La poésie et le mysticisme

De tous temps on a pensé que la poésie et le mysticisme sont liés, et l’on connaît la parole de Plotin : « Socrate chez Platon » – Socrate représentant la connaissance mystique, et Platon la poésie. Mais on peut dire que les poètes, et les artistes en général, créent des choses inspirées, disent des choses merveilleuses, mais ne savent pas d’où cela vient.

Comment se fait-il que le poète dise des choses qu’il ne semble pas connaître, qu’il dise des choses qui, à un moment, l’ont transporté hors de cette terre ? C’est qu’il touchait la partie la plus profonde de son être, que c’était en lui la partie la plus profonde qui parlait.

Et qu’est-ce qui fait que chaque poète ne parle pas toujours de la même façon, qu’il ne dise pas toujours des choses inspirées ? Cela vient de ce que les portes de son cœur ne sont pas sans cesse ouvertes, elles peuvent aussi être fermées. Si ces portes sont ouvertes, les paroles montent comme d’elles-mêmes à la surface : la poésie apparaît. Si elles sont fermées, le poète vit dans les parties superficielles de son être, qui n’ont rien de particulier et il n’est pas poète, il est comme un être ordinaire. Il est poète quand son cœur est ouvert. Et il arrive encore ceci : quand son cœur est ouvert, la lumière de l’âme jaillit, qui fait voir clairement toutes choses, et il est naturellement poète, il a le don du langage.

L’inspiration

Ce n’est pas en cherchant des mots dans le dictionnaire qu’on pourra trouver les mots inspirés. L’inspiration ne s’enseigne pas non plus dans les collèges, ne s’apprend pas dans les universités. Personne n’aurait cette prétention. On n’élève pas les enfants pour être poètes. Aussi bonne que soit l’éducation, on ne pourra jamais dire de quelqu’un qu’il deviendra poète, qu’il aura le don de l’inspiration.

Y a-t-il des moyens pour l’obtenir ? Il y a celui-ci, enseigné par les paroles du Christ :

« Frappez, et il vous sera ouvert ».

Mais où faut-il frapper ? Au-dehors ? Non pas. On frappe au-dehors pour faire son chemin dans le monde. Alors, où est cette porte ? Elle est dans le cœur humain. Si on frappe à cette porte, elle s’ouvrira. Il arrive parfois qu’un être devienne poète au cours de sa vie. Il ne l’était pas auparavant, il le devient. C’est que parfois son cœur s’est fondu : de solide, rigide, son sentiment est devenu fluide. Ce cœur est devenu plein de poésie et il l’exprime dans ses vers, dans son art – ou dans sa personnalité.

Ces deux choses montrent aussi ce qu’est la voie du mystique. Le mystique doit trouver le moyen de faire fondre son cœur. S’il ne fond pas, il n’y a pas de voie pour lui.

L’imagination et le sentiment

Pîr-o-Murshid Inayat Khan dit que le mystique doit posséder deux choses qui sont essentielles dans le chemin spirituel : l’imagination et le sentiment. Il est vrai qu’il y a une autre voie pour les mystiques où l’imagination et le sentiment ne sont pas requis : c’est la voie de l’ascétisme. Il s’agit d’une voie toute différente. Elle consiste en renoncement et dureté envers soi-même, ce qui amène un grand pouvoir. Mais dans la voie mystique de la beauté, l’imagination et le sentiment jouent le rôle principal. On raconte qu’un homme vint un jour trouver le poète et mystique Soufi Jami et le pria de le faire entrer dans le sentier spirituel, de l’initier dans la voie. « As-tu aimé dans ta vie ? » – lui demanda Jami – »Moi ? Jamais » – dit l’homme – « Alors va – répondit Jami – va aimer un être humain, et puis reviens ».

Celui dont le cœur n’a pas souffert, dont le cœur ne s’est pas ouvert, trouvera la porte fermée. Il doit trouver le moyen de l’ouvrir. Quand cette porte est ouverte et que la lumière intérieure jaillit, elle lui montre tout ce qui existe dans son âme. Cela peut paraître étonnant, mais nous avons vu tant de choses belles, intéressantes, nous avons entendu tant de paroles diverses et vu tant de choses dans la vie. Et pourtant, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de ces choses ne sont pas à notre portée. Où sont-elles ? Elles sont enfouies quelque part dans notre mémoire où nous ne pouvons pas les trouver.

L’inspiration et la qualification

Puis, il y a une autre limitation. Nous avons beau savoir ce que c’est qu’un cercle, cependant personne ne peut volontairement tracer de sa main un cercle parfait. Nous avons vu de très beaux paysages et cependant avec notre main nous ne sommes pas capables de les représenter par notre simple volonté. Mais si la lumière jaillit dans l’âme, toute expérience, toute connaissance sont éclairées. Tous les moyens nous sont accordés. De plus cette lumière possède le pouvoir magique de nous les faire trouver sans les avoir cherchés. Ce sont toutes ces conditions qui font l’inspiration du poète.

Naturellement, un poète doué d’inspiration parlera sa langue, celle qu’il connaît. Et il aura aussi le langage, le style qui lui est propre. Il parlera donc selon la langue apprise et selon les moyens d’expression qu’il possède. Il lui faudra donc deux choses : l’inspiration et la qualification. Mais la partie la plus importante est l’inspiration. C’est ainsi qu’il existe de très grands poèmes écrits par de grands poètes peu qualifiés pour les exprimer, comme Kabir en Inde. Egalement, il y a d’autres poèmes dans lesquels on trouve beaucoup d’art, d’habileté, mais peu d’inspiration.

