
L’entraînement soufi
Nous en arrivons maintenant à l’aspect peut-être le plus caractéristique de la relation maître soufi et disciple (surtout lorsque ce maître appartient à l’Ecole des Chishtis [1], ce qui était le cas de Murshid Inayat Khan). Disons en deux mots quel est le caractère de cet entraînement. Il privilégie l’acquisition et le progrès des qualités humaines chez le disciple plutôt qu’il ne sollicite chez lui l’émergence d’aspects occultes.
Cet entraînement procède en outre en respectant ce qu’on pourrait appeler l’harmonie naturelle, un peu comme le ferait un père plein de sollicitude envers un enfant de bonne volonté, plutôt que de recourir à des épreuves pénibles et à des austérités successives, comme dans d’autres Ecoles, qu’elles soient soufies ou hindouistes.
Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une ascension en commun du maître et du disciple vers le sommet le plus élevé de la vie humaine, et que, comme dans toute ascension, cela comporte des passages périlleux et pénibles, comme nous le verrons. Mais cela est la conséquence de la démarche elle-même, et non pas du maître ni de la méthode qu’il emploie.
Voyons maintenant ce qu’il en fut pour Sharifa Goodenough.

« Bhau« , ou Sadhana [2], l’entraînement spirituel sous la direction de Murshid Inayat Khan.
L’entraînement ésotérique soufi ne consiste pas seulement à prescrire diverses méditations et à faire faire des études philosophiques, mais à éprouver et à tester un élève : sa sincérité, sa loyauté, sa confiance, son courage, son intelligence, sa patience ; il consiste à peser et à mesurer son sens de la justice, sa faculté de raisonnement, et à sonder les profondeurs de son cœur…Le but de l’Ordre Soufi est de susciter dans une âme les qualités humaines, d’en faire un être humain fini, parachevé, accompli.
Pîr-o-Murshid

Au risque d’étonner quelques lecteurs, je dirai que ce que voit le disciple chez son maître, ce qui en fait un disciple et pas seulement un auditeur ou un élève au sens habituel du terme, c’est que pour le disciple, son maître spirituel est bien davantage qu’une sorte de maître à penser ordinaire.
Voici d’ailleurs comment Murshida Sharifa expliquera plus tard cette relation pour le public :
On peut regarder la situation du maître, le travail du maître de diverses manières. Un maître pourra enseigner certains faits que l’élève apprendra, et sa tâche se bornera à cela. Un maître donnera son expérience ou sa connaissance, non pas comme il l’a apprise d’un livre, mais de sa vie, et l’élève l’assimilera autant qu’il le pourra ou que cela s’accommodera à son tempérament ou à ses idées. Ou bien un maître inspirera son élève, lui donnera quelque chose qu’on ne peut pas exprimer en paroles. Au-delà des faits qu’il enseigne, des connaissances qu’il donne, de ses points de vue, de sa connaissance de la vie, il donnera quelque chose qu’on ne peut pas exprimer en paroles.
Ce n’est pas qu’un maître influence ou qu’il manipule le psychisme du disciple, mais il donne quelque chose qui restera toujours dans son cœur et dans son esprit et qui fera de lui l’expression du maître – davantage même que l’enfant n’est l’expression de la mère et du père.
On peut regarder le maître comme un livre ou un dictionnaire vivant qui apporte de l’information ; on peut le regarder avec considération aussi longtemps que l’élève trouve intérêt à ce qu’il apporte. Ou il se peut que le maître soit comme un ami plein d’expérience, par exemple dans un art : l’élève considère alors le maître comme quelqu’un qui lui tend la main pour l’aider dans la voie qu’il a choisie. Ou bien un maître peut prendre une importance bien plus grande. Entre le maître et l’élève, il peut s’agir d’une tâche sacrée. La première chose que l’on enseigne en Orient est de s’incliner devant le maître. Parfois on enseigne maintenant le contraire ; on dit aux élèves de rester étrangers à ce qu’ils apprennent et de regarder ce qu’on leur apprend avec un esprit critique ».
The ocean within – An inspiring teacher
Pour un occidental moderne, un homme, même ce qu’il appelle « un grand homme », est un homme, c’est un être comme tous les autres, sujet à toutes les faiblesses, à tous les manquements, il est vulnérable comme lui-même aux tentations diverses de l’existence, et il ne voit du monde que ce qu’il en voit lui-même ; c’est un individu enfermé dans les limites de sa peau et pour qui la seule lumière qui existe est celle du soleil, du feu ou de l’électricité. Qu’il y ait une lumière qui soit en même temps intelligence et que par elle tout ce qu’il y a sur la terre et dans le Ciel devienne aussi clair qu’un objet en plein soleil, cela, l’occidental moderne ne peut pas l’imaginer, donc il ne le croit pas.
C’est la même vision terre-à-terre qui fait que, pour un chrétien simplement pieux, l’injonction du Christ : « Soyez parfaits comme votre Père au Ciel est parfait » sonne comme une impossibilité flagrante, à moins d’en interpréter les paroles de manière à leur faire perdre leur sens premier.
Le charme de la personnalité
Or, si nous prenons la vie de Murshida Sharifa Goodenough comme exemple, nous constatons que l’être humain peut atteindre une autre dimension. Une dimension qui peut frapper comme évidente un esprit dépourvu d’images préconçues et non obscurci par la grisaille et la médiocrité ambiantes.
La parfaite illustration de ce fait, on la trouvera dans les premières pages. Deux enfants, deux êtres encore vierges d’idées reçues sur la petitesse humaine, deux êtres dont le regard n’était pas encore pollué par le côté trivial, petit, terre-à-terre de notre humanité courante, ont spontanément perçu ce que cette âme irradiait, au-delà de l’apparence de la simple dame âgée qu’ils voyaient.
C’est cela que perçoit un disciple, et qui en fait un vrai disciple s’il est mûr pour l’être. C’est cela que perçut Lucy Goodenough quand elle approcha Hazrat Inayat.

