La vie intérieure et la réalisation spirituelle

C’est par la vie intérieure que la réalisation de soi est atteinte. On peut diviser la vie en deux parties : la première consiste à nous occuper de nos besoins terrestres, à travailler, à gagner de l’argent, à servir selon nos capacités diverses pour vivre nous-mêmes et faire vivre notre famille. C’est un aspect de la vie ; et l’autre aspect de la vie consiste à réaliser qu’il y a quelque chose en dehors de la vie terrestre, qu’il y a un idéal plus élevé, un plus grand bonheur, une vision plus profonde de la vie et une plus grande paix.
Et c’est une autre vie. Par vie intérieure, je n’entends pas du tout la vie religieuse. Quelqu’un peut être religieux et en même temps être totalement dans la vie terrestre.
Le sage et le conducteur de prière
En Inde, il y a une histoire du règne d’Aurangzeb [1] suivant laquelle il ordonna que chaque habitant de son empire dût être présent à chacune des cinq prières des croyants à la mosquée. Un sage vivait là, dont personne ne savait qu’il était un sage ; il était habitué à vivre dans la solitude. Ce sage aussi reçut l’ordre, mais il l’oublia ou n’y pensa pas. On envoya donc la police le chercher pour l’amener à la Maison de Prière, et bien sûr il vint et se joignit à la congrégation. L’homme qui guidait les prières commença à prier et les autres le suivirent, mais après cinq secondes le sage se sauva de l’assemblée.
La police lui courut après et on l’amena devant le juge, car il avait non seulement violé la première loi, mais il avait dérangé toute la congrégation en s’enfuyant. Il dit au juge : « Je voudrais savoir ce que signifie ‘suivre les prières’ » – « La religion – répondit le juge – enseigne que vos pensées doivent être unies aux pensées de votre guide ». Le sage répondit : « C’est ce que j’ai fait, car les pensées du guide allaient vers sa maison. Il avait oublié ses clefs, aussi ne pouvais-je pas rester dans la mosquée. J’ai couru chercher les clefs. Là où les pensées du guide me conduisaient, je suis allé ».
A la fin il fut prouvé que c’était la vérité. C’était un sage et tous reconnurent qu’il pouvait lire dans le mental des autres. Être religieux, être orthodoxe ou être pieux ne signifie pas nécessairement être spirituel. Être spirituel signifie quelque chose de complètement différent d’une attitude confite en dévotion, comme on dit.
La vie spirituelle est un voyage
La question est de savoir comment l’on fait son chemin dans la vie spirituelle. On peut considérer la vie spirituelle comme un voyage vers un but désiré. Il y a certaines conditions dans ce voyage que l’on doit d’abord connaître. En premier lieu, le voyage est dur parce qu’il n’y a pas de trains électriques. C’est un voyage qu’il faut faire à pied. Cela change le caractère de ce voyage et le rend différent des voyages dont nous avons l’habitude. Il n’y a pas là d’équipements modernes et nous avons oublié comment on voyageait dans le passé.
Passer par des lieux sauvages, par-dessus des montagnes, traverser des rivières à la nage pour atteindre l’autre côté, risquer toutes sortes de dangers en route, voilà le genre de voyage que nous avons à faire dans la quête spirituelle. Les voyages extérieurs sont rendus faciles aujourd’hui, mais le voyage intérieur a gardé ses difficultés.
Les difficultés
La première condition de ce voyage veut que l’on observe les usages. Par exemple, lorsqu’on doit marcher sur de longues distances, on abandonne tous les fardeaux qui ne sont pas nécessaires. Nous rendons inconsciemment notre vie pesante. Et bien qu’extérieurement cela ne semble pas difficile, pourtant quand nous commençons notre voyage intérieur nous nous rendons compte à quel point il est difficile de porter un lourd fardeau. Quand nous avons à voyager à pied, chaque petite responsabilité et chaque petite habitude pèsent sur nous, petites choses auxquelles dans la vie courante nous n’aurions attaché aucune importance.