C’est l’inspiration qui donne au cœur le désir de s’exprimer. Le poète chante la beauté. Hazrat Inayat Khan dit que c’est le désir de contempler toute la beauté qui existe afin de pouvoir la montrer à son prochain qui fait la beauté du poète, c’est cette générosité qui fait la nature poétique. Lui-même, toute sa vie, eut le désir, non pas d’enseigner son prochain, mais de lui faire voir tout ce qu’il voyait.

L’imagination et la foi

Comment faire voir aux autres la beauté que l’on voit ? En en parlant. Mais il est bon d’en avoir une idée d’avance. C’est pourquoi l’imagination prépare la voie, elle crée ce que l’on désire voir, elle aide à voir clairement une chose qui commence à apparaître. Il est dit dans l’Epitre de Saint Paul aux Hébreux que la foi est l’assurance des choses que l’on désire avoir. – et dans certaines traductions il est dit que la foi est la substance des choses que l’on n’a pas encore vues. C’est l’imagination soutenue par la foi qui donne la substance à ces choses.

Et puis, le poète, s’il entre plus profondément encore dans les plans intérieurs, touche la vie universelle, l’essence de la vie, l’Etre de Dieu et dans cette phase il dépasse les limites de sa personnalité. Et c’est là que la mystique et la poésie se touchent. Le mystique voit des choses qui ne sont pas de la vie ordinaire et s’il accomplit son voyage, il a accompli le but universel. L’être devient parfait comme le Christ l’a dit :

« Devenez parfaits, comme votre Père au Ciel est parfait ».

L’expression d’un monde intérieur

Les poètes disent parfois des choses dont eux-mêmes ne savent pas la signification. On raconte que des amis du poète anglais Brow..[1]..  vinrent le voir. Ils trouvaient ses vers très beaux, mais ils lui demandèrent quel en était le sens. « Je ne sais pas », répondit-il. Il existe en effet des vers de ce poète qui expriment quelque chose des expériences que l’on fait sur le sentier spirituel.

Dans les autres arts aussi, quand un grand génie arrive au point culminant de son évolution, il lui arrive de devenir incompréhensible pour beaucoup de gens. Telles peintures mystiques, qui ne sont pourtant pas faites pour étonner, étonnent parfois par leurs lignes, leur lumière, par la manière de présenter les personnages et les objets tout différemment de la manière dont nous les voyons. Pour bien comprendre ces tableaux il faudrait voir ce que le peintre a vu et comment il l’a vu. Pour Beethoven, ses dernières compositions dépassaient le niveau de compréhension générale. Là encore il faudrait savoir ce qu’il entendait intérieurement.

Le poète et le mystique

Evidemment, ce sont là des manifestations qui sont en dehors du degré que l’homme considère comme normal. Mais ceux qui ont senti qu’ils avaient reçu un message ont gardé un équilibre parfait lorsqu’ils ont parlé aux hommes dans leur propre langage, lorsqu’ils n’ont pas dépassé ce que les hommes étaient à même de comprendre. Il est dit que Salomon connaissait le langage de tous les oiseaux. Il leur parlait dans leur langue. Cela signifie qu’il comprenait chaque âme et pouvait ainsi lui faire entendre ce qu’elle-même pouvait comprendre.

C’est aussi pourquoi, parmi les paroles que nous appelons Ecritures Saintes, il y en a qui demanderaient des nuits de méditation. Ce ne sont pas des paroles qui parlent extérieurement, bien que dans leur forme, ce soient des paroles qui ont un sens pour l’homme moyen. Mais elles en ont un autre pour ceux qui pensent, et un troisième sens plus profond encore pour ceux qui sentent. Djalâl ad-Dîn Rûmî dit que chaque parole de son grand poème, le « Masnavi« , possède sept sens, l’un caché par l’autre. On dit la même chose du Coran. Et c’est une grande joie de trouver le sens caché de poèmes qu’on peut avoir apprécié toute sa vie et que l’on comprend après un long temps de méditation.

C’est par l’amour de la beauté que le mystique et le poète se rejoignent. Quand le mystique éprouve le désir d’exprimer ce qu’il sent, il devient poète. Et quand le poète entre si profondément en lui-même qu’il touche les profondeurs de son propre cœur et que par elles il touche la vie intérieure, il est entré dans la voie mystique.

La beauté et le sentier spirituel

Il faut parfois un appel adressé à un être pour en faire un poète. C’est sur la demande de Shams-Tabriz que Roumi a écrit son poème. Quelque chose l’arrêta, mais c’est sur la demande de Shams-Tabriz qu’il le fit. Il lui avait semblé difficile de parler de ses expériences. C’est pourquoi il en a parlé sous une forme poétique. Il l’a fait dans un double but : pour les voiler à ceux que le récit de ces expériences pourrait égarer et qui ne pourraient apprécier à sa juste valeur ce qu’il disait, et pour éclairer ceux qui sont capables de comprendre ses allégories et de suivre le sentier spirituel.

Il est certain que de nos jours, la poésie, l’art en général ont tendance à suivre une autre voie. C’est fort dommage, car la valeur qu’on donne à un certain objet, à un certain développement dans la vie, a tendance à accroître l’intérêt envers cet objet et à accentuer ce développement. Et ainsi, de nos jours, l’on se détourne de ce qui fait le véritable intérêt de la vie et de ce qui en fait le prix : la beauté de la nature et la beauté de l’art sous tous ses aspects. Cette beauté qui, profondément ressentie, conduit au sentier mystique.


[1] Le manuscrit Guérineau n’est ici pas clair et l’orthographe paraît tronquée et défectueuse (Brow… ou Brom…). On suppose qu’il s’agit de Robert Browning.


Paris, mercredi 13 février 1935