embrasser tout un monde : « Alors ce murîd devient un maître ». Est-ce mon imagination ? Murshid n’a-t-il pas laissé errer son regard, pendant une fraction de seconde, sur cette figure muette, immobile, profondément penchée, qui se concentre exclusivement sur ses notes, innocente de l’intention qui s’est posée sur elle ?

Aucune personne présente n’y aurait autant de droits que Murshida Goodenough, de par sa maîtrise totale de tous les devoirs qu’elle s’est engagée à remplir dans le Soufisme ».

Les tâches de Murshida Sharifa

Les tâches de Murshida Sharifa dans le Mouvement Soufi naissant (je ne parle que de ses tâches extérieures) étaient diverses en effet : prise en écriture rapide et mise au net de la plupart de ses conférences quand il était à Suresnes, discussions avec le Maître sur les questions d’organisation, supervision de certains travaux en cours.

Wazir van Essen [3] écrit :

« Je l’ai vue pour la première fois au début de Juin 1925. Murshid, qui était gravement malade, venait de rentrer d’Angleterre.

Murshida se trouvait dans le sous-sol de Fazal-Manzil [4] , elle était en conversation avec Sakina (Nekhbaht) et Kismet (deux autres secrétaires de Murshid). La conversation se faisait à voix basse. Il était clair que c’était Murshida qui menait cette conversation. Ce qui me frappa le plus à cette occasion était son allure aristocratique et son attitude digne et ferme. »

J’ouvre ici une parenthèse ; parmi les deux personnes sus-nommées : Kismet Stam et Sakina (plus tard Nekbakht) Furnée, (que nous avons eu l’honneur de connaître, surtout Sakina qui fut une amie), Kismet était une très forte personnalité, on peut même dire une personnalité dominatrice. Les relations avec Murshida Sharifa ne durent pas être très faciles…

Wazir reprend :

« J’eus souvent l’occasion de lui parler des affaires concernant l’Ecole d’Eté [5] pendant les années suivantes. Ce qui était alors le plus marquant était son comportement bienveillant et pourtant réservé et surtout son inébranlable fidélité à ce qu’elle croyait que Murshid aurait désiré.

Un jour, lors de la visite d’un cheikh Tunisien et de ses disciples un dimanche après-midi, Murshid lui demanda de servir d’interprète pour la traduction française orale de sa conférence sur le Message Soufi ; ce fut une démonstration spontanée de « tasawwuri-murshid » [6]. Murshid parla sans notes et Murshida traduisit dans une attitude d’effacement complet et avec précision, sans lever la tête ; elle était entièrement concentrée sur sa tâche et surtout elle reflétait l’influence du conférencier ».

Notes

[1] Theo van Hoorn – murîd néerlandais de Pîr-o-Murshid Inayat Khan.  Il a laissé des souvenirs très vivants, qui parviennent à évoquer non seulement les faits, mais aussi l’atmosphère et l’esprit uniques de ce que l’on pouvait vivre auprès du Maître.

[2] Représentant(e) National(e) – Dans chaque pays où il avait créé des centres, Pîr-o- Murshid nommai un ou une de ses disciples en tant que Représentant(e) pour continuer les activités en son nom.

[3]  Wazir van Essen (1905-1981) – Fut attiré très jeune vers le Soufisme et devint disciple de Pîr-o-Murshid.  Il fut d’abord secrétaire de Sirkar Van Stolk (voir note p.43- (30) pour tout ce qui concernait l’Ecole d’Eté à Suresnes.  Puis il joua un rôle de plus en plus important, jusqu’à devenir, après le décès de Sirkar, responsable du mouvement Soufi qu’ils avaient co-fondé en Afrique du Sud.  Il était estimé de tous pour sa sagesse, sa modération et l’équilibre dont il fit toujours preuve dans sa vie. 

[4] Fazal-Manzil – (La Maison des Bénédictions) – C’est ainsi que Pîr-o-Murshid avait appelé la maison qu’il habitait avec toute sa famille, au 27 rue de la Tuilerie à Suresnes.  De l’autre côté de la rue se trouvait la porte du Champ Soufi.

[5] L’Ecole d’Eté – Chaque année de 1923 à 1926 de Juillet à Septembre, Pîr-o-Murshid séjournait à Suresnes où il donnait des conférences, tenait des réunions de responsables, recevait individuellement ses murîds, méditait avec eux et surtout donnait des conférences le matin et l’après-midi, conférences qui forment maintenant la plus grande partie de l’enseignement écrit qu’il nous a laissé.

[6] « Tasawwuri-murshid » – au sens propre : visualisation mentale du Murshid, destinée, à terme, à amener une union d’esprit avec lui.  Ici, il s’agit évidemment d’une union d’esprit.