La vie intérieure et la vie extérieure

La dépendance réciproque de la vie extérieure et de la vie intérieure

Généralement, l’homme d’aujourd’hui ne pense pas du tout à la vie intérieure, ou s’il y pense, il estime que c’est un monde à part, une vie qui n’a aucune relation avec la vie extérieure de ce monde-ci.  C’est parmi ceux qui ont une croyance religieuse définie que cette idée de l’existence du monde intérieur se trouve. Quant à ceux qui pensent que l’on vit seulement pendant la durée de la vie extérieure de ce monde, quelle croyance auraient-ils de la vie intérieure ? 

Une fois qu’un être humain a quitté ce monde, certains sont d’opinion qu’il n’existe plus en tant qu’individualité, que personnalité, qu’il s’est dissous dans tout ce qui existe, en une vie impersonnelle, une vie devenue une avec la vie de la nature. D’autres pensent qu’un être qui a quitté ce monde s’en est allé loin, inconscient de tout ce qui se passe. Ils pensent que dans un certain futur, il s’éveillera peut-être, dans une autre vie, ou réincarné en un autre être. Les uns et les autres sont loin de comprendre et d’admettre l’influence du monde extérieur sur la vie intérieure et du monde intérieur sur la vie extérieure.

Parmi ceux qui pensent à l’existence de la vie invisible, il y a ceux qui l’acceptent comme une croyance. C’est-à-dire comme une réalité que nous ne pouvons comprendre, mais que nous connaîtrons un jour. Et ceux qui voudraient se mettre en communication avec le monde invisible, et qui cherchent à l’atteindre par divers moyens à leur portée, par exemple, grâce à l’écriture automatique, et ils essayent de constater si les messages reçus correspondent à quelque chose de vrai concernant leur destinée soit dans le passé, soit se rapportant à ce qui doit encore arriver.

La croyance

Quant à l’homme qui possède la culture de la plupart des européens, il pense qu’il existe un petit domaine éclairé par la lumière de notre intelligence, le seul que l’on puisse connaître et auquel on puisse se fier. Le reste est dans un clair-obscur qui, pour les uns existe, et pour les autres n’existe pas. Un clair-obscur où (pensent les partisans de son existence) auraient peut-être pénétré certaines grandes âmes, alors que les autres en sont exclus.

Cela montre la tendance de l’homme d’aujourd’hui à limiter sa connaissance : il veut une connaissance qu’il puisse peser, qu’il puisse soumettre à des épreuves, il veut une réalité très tangible. Pour lui, tout ce qui ne présente pas ces caractères n’est pas une connaissance du tout. Par-là, il se limite beaucoup.

Et puis, comme il est naturel à l’esprit humain de n’être attiré que par ce qu’il sent, voit, comprend comme certain, l’homme n’admet que ce qu’il peut voir avec ses yeux, toucher avec la main, enregistrer avec un instrument. Le reste est supposition, théorie ou croyance. Et les esprits les plus réputés, les plus sûrs, ceux sur l’opinion desquels on se base, sont des esprits qui suivent cette direction. Ils disent : « Ce n’est pas du domaine de la science expérimentale », d’un ton qui veut dire : « Cela n’existe pas ». C’est sur ces hommes que la civilisation est basée, et surtout la civilisation scientifique d’aujourd’hui.

Dans les siècles passés, l’attitude était différente. C’était celle qui faisait dire : « La connaissance qui nous est donnée par ceux qui ont l’autorité pour le faire est plus sûre que notre connaissance objective ». C’était l’attitude de la croyance.

La certitude

Mais il y a une troisième attitude d’esprit qui consiste à chercher la certitude. Non pas une certitude relative, fondée sur des théories issues des sciences expérimentales, ni sur l’autorité, mais la certitude que l’on a acquise par soi-même, par sa propre expérience. Et si vous dites à une telle personne : « Cette expérience que vous avez faite n’a jamais existé, c’est une pure imagination », elle répondra : « Si vous n’avez pas eu la même expérience, moi je l’ai eue. Aussi suis-je aussi sûre de sa réalité que je suis sûre de vous voir ». Telle est la certitude acquise par l’expérience personnelle. Cette certitude, le Soufi l’appelle Yaqin.