On trouve un reflet de cette vision dans ce qu’elle écrivit plus tard, qui montre la manière dont elle avait ressenti ce que l’on recevait, ce que l’on vivait auprès de Hazrat Inayat. Le 5 Juillet 1929, deux ans après la mort du Maître et à l’occasion de la date anniversaire de sa naissance, elle écrivit :
« Notre Murshid a toujours glorifié son Murshid, mais en a trouvé peu pour le glorifier. Le Messager a souvent cité ces mots : « The bringers of joy have always been the children of sorrow » – “les porteurs de joie ont toujours été les enfants de la douleur” – les enfants de la douleur, eux qui sont le bonheur même, apportant avec eux leur propre bonheur, le bonheur de l’âme, et cependant façonnés par la douleur au milieu de laquelle ils vivaient. Car le monde ne peut pas les comprendre, le monde s’élève contre eux de tous côtés, s’opposant à eux, leur causant souffrance »….
…. « Et ainsi il souffre et puis s’élève au-dessus de toute souffrance. Il la rencontre avec un sourire, il est reconnaissant dans toutes les circonstances. Nous lisons dans le Gayan [3] :
’Rien ne peut ôter la joie à un homme qui possède la juste connaissance de la vie’.
Il avait cette connaissance plus qu’aucun autre, lui dont la connaissance de la vie était si étendue, dont la connaissance s’approfondissait à chaque pas qu’il faisait. Et on pouvait tout à fait le comprendre grâce à la manière dont il parlait : la façon dont les distinctions et les différences disparaissaient dans la lumière de l’unité jusqu’à ce qu’enfin il n’y eût plus aucune ligne qui séparât l’homme de Dieu. C’est un bonheur qui n’a pas de comparaison.
Le Messager voyait, en regardant chaque personne, sa nature, son caractère, ses mérites, sa force, sa faiblesse. Il savait, dans une salle pleine de monde, la condition de chacun, l’état de son être physique, sa condition mentale, ses aspirations, la tendance de son âme. Le bonheur lui appartient, à celui-là dont l’âme s’est dévoilée et lui dévoile le secret de chaque être et de chaque objet. Le bonheur est à lui, qui a trouvé son âme qui est bonheur en elle- même, et qui vit dans son âme, qui a sondé les profondeurs de la vie où il n’y a plus qu’amour et bonheur. Comment en effet le bonheur ne pourrait-il pas être sien alors que lui-même est la source de toute beauté, le créateur d’harmonie ?
Le bonheur de l’innocence, on peut le voir dans celui qui, comme un enfant innocent, se tient comme un roi au milieu de ses représentants, libre d’eux tous, indépendant de tous ; qui, en donnant, ne semble pas donner ; qui, tout inconsciemment semble-t-il, guérit et inspire ; dont le premier mouvement est de croire, d’accepter, d’aimer. L’innocence de Jésus a été connue des Soufis »…
« Et puis il y a ce dont il n’a parlé qu’une seule fois : sa consolation d’avoir apporté le message de Dieu à quelques âmes, et de les avoir aidées dans leur vie. Si tous ceux parmi nous veulent bien penser à ce qu’était leur vie, à ce qu’ils étaient avant de rencontrer Murshid, à ce qu’ils sont devenus plus tard, ils seront d’accord avec moi, comme a dit quelqu’un dont l’âme était liée à Murshid, que la gratitude est un mot trop grossier pour ce qu’ils éprouvent.
Dans le Vadan nous lisons :
« Tu pétris mon esprit et mon corps pour faire l’argile nécessaire à la construction d’un nouvel univers »
L’argile d’un nouvel univers, la substance d’un nouvel univers et l’exemple d’un nouvel univers.
L’Asie est remplie de Bouddhas, de personnalités formées par la contemplation de ce calme et de cette paix, et de cette compassion. Il y aura davantage de beauté dans le monde, davantage d’harmonie, davantage d’amour, à mesure que les murîds, par leur concentration, par leur méditation, par leur union avec Murshid, montreront dans leur vie un aperçu de cette perfection qui fut ici ».
La personnalité du maître
Encore une fois, ce témoignage pourra étonner. La plupart d’entre nous semble ignorer toute la grandeur et toute la beauté de la vie et paraît vouée à une vision trop pauvre, trop terre-à-terre, une vision limitée à ce que nos sens et notre intellect peuvent nous en montrer. Et puis cela change le regard que nous portons d’habitude sur nos semblables. Ne sommes-nous pas tous faits de la même argile, affligés des mêmes faiblesses et des mêmes imperfections, des mêmes limites psychologiques, morales, indéracinables, inéluctables ?
Cette vision égalitaire, qui est celle de la majorité d’entre nous, voile à nos yeux le fait que chaque être humain est un exemplaire unique. Unique non seulement par le mélange particulier des diverses facultés d’intelligence, de sentiment, par le degré d’émotivité, de sensibilité, de connaissances, mais par-dessus tout par le niveau d’évolution : de l’animal à l’ange, en passant par le génie, il y a toutes les gradations dans la grande famille humaine. Mais cela, nous l’avons oublié, une telle distinction n’est plus dans l’air du temps. Qu’il y ait des êtres qui, pour ainsi dire, crèvent la peau de l’homme en eux et parviennent à ce point où ils vivent dans la conscience divine et en témoignent à d’autres par leur vie et par l’élévation, l’inspiration, le bonheur qu’ils leur apportent, cela est scandaleux pour les conceptions démocratiques et rationnelles de notre époque.
Un témoignage parmi tant d’autres
Pourtant le témoignage de Murshida Sharifa que nous venons de lire n’est pas un témoignage isolé. Nous avons fréquenté plusieurs disciples directs de Pîr-o-Murshid qui ont pu nous dire les mêmes choses. Ils avaient rencontré un être unique, cet être leur avait découvert un aspect d’eux-mêmes et une vision de la vie qu’ils n’avaient jusque-là jamais cru, ni osé, exister, sauf dans les belles légendes et les mythes du passé. Mais cet être était aussi la preuve que l’existence humaine pouvait se situer à un niveau tellement supérieur à celui de la généralité qu’ils en restaient encore éblouis.
De plus, les accents de ce témoignage ne sont pas différents de ceux qui nous viennent de l’entourage de très grands mystiques, de Ramakrishna par exemple, aujourd’hui considéré à tort ou à raison par beaucoup d’Hindous comme leur dernière incarnation divine.