Nous sommes devenus de plus en plus assujettis aux conforts, de plus en plus intolérants envers l’environnement, de plus en plus sensibles aux influences perturbatrices. Au lieu de devenir plus forts, nous sommes devenus plus faibles de jour en jour, de sorte que lorsqu’on en vient à voyager et à faire face aux difficultés du voyage, cela devient vraiment difficile.
Rappelez-vous qu’à toute période de l’histoire du monde, ceux qui ont essayé d’avancer sur le chemin spirituel ont rencontré des difficultés. A partir du moment où l’on se met en route, l’on éprouve davantage de difficultés qu’une personne ordinaire. De tous côtés viennent les tentations de plus en plus grandes, des tentations qui ne se sont jamais produites auparavant, dont on était toujours très éloigné. A l’instant où l’homme prend ce chemin, des tentations de toutes sortes arrivent. Il est tenté et éprouvé à chaque pas qu’il fait.
La responsabilité
D’autre part, si l’on ne se tient pas soi-même bien en mains, l’on est durement remis au pas. Les autres ne sont pas éprouvés aussi sérieusement et c’est naturel ainsi. Quand un enfant casse un verre, on ferme les yeux en disant que c’est naturel. Mais quand une servante casse un verre on lui demande pourquoi elle l’a fait et si elle ne l’avait pas vu. Une personne adulte est responsable, celui qui prend le chemin spirituel est responsable. Ainsi il est davantage exigé de lui, il doit répondre de tous ses actes, à lui-même ou à la vie.
Les dettes
D’autre part, nous avons beaucoup de dettes à payer dans nos vies, des dettes que nous ne reconnaissons pas toujours. Nous ne connaissons que nos dettes d’argent, mais il y en a d’autres : celles du mari envers sa femme et de la femme envers son mari, de la mère pour l’enfant et de l’enfant envers sa mère, des dettes à payer envers nos amis et connaissances, envers ceux qui nous sont supérieurs et envers ceux qui dépendent de nous. Il y a tant de différentes sortes de dettes à payer et pourtant nous n’y pensons jamais.
La mère
Dans les temps anciens même ceux qui ne prenaient pas le chemin spirituel, les nobles, les chevaliers, avaient les lois de la chevalerie qui insistaient beaucoup sur le paiement des dettes. Les anciens peuples pensaient ainsi : « Ma mère m’a élevé dès ma plus tendre enfance, elle a sacrifié son sommeil, son repos, son confort pour moi et m’aime d’un amour qui est au-delà de tout autre amour au monde et elle a fait preuve de cette pitié qui est la compassion de Dieu ».
L’enfant ne pense plus à la dette qu’il a envers sa mère. Quelqu’un vint au Prophète Mohammed et lui demanda : « O Prophète, vous dites qu’il y a une grande dette à payer à nos mères. Si je lui donne tout ce que j’ai gagné, aurai-je payé ma dette ? » Le Prophète dit : « Non, pas du tout. Même si vous la serviez toute votre vie vous ne pourriez pas payer la dette de ce qu’elle a fait pour vous en un seul jour.
Elle vous a élevé avec l’idée que même quand elle serait partie vous continuerez à vivre. Elle vous a donné non seulement ses soins, son cœur et son amour, mais aussi la vie. Que vous lui surviviez, tels étaient son désir, ses pensées. Et quelle est la vôtre ? Si vous êtes gentil et bon, vous pensez : « Aussi longtemps que ma pauvre mère vivra je prendrai soin d’elle ; un jour elle mourra et je serai libre ». C’est une pensée bien différente de la sienne.
Le monde
C’est seulement un exemple, mais il y a beaucoup d’autres dettes : envers nos voisins, envers les étrangers, envers ceux qui dépendent de nous, ou qui attendent aide, conseil, avis ou service. Ce sont toutes des dettes que nous devons payer. Il y a aussi beaucoup à payer à Dieu, mais Dieu peut pardonner. La dette envers le monde, cependant, ne doit pas être oubliée avant d’entrer sur le chemin spirituel. L’esprit ressent un grand soulagement quand il paie ses dettes au fur et à mesure qu’il avance.