Ceux qui sont passés au-delà de la sphère des sens, au-delà de la croyance, ont porté plus loin les frontières de la certitude. Ils ne peuvent plus dépendre d’un Livre révélé. Cela ne les empêche pas d’avoir la plus grande vénération pour les Livres Sacrés, comme étant les plus saints jamais écrits. Mais qu’est-ce qui fait leur vénération pour un Livre Sacré, pour un être sacré ? Leur conviction intérieure née de l’expérience, qui va dans le même sens que ces enseignements. S’ils se disaient : « Ceux qui croient à ces Livres, à ces grands êtres, sont des âmes enthousiastes, mais des esprits égarés », même si tel Livre ou tel grand être était vénéré par des millions et des millions d’individus, pour un être de certitude, ce ne serait rien.

Le doute

Voyez ceux dont l’esprit s’est formé dans l’agnosticisme. Il y a impossibilité pour eux de s’élever plus haut. Quelquefois, ils chercheront à acquérir une conviction, ou bien leur cœur aura besoin de racines que l’agnosticisme, le doute, ne donne pas. Cela leur sera très difficile si la conviction n’a pas été implantée tôt. Ce qui nous donne une certitude, c’est notre âme qui nous dit : « Ceci est vrai ». Si ce n’est pas le cas, on pourra exposer devant nous les plus grandes vérités, nous dirons : « J’aime vous écouter, je suis heureux de vous entendre, mais je voudrais avoir une quelconque certitude que ce que vous dites existe bien ». Cette certitude, nous pouvons l’avoir par le sentiment de notre âme, ce sur quoi elle s’appuie.

La rencontre du monde invisible

Je reviens à ceux qui s’occupent de leur vie invisible, qui cherchent par des moyens physiques, ou par un état passif à obtenir un contact avec elle. Ils cherchent à attirer le monde invisible dans le monde visible, le monde intérieur dans le monde extérieur. Ils veulent que ces expériences se renouvellent par des moyens tangibles. Il ne leur vient pas à l’esprit de se dire : « Il y a une vie invisible, des êtres invisibles. Ne pourrais-je communiquer avec eux dans leur propre sphère ? ».

C’est une tendance du monde occidental de tirer dans la vie extérieure tout ce qui est intérieur. A peine a-t-on découvert la manifestation d’une force cachée, intérieure, que l’on veut en faire usage dans le monde extérieur. Encore heureux quand ce n’est pas pour tirer des poids lourds ou servir à des buts meurtriers ! C’est de cette tendance que sont venues les inventions scientifiques et mécaniques modernes.

Or il y a une autre tendance, beaucoup plus forte, plus profonde, plus persistante, qui s’est toujours manifestée à travers les siècles. C’est le désir d’aller soi-même à ce monde invisible. En effet, ce n’est pas vouloir une chose naturelle que de souhaiter tirer jusque dans le monde visible les forces qui sont manifestées dans l’invisible. Ce n’est pas le terrain, la sphère dans laquelle elles peuvent exister. Mais il est naturel d’aller soi-même vers le monde invisible, car chacun de nous a une grande partie de son être qui plonge dans cette vie invisible, qui est reliée à l’être qui n’est pas sur cette terre. Et parfois en effet, il arrive que le cœur de l’homme s’élève au-dessus de cette terre et que son âme perçoive les choses au-delà des choses visibles.

La dépendance réciproque de la réalité extérieure et de la réalité intérieure

Pour revenir à la dépendance réciproque de la réalité extérieure et de la réalité intérieure, nous pouvons constater que la vie extérieure dépend de la vie intérieure, puisque nous voyons que la vie fait mouvoir chaque objet et que la vie, la force en chaque être, est une force invisible. Lorsque nous poussons un objet, il est déplacé par un effort musculaire. Qu’est-ce que la force qui dégage cet effort musculaire ? Une force invisible. Nous ne voyons pas la force qui se dégage de la vapeur, ni la force électrique, elles existent cependant, nous voyons leurs effets.

