
Par quelqu’un qui en fut témoin.
Nous avons, pour nous faire quelque idée de la vie de Murshida au sortir de cette grande expérience, le précieux manuscrit qu’écrivit Feizi van der Scheer en 1955, peu d’années avant sa disparition.
« Ce fut pendant l’Ecole d’Eté de 1929 (quand elle était encore en réclusion) que j’appris que Murshida avait besoin d’aide quelques heures par jour. Quand j’allai la voir je fus très impressionnée par sa personnalité. Il est vrai qu’en 1926 j’avais vu Murshida Goodenough et assisté à une de ses conférences, mais alors mon esprit était complètement occupé par Murshid. Ce que je me rappelais de sa conférence, c’était sa voix et spécialement la manière dont elle disait : « et pourtant… ».
Ailleurs, Feizi écrit ceci :
« Tous ceux qui ont rencontré Pîr-o- Murshid Inayat Khan et qui sont devenus ses murîds, considéreront toujours cette rencontre comme le plus grand privilège de leur vie – Comment exprimer le sentiment d’élévation que l’on éprouvait en sa présence ? Avec lui, la foi devenait facile, même pour ceux qui, comme moi, avaient été élevés dans un milieu intellectuel et sceptique. Quand il eut quitté cette terre, la chose devint plus difficile. Une question se posa alors à mon esprit : un occidental peut-il être à la fois intellectuel et mystique ? Certes, Murshid réunissait en lui l’Orient et l’Occident, mais c’était Murshid ; il ne pouvait être comparé à nul autre. Ce fut en Murshida Sharifa que je trouvai la réponse : « oui, la chose est possible »….
« Mon esprit était porté à la critique et Murshida n’avait pas en moi une élève facile. Je la mettais à l’épreuve, à chaque moment, comparant ses actes avec ce que moi, j’avais compris du Message de Pîr-o-Murshid. Je ne pouvais pas la suivre aveuglément. Et pendant des années où ce fut mon grand privilège de vivre auprès d’elle, je vis combien sa seule pensée, en face de toute difficulté était : « comment Murshid aurait-il désiré que j’agisse ; comment puis-je, le mieux, servir le Message ? » Je constatai alors qu’elle ne se contentait pas de refléter le Message dans sa pureté verbale, mais qu’elle le vivait.
Je compris aussi que tous ceux qui venaient chercher son aide et sa direction étaient par elle orientés vers Murshid.
Il y avait en elle une grande fierté. Comme il est dit dans le Gayan :
‘Bénis les fiers en Dieu, car ils hériteront du Royaume des Cieux’
Et cela à côté de la plus grande humilité. Un jour, en parlant des poètes Soufis d’autrefois, Murshida me dit : « Je me sens comme de la poussière à leurs pieds ». Pourtant si quelqu’un les comprenait et suivait leurs pas, c’était bien elle.
Quand je vins vers Murshida Sharifa, deux ans après la mort du Maître, je me sentis en présence de quelqu’un vivant beaucoup plus dans l’autre monde que dans celui-ci. Ce n’est que graduellement que Murshida revint sur ce plan d’existence. Ce fut là le plus grand sacrifice, mais ce sacrifice était nécessaire au Message.
Ce retour de Murshida vers le monde, même moi, je le ressentis comme une perte. La période précédente avait été si belle ! Et cependant, ce sacrifice, comment le monde l’a-t-il accepté ? Combien peu le comprirent ! «
Reprenons le manuscrit :
« Pendant l’été de 1929 Murshida reçut quelques murîds ; elle vivait alors dans une pièce rue de l’Hippodrome. L’année suivante elle reçut davantage de murîds, et commença à donner des conférences dans le Hall. En Novembre 1929, elle emménagea à la maison proche du Champ Soufi.
« Il y a très peu de gens, je pense, et peut-être n’y en a-t-il aucun, qui puisse vraiment imaginer le sacrifice de Murshida en retournant dans le monde. J’ai trouvé un bout de papier sur lequel elle avait écrit : « 1er Mars 1928. J’ai eu une vision dans laquelle Pîr-o-Murshid me fit un signe de continuer le travail que je faisais auparavant… ».
« Le travail pour Murshid et le Message était son seul objectif dans la vie. Elle dit aussi un jour : « Quand une personne devient par son amour absorbée dans son idéal, il n’est jamais absent de son esprit, mais en chaque chose qu’elle fait, il est devant elle ». Il en était certes ainsi pour elle ».
« Sensitive par nature, elle l’était devenue davantage du fait de sa réclusion. Recevoir des lettres fut souvent, je crois, ressentie par elle comme un fardeau ; pour elle c’était un appel du monde extérieur auquel elle devait répondre. Un jour cela me frappa beaucoup que pendant une conférence elle dit que les yeux des adultes sont toujours blessants, non pas les yeux des enfants. Quand, plus tard, elle revint donner des conférences à Paris, elle traversait souvent la rue par un autre chemin qu’il n’était indiqué ; probablement parce qu’elle percevait l’influence désagréable de certains endroits ».
« Ce fut seulement de façon graduelle que Murshida revint à la vie de ce monde. Le premier hiver après qu’elle eut emménagé, je vivais au Moureed’s House [1] et j’étais auprès d’elle seulement le jour. Elle tomba alors gravement malade, si malade et si faible qu’elle ne pouvait même plus se tenir sur ses jambes, mais elle était tellement indépendante qu’elle aurait plutôt rampé sur les genoux que de demander mon aide. Cependant, un jour en prenant un bain elle dut y rester des heures, parce qu’elle était seule dans la maison, et ne pouvait en sortir. C’est après cela qu’il me fut permis de l’aider.
Murshid dit que la lumière de l’âme, quand elle est active, rayonne par les yeux, par l’expression du visage, même par les pores de la peau, et un jour, alors qu’elle prenait un bain, je fus frappée par la brillance de sa peau, une brillance telle que l’idée d’une idole d’or me traversa brusquement l’esprit ».
« Au commencement, Murshida fut beaucoup plus réservée que par la suite. Je suis restée près d’elle pendant environ un an avant de la voir sourire pour la première fois ».

Notes
[1] Mureed’s House – La Maison des murîds – Grande maison située derrière Fazal-Manzil, rue de l’Hippodrome, et qui servait au logement des murîds, principalement pendant les Écoles d’été.