La considération
Est-ce que les gens pensent à des choses si simples au jour d’aujourd’hui ? Aussitôt qu’une personne se met à penser aux questions spirituelles sa première question est de savoir quels livres occultes elle doit lire pour obtenir la clé de la voie. Elle ne pense jamais aux petites choses et à quel point le succès en dépend. Mais il y a une condition qui doit être remplie et cette condition est notre considération envers chaque âme.
On peut demander : « Et si ces âmes ne le méritent pas ? Et si elles n’en sont pas dignes ? » Cela ne nous regarde pas, nous ne devons pas y penser. Quand on doit payer une certaine somme à un créancier, elle doit être payée, que le créancier en soit digne ou pas. Et ainsi en est-il sur le chemin spirituel : ceux auxquels nous devons payer, il nous faut les payer, sous les espèces de l’attention, du service, du respect. Tout ce qui leur est dû doit être payé. En premier lieu, indépendamment de la réalisation spirituelle, on sent une réelle libération en payant ses dettes. Cela ouvre aussi pour nous la lumière de l’âme, qui rend droit le chemin et l’illumine, de telle sorte que la confusion que l’on ressent toujours lorsqu’on s’efforce de progresser spirituellement disparaît. Autrement, cette confusion persiste.
La confiance
Nous pouvons à présent comprendre ce qui est nécessaire au chemin spirituel. Le pas suivant consiste à développer la tendance à faire confiance. Une personne qui souhaite cheminer dans la voie spirituelle devrait avoir un plus grand désir de faire confiance que l’homme ordinaire. Il est certain que le monde va actuellement de mal en pis. Les promesses n’ont aucune valeur. Un timbre de dix cents est estimé davantage qu’une parole d’honneur, parce que le timbre est sûr. Puisque tel est l’état du monde, il est difficile de développer la tendance à la confiance.
Mais une fois que vous avez commencé à fouler le chemin spirituel, la confiance est la première chose nécessaire. On entend très souvent dire : « J’aimerais faire confiance, mais les gens ne sont pas dignes de confiance ». On peut faire preuve d’esprit pratique en pensant cela quand il s’agit d’affaires, mais quand il s’agit d’un autre aspect de la vie, la vie sociale ou la vie d’accomplissement spirituel, nous ne devrions pas regarder les choses de cette façon. Nous pouvons seulement développer la tendance à faire confiance aux gens, tout en étant préparés à toute perte qui pourra se produire.
Ce n’est pas toujours insensé de faire confiance. Au contraire, c’est celui qui est sage qui fait davantage confiance que le sot. En outre, ce n’est pas une faiblesse de faire confiance, c’est une force. Celui qui a moins confiance est faible et chaque jour le rend plus faible. Celui qui ne fait pas confiance aux gens du dehors sera bientôt incapable de faire confiance à ses propres parents, à ses propres amis. Et à la fin cette défiance se développera à un tel degré qu’il ne se fera pas confiance à lui-même. Tel en est l’aboutissement.
La bourse du voyageur
Il y a l’histoire d’un grand Soufi qui au début de sa vie était un voleur. Un homme voyageait dans le désert en caravane. Il avait une bourse pleine d’argent qu’il voulait confier à quelqu’un parce qu’il avait entendu dire que des voleurs allaient venir. Il chercha autour de lui et trouva à quelque distance une tente où un homme d’aspect distingué était assis. Et il lui demanda s’il pouvait garder sa bourse pour lui, car il craignait que les voleurs n’arrivent et l’emportent. L’homme accepta. Quand le voyageur revint à la caravane, il vit que les voleurs étaient venus et avaient emporté tout l’argent. Il remercia Dieu d’avoir confié sa bourse à garder à quelqu’un.