Ces simples exemples aident à comprendre que toute vie est mue par la vie intérieure. De même, la vie extérieure se renouvelle à une certaine saison, les arbres fleurissent, produisent des fruits. Ce n’est pas la seule énergie matérielle de la lumière qui a produit les fleurs et les fruits, c’est une force intérieure, toujours une force invisible.

Et en effet, tout ce qui est devant nos yeux, tout ce que nous entendons, touchons, goûtons, a existé dans un état plus subtil, et a existé auparavant dans un état encore plus subtil. Mais les instruments fabriqués par l’homme, aussi délicats qu’ils soient, sont grossiers à côté des instruments que l’homme possède naturellement. Le microscope, si perfectionné soit-il, est rudimentaire par rapport à l’esprit. L’homme, par l’imagination, voit des choses que le cinéma ne fera jamais voir. De même les sens intérieurs lui permettent de voir des choses que les instruments matériels ne lui feraient jamais voir.

L’effet des sentiments

Les pensées et les sentiments qui sont invisibles, ont une existence, ils sont faits d’une matière subtile et fine qui amène des changements dans la vie extérieure. Un homme, sous l’influence de la colère, rougit, sous l’influence d’autres sentiments, pâlit, son aspect change. Une pensée constante produit son effet. Une pensée constante de calme, d’harmonie, produira son effet extérieurement. Celui qui est absorbé dans la pensée de l’harmonie deviendra harmonieux de toutes les manières : par sa voix, par sa marche, par ses gestes. Cet effet aura été créé par la force intérieure de la pensée de l’harmonie.

Inversement, nous pouvons nous rendre compte de l’effet des événements extérieurs sur la vie intérieure. Nous pensons n’en rien voir. En effet, on ne voit pas un sentiment. On se demande comment ce que nous voyons extérieurement peut modifier la sphère intérieure. Cependant, nous pouvons voir les effets de cela aussi, même dans la nature. Après la guerre, les saisons étaient changées, les feuilles, les fleurs, n’apparaissaient pas à l’époque habituelle. Les marronniers refleurissaient en automne, le rythme de la nature était modifié, bouleversé, car le rythme de la vie extérieure était très agité, subissait de très grands chocs, et cette agitation se reproduisait dans la vie de la nature.

L’effet de la douleur

C’est comme lorsque l’on agite l’air avec un éventail, on crée un mouvement plus subtil que l’objet lui-même. De la même façon le rythme, l’harmonie, ou au contraire l’agitation, le bouleversement de la surface ont leur répercussion dans la vie intérieure. Par suite, le calme établi dans la vie extérieure produit un effet dans notre propre vie. Nous pouvons constater cela même dans notre vie physique. Si nous souffrons d’un dérangement corporel, d’un accident, si nous tombons, que nous ayons mal au pied, il sera difficile à notre esprit de garder son calme. Il est difficile, si on se heurte contre une table, de ne pas en concevoir d’irritation. Et cet effet sur notre être émotif se propage par ses ondes dans le monde intérieur et crée une atmosphère intérieure qui n’est pas calme.

Inversement la paix, le calme qu’un être a en lui, possède un effet qui s’étend autour de lui. Ainsi, l’influence des très grands êtres, des très-parfaits, se projette sur la sphère environnante et persiste pendant des siècles.

La manifestation de la vie intérieure

Comment la vie intérieure se manifeste-t-elle à nous ? Elle se manifeste de diverses façons. Il n’est personne dans cette vie qui n’ait pas reçu une communication, un avertissement, une manifestation venue du monde invisible. Pour un être parfaitement éveillé, cette communication est aussi claire que la parole de quelqu’un assis à côté de lui. Il la lit aussi clairement qu’il lit une lettre.