L’absorption dans la personnalité du maître
Quoi qu’il en soit, la relation entre Sharifa Goodenough et son maître spirituel nous offre un parfait exemple de cette phase essentielle de l’ascension mystique, appelée par les Soufis fana-fi-sheikh – littéralement : « l’absorption dans la personnalité du maître ».
Parmi toutes les formes de relations entre les êtres humains, celle-ci est particulière et ne peut se comparer à aucune autre. Et comme elle explique entièrement le parcours et même l’apparence et la conduite de Murshida Sharifa, nous allons nous étendre quelque peu sur le sujet.

Notes
[1] Ecole des Chishtis – Ecole issue de Khwaja Abou Ishaq Shâmi de Chisth, qui prit toute sa dimension en Inde grâce à Hazrat Kwaja Mo’ïn ud’in Chishti Sanjari Ajmeri, qui vécut au 12ème siècle de notre ère et dont nous descendons par Murshid Inayat Khan. Cette Ecole préconise la musique et l’harmonie dans tous ses aspects en tant que moyen d’évolution spirituelle.
[2] Sadhana – Mot sanskrit qui signifie, pour Hazrat Inayat, ‘la voie de l’accomplissement’ que celui-ci soit intérieur ou s’effectue dans la vie extérieure. Ici, il s’agit évidemment de la vie intérieure.
[3] Gayan – Un recueil de dictons, poèmes, prières et invocations. Avec le Vadan et le Nirtan il constitue une lecture de base pour tous les disciples de Murshid Inayat Khan.