Mais quand il retourna à la tente, il s’aperçut que tous les voleurs étaient là et que cet homme plein de dignité partageait le butin. « J’ai été plus fou que les autres – se dit-il – d’avoir donné mon argent à un voleur ! » Il eut peur et commença à rebrousser chemin. Mais dès que le chef dans sa tente le vit s’en retourner il l’appela et lui demanda où il allait et pourquoi il partait. L’homme lui répondit qu’il venait chercher sa bourse mais qu’il l’avait donnée à celui même dont il aurait voulu la préserver. Le chef lui dit : « Tu m’as confié ta bourse, n’est-ce pas ? Tu me l’as donnée à garder. Tu n’en as pas été dépouillé. Comment pourrais-je la garder ? Ne m’as-tu pas fait confiance ? Comment peux-tu supposer que je te l’enlève ? Voilà ta bourse, prends-là ».
Cet acte de loyauté impressionna si fortement les voleurs qu’ils suivirent leur chef. Ils abandonnèrent le vol. Comprendre ce que signifie la confiance toucha profondément leur cœur. Dans la suite de sa vie, ce chef fit un grand travail spirituel.
La place du maître
En nous défiant des gens nous évitons peut-être une petite perte, mais la méfiance que nous avons semée dans notre cœur est une plus grande perte encore.
La troisième étape dans la vie spirituelle consiste à trouver quelqu’un à qui nous pouvons faire confiance pour nous diriger. Vous pouvez trouver un maître spirituel aussi grand qu’un ange, cependant si vous n’avez pas confiance, il peut très peu de choses pour vous. En outre, si vous avez trouvé dans votre vie un guide spirituel qui ne s’est pas montré digne de confiance, votre perte sera plus petite que la perte du maître. La perte du maître sera bien plus grande. Néanmoins, la totalité du progrès spirituel sous la direction du maître dépend de notre confiance dans sa direction. Sans cette confiance vous pouvez bien apprendre toutes les pratiques et enseignements de lois occultes et cela ne servirait à rien. La confiance est la chose principale.
Les gens qui cherchent la vérité devraient connaître la place du maître dans leur vie, l’importance d’un maître spirituel et de sa direction, ils devraient estimer celle-ci à sa valeur et la considérer comme sacrée. Si cette considération manque, il n’y a rien et ils sont comme des brebis égarées. Qui plus est, la tendance à aller d’une chose à une autre, d’un maître à un autre, est une offense envers le maître, envers Dieu et envers soi-même. De cette façon, on ne parvient à rien.
L’idéalisme
Dans ma jeunesse, mon intérêt pour le chemin spirituel était grand, et je rencontrai le maître par lequel j’étais destiné à être initié. Et une chose que le maître me dit fut la suivante : « Peu importe la grandeur d’un maître qui vous vient, mais une fois que vous aurez reçu de mes mains cette initiation, cette bénédiction, votre foi ne devrait pas changer ».
Ayant reçu une éducation moderne je me demandai ce qu’il fallait en penser. Je n’en doutai pas, mais je me demandai ce que cela voulait dire. Mais à chaque pas dont j’avançai dans la vie, je me rendis compte avec une plus grande certitude que cette voie est la seule bonne. Quand le mental est perturbé, quand une personne perd confiance et qu’elle va d’abord vers un maître et essaie ensuite une autre méthode, qu’est-ce qu’on peut trouver en elle ? Il n’y a en cela aucun idéal. A l’Université on peut étudier d’abord avec un professeur et puis avec un autre et ainsi de suite. C’est tout à fait légitime à l’Université. Il s’agit d’une éducation d’un genre différent ; mais quand on en vient à l’éducation spirituelle, l’idéalisme est nécessaire.
Les portes du paradis
Il y avait dans un village un jeune paysan qui était connu comme un grand chercheur de vérité. Un grand maître vint un jour dans ce village et l’on annonça que quiconque viendrait en présence de ce grand maître, les portes du ciel seraient ouvertes et qu’il y serait admis sans avoir à rendre compte de ses actions. Les paysans furent très excités à ce sujet et vinrent tous voir le maître, excepté ce jeune homme.