Mais quand l’être est enveloppé dans une sphère plus dense, l’âme elle-même peut percer à travers et donner un avertissement. Mais parfois aussi l’avertissement vient dans notre âme d’un autre être vivant sur la terre ou dans la sphère intérieure. Cet avertissement peut se manifester par une parole entendue, par quelque chose que nous voyons, une intuition, une impression ou par une pensée qui arrive en réponse à une question que nous nous posions. Nous ne savons pas pourquoi nous sommes devenus certains d’une chose, d’un problème qu’il semblait presque impossible de résoudre. Parfois, ces communications viennent quand nous sommes endormis. Il peut nous arriver alors de voir un symbole, une image, un être. Nous faisons un rêve qui nous impressionne profondément. A certaines personnes ces impressions viennent souvent, à d’autres rarement.

Cependant, il est difficile d’avoir une vision ou un rêve symbolique, et de comprendre cette vision, ce rêve. Parfois, on ne peut le comprendre que des années après, et en voulant l’interpréter trop tôt, on fait erreur. Et quelquefois, on agit d’après ce que l’on a cru comprendre et l’on fait bien. Parfois on n’agit pas, on sent qu’un rêve veut dire qu’il faut attendre, qu’une explication sera donnée. Quelquefois on s’imagine que l’on aura un rôle à remplir, et on a mal interprété cette vision.

Un langage pour chaque âme

Il n’y a aucun système qui permette d’interpréter cette vie des rêves, car tout dépend de celui qui rêve, qui voit la vision. Tout dépend de l’état où il se trouve, et ainsi l’interprétation diffère pour chacun. Chaque âme a son langage, chaque personne a ses expériences. C’est pourquoi interpréter les rêves d’un autre est encore plus difficile que d’interpréter les siens. Mais connaissant son propre être et comprenant l’état de l’autre, il est possible de comprendre la vision, de reconnaître le rêve, d’interpréter une parole. L’on peut aussi s’adresser à ceux qui ont eu des expériences analogues et qui ont reçu une interprétation ou ont été aidés dans les mêmes circonstances.

De toutes façons, il est difficile de se connaître soi-même, de connaître ce qui concerne notre âme, et même notre cœur, mais le premier pas est de faire l’expérience, le second, de la comprendre.

Nous voyons que les peuples primitifs ont attaché une grande importance à la vie invisible. Au contraire, les peuples dits civilisés tendent à écarter tout ce qui s’y rattache. Ceux qui ont étudié les peuples primitifs en Afrique, en Amérique, ont constaté combien ils se préoccupent des esprits. Ils veulent que tel ou tel esprit leur soit favorable. Chaque montagne, chaque rivière, chaque arbre a ainsi son esprit qui vit en lui. On peut remarquer ici que les Grecs, dans leur culture, donnaient une interprétation de toutes ces idées, ces réalités, ces expériences.

L’importance de l’harmonie

Cependant, l’attention donnée aux êtres invisibles amène une sorte de crainte, de superstition, de pusillanimité, prive l’homme de son indépendance. Il ne veut pas se lancer dans une entreprise, parce que, dit-il, les esprits ont telle ou telle influence. Or, il est loin de connaître toutes les influences possibles. Ce qui est préférable, c’est de connaître sa propre vie, de connaître la vie sous tous ses aspects. Car comme nous sommes responsables de notre vie sur le plan terrestre, nous le sommes aussi sur d’autres plans, par notre action sur le monde invisible. Comme nous n’avons pas le droit de troubler le monde extérieur, nous ne devons pas troubler la vie intérieure. Ne faisons pas la même chose dans le monde intérieur que nous faisons ici par les fumées nauséabondes de nos usines qui produisent des brouillards désagréables, un air plus ou moins toxique.

Ces actions qui visent à harmoniser la vie extérieure amènent un bon état de la vie invisible qui, en retour, étend sur cette vie-ci une influence harmonisante. Ainsi, en établissant en nous, en notre esprit, un état d’harmonie, de paix, que nous pouvons ressentir, grâce à notre bienveillance, notre amour, un reflet s’en produit dans tout ce qui nous entoure, aussi bien dans le monde visible que dans le monde invisible.

Par là seulement pourra se créer un esprit d’harmonie dans le monde extérieur et dans le monde intérieur.


Dimanche 14 janvier 1934