Le maître dit : « Chaque habitant de ce village est venu à moi, excepté ce jeune homme. J’irai moi-même le voir ». Ainsi alla-t-il à la chaumière de ce jeune homme et demanda : « Qu’y a-t-il ? Avez-vous quelque chose contre moi, ou doutez-vous de mon savoir ? Qu’est-ce qui vous a empêché de venir me voir ? » Celui-ci répondit : « Il n’y a rien qui m’ait retenu excepté cette unique chose : j’ai entendu l’annonce selon laquelle chaque personne en votre présence serait admise en paradis sans question. Et je ne cherche pas cette admission, car bien que j’aie eu un maître jadis, je ne sais pas où il est, en enfer ou au paradis. Si j’allais au paradis et qu’il était dans l’autre endroit, ce serait terrible pour moi ! Le ciel deviendrait pour moi l’enfer. J’aimerais mieux être avec mon maître où qu’il soit ».
L’effacement du moi
Voilà l’idéal des chercheurs de vérité concernant leur maître spirituel. Et cet idéalisme les rend capables de progresser et de gagner la confiance de leur maître. Aujourd’hui, la tendance est différente. Un élève commence à peser et à mesurer le maître avant de se mettre en route sur le chemin spirituel. Il veut savoir si le maître est conforme à ses idées ou s’il n’y est pas conforme. Et si le maître n’est pas conforme à ses idées il ne vient pas à lui pour apprendre. Mais quand il s’agit d’enseigner, c’est tout à fait différent ; ils disent qu’ils cherchent un maître, mais ils croient qu’ils sont eux-mêmes des maîtres. C’est cette attitude qui empêche des milliers de gens d’avancer.
Ce n’est pas seulement la foi et la dévotion que l’on a pour son maître qui comptent, mais aussi l’effacement de son propre moi ; parce que le travail du maître est semblable à celui d’un orfèvre qui fait fondre l’or et puis en fait un ornement. Par conséquent, le maître doit éprouver et tester, amollir et fondre avant de pouvoir utiliser l’élève pour un meilleur but. Si un élève ne peut pas se prêter lui-même à ce façonnage, alors il aura de grandes difficultés.
Le roi de Boukhara
Jadis le roi de Boukhara, voyant la futilité de la vie, abandonna son royaume et alla en Afghanistan pour trouver un guide spirituel. La première chose que le maître lui donna à faire fut de nettoyer la chambre de tous les élèves. Il y avait toutes sortes d’élèves, des pauvres, des riches, mais aucun n’était roi. Ils avaient tous compassion de cet homme qui avait été roi et qui maintenant devait nettoyer les chambres, un travail qu’il n’avait jamais fait auparavant. Ils ne disaient rien, mais un jour ils ne purent cacher plus longtemps leurs sentiments : « C’est une grande pitié que cet homme ait à faire ce travail, il est si aimable, bon et gentil ! Un homme si raffiné devrait-il faire ce travail ? »
Ils allèrent voir le maître et lui demandèrent de donner cette tâche à l’un d’entre eux car cela les attristait de voir cet homme qui avait été roi et avait vécu dans des palais, nettoyer leurs chambres. Le maître leur répondit qu’ils devaient attendre car il ne pensait pas que le temps était venu. Mais ils insistèrent et leur maître leur dit : « Bien. Je vais dire ce qu’il y a à faire à l’un d’entre vous et ensuite vous verrez ».
L’épreuve
De sorte qu’un jour cet homme qui avait été roi portait un petit panier, une corbeille à papier et un des élèves le poussa, si bien qu’elle se renversa et tomba sur le sol. Ainsi, il dut la ramasser. Il regarda l’élève et dit : « Eh bien, si j’étais encore ce que j’étais avant, je vous montrerai ce que c’est de faire une telle bêtise ». Puis il ramassa tout et s’éloigna. On en rendit compte au maître qui dit : « Ne vous avais-je pas dit que le temps n’était pas encore venu ? ». Plus tard un autre élève fit cette même chose et l’homme qui avait été roi resta debout, le regarda, voulut dire quelque chose mais se tut.
On le reporta au maître qui dit : « Pas encore ». Une troisième fois on refit la même chose, l’homme ne le regarda même pas, il poursuivit son chemin et le maître dit : « Maintenant le temps est venu ». On pourrait demander si ce n’est pas faiblesse d’être ainsi passif ? Certes, si l’on était passif par faiblesse, ce serait faiblesse. Mais si l’on est passif par considération, alors cela est force, car il faut une grande force pour dominer son propre moi.
Le contrôle du mental
Un tel homme possède une influence silencieuse, comme dans l’histoire de Daniel, où c’était le pouvoir qu’il avait sur lui-même qui dompta les lions. Dompter un lion est facile quand on le compare au dressage de son propre moi. Notre propre moi peut être épouvantable, plus épouvantable qu’un lion. On peut penser : « Comme je me suis adouci, comme je suis devenu paisible, plein de considération ». Mais il peut arriver des moments où l’on agit de façon très différente, et à son propre étonnement. Vraiment, dominer cette nature brute est un processus consistant à attendrir, en d’autres termes, un processus de fusion. C’est quand l’or est fondu qu’on peut le façonner en tout ornement que l’on désire.
Et quand nous allons plus loin sur le chemin spirituel, celui-ci devient le chemin du pouvoir, de la concentration. Le mental est comme un cheval rétif qui ne reste pas tranquille, qui ne peut pas être contrôlé. Une fois qu’un être commence à pratiquer la concentration, il trouve une difficulté plus grande encore à se faire obéir de son mental. Aussi longtemps qu’il n’essaie pas, il n’en est pas conscient, mais à partir du moment où il commence, il se rend compte combien cela est difficile de concentrer son mental.
La concentration
Il y a l’histoire de Farid. Sa mère l’envoya dans la forêt parce qu’il voulait méditer, communiquer avec la nature et trouver Dieu. Il développa la faculté de concentration et rencontra un maître. Le maître lui demanda s’il y avait quelque chose dans la vie de tous les jours qu’il aimait et à quoi il était attaché. Farid répondit : je n’ai pas d’amis, j’ai toujours vécu dans la nature. Chez moi il y a une vache ; c’est le seul être que j’aime bien ». Le maître dit : « Eh bien, je te demande de penser à cette vache ». Tous les autres élèves avaient divers objets sur lesquels se concentrer et méditer. Ce faisant ils s’asseyaient tout seuls pendant cinq minutes puis s’en allaient. C’était leur manière de faire leurs pratiques. Farid s’assit tout seul pendant très longtemps.
Un jour, alors que le maître voulait parler à ses élèves il demanda : « Où est le nouveau ? » Ils répondirent : « Nous ne l’avons pas vu tous ces derniers jours quand nous jouions ensemble » – « Peut-être est-il encore assis là où je lui ai dit de se concentrer » – dit le maître. Et il alla lui-même chercher Farid et lui demanda de sortir. Au premier appel, Farid ne répondit pas. Au second il répondit en poussant le meuglement d’une vache. Le maître lui demanda encore de sortir, mais il répondit : « Je ne peux pas, mes cornes sont trop longues ». Le maître le montra à ses élèves et dit : « Voilà ce que j’appelle la concentration. Vous êtes tous en train de jouer. Si lui, par concentration sur la vache, peut se transformer en vache, alors il n’y a rien en quoi il ne pourra pas se transformer »
La réalisation de soi
Tel est le secret de toutes choses. Ce qui est en vue dans la concentration est le changement d’identité de l’âme, afin qu’elle puisse perdre la fausse conception de son identité pour s’identifier avec son vrai soi au lieu du faux moi. C’est ce qu’on veut dire par réalisation de soi. Une fois qu’un être a réalisé le soi par la bonne méthode de concentration, de contemplation, de méditation, il a compris l’essence de toutes les religions. Parce que toutes les religions ne sont que des moyens différents qui mènent à une seule vérité et cette vérité est la réalisation de soi.

L’évolution et le qualités
Question : Quelle part de Dieu les animaux expriment-ils ? En quoi les âmes des animaux et des végétaux diffèrent-elles de celles des hommes ?
Réponse : Leur corps et leur mental font la différence. L’âme est le rayon, en tant que rayons ils sont une seule et même chose. Mais le corps se construit en accord avec sa finesse – qu’il y en ait beaucoup ou peu – et avec le plus ou moins grand degré d’intelligence. Le degré dont animaux et végétaux diffèrent de l’homme étant mis à part, parmi les hommes vous trouverez les mêmes différences. Certains ont les qualités des végétaux, certains ont des qualités animales, certains des qualités humaines et certains des qualités angéliques.
Chez les Hindous, il y avait autrefois une coutume selon laquelle, lorsque deux personnes voulaient se marier, leurs amis montraient leurs horoscopes à un brahmine. Le brahmane ne regardait pas tellement l’horoscope, mais il était psychologue et réfléchissait à l’appartenance des deux personnes. Etaient-elles angéliques, humaines, animales ou encore plus denses ? S’il trouvait qu’il y avait un grand écart entre elles et que ce ne soit pas juste qu’elles se marient, le brahmine disait que les planètes n’étaient pas en accord. Ainsi il évitait beaucoup de tragédies grâce à la connaissance de la psychologie et non pas en réfléchissant à la situation et à la position des étoiles.
La différence d’évolution
Question : Si celui qui est moins évolué ne peut pas aimer celui qui a une évolution plus grande, la personne qui est plus évoluée perdra-t-elle l’amour pour ceux qui sont moins évolués ?
Réponse : J’aimerais dire en quelques mots que, spirituellement parlant, quand une personne de grande évolution aime une personne peu évoluée, son amour pourra devenir plus grand, son cœur plus large, son sentiment plus intense. Son amour atteindra en profondeur. Qui aurait pu penser que le Christ pourrait avoir tant d’amour et d’amitié pour les pécheurs avec lesquels il mangeait, et qu’il pourrait déverser son amour sur tous ceux qu’il rencontrait ? Plus vous avancez, plus grand est votre amour, et il doit se déployer quelque part. Vous ne faites que le déployer.
Quant à la question concernant une personne de faible évolution qui ne peut pas aimer une personne de plus grande évolution : il y a plusieurs raisons à cela. Une personne est très souvent aveugle pour apprécier la beauté qu’elle ne peut pas atteindre. Ainsi quelqu’un peut avoir à côté de lui une très belle personnalité, une âme sainte ayant toutes vertus et bonté, et cependant il pourra ne pas l’apprécier parce qu’il n’est pas encore assez évolué.
Il est dit aussi dans « La Roseraie d’Orient « qu’une personne de faible évolution ne peut pas en aimer une de plus haute évolution. Si parfois elle aime une personne de grande évolution, c’est parce qu’elle est prise, attachée par le pouvoir de cette personne et non par le fond de son cœur. Elle ne peut pas résister, cependant il n’y a pas d’amour, car elle ne peut pas admirer la beauté qui s’épanouit devant sa vue.
La nécessité d’un guide
Question : Pourquoi est-il nécessaire de rechercher la guidance d’une personnalité autre que nous-mêmes pour arriver à la réalisation spirituelle ?
Réponse : Si une personne est auto-suffisante, si elle est satisfaite et guidée par la lumière intérieure. Mais je n’ai jamais vu un enfant qui à sa naissance ait déjà appris une langue et qui n’ait pas besoin de l’aide de sa mère et de son père. Et de même qu’il est nécessaire à un nourrisson d’apprendre de quelqu’un, nous devons apprendre le langage du ciel de quelqu’un qui le connaît. Mais en même temps, si une personne est satisfaite de sa lumière intérieure, c’est le meilleur chemin pour elle.
Question : Quelles sont les différences entre concentration, contemplation et méditation ?
Réponse : La concentration est concentrer son mental sur une forme, la contemplation est concentrer son mental sur une idée, la méditation est élever la conscience.
[1] Empereur moghol de l’Inde. Son règne (1658-1707) vit l’apogée de l’Empire Moghol grâce à ses conquêtes et à son administration. (N.d.T.)
Chicago, 5 Mai 1926,
Publié dans Psychologie – l’aire du mental – L’expansion de conscience – cahier n°3 – chapitre 15
