La vision du mystique

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

Ce qu’un mystique ne peut pas voir ou ne voit pas devant ses yeux il le voit dans l’espace, et par conséquent lorsque mille personnes disent : « Ceci n’existe pas », pour le mystique cela existe. Quand elles dépendent du monde objectif pour matérialiser un jour leur idée sous une forme concrète, le mystique la voit déjà dans l’espace. Sa foi devient naturellement plus ferme et plus puissante, tandis que la foi de ceux qui dépendent du monde objectif s’affaiblit chaque fois que leur souhait ne se vérifie pas.

Quand une personne dit : « Cela n’est pas là », le mystique dit : « C’est là. C’est devant moi, je le vois ». L’autre personne dit : « Je ne peux pas le voir. Je suis déroutée ». Une idée qui rend l’une confus, la même idée rend l’autre plus ferme dans sa foi.

C’est grâce à cela qu’un mystique construit les marches pour monter jusqu’à la destination finale. C’est le sens de la résurrection. Tandis que l’homme qui n’a pas construit les marches, aussitôt que le monde objectif le quitte, est perdu dans l’espace. L’un trouve des marches déjà faites dans l’espace pour l’aider à monter, et l’autre se trouve perdu une fois que le vêtement du moi objectif est rejeté sur la terre. Alors, cette âme ne trouve pas de sol sous ses pieds ; le mystique l’a déjà fait. Tandis que chacun dépend d’avoir à construire les choses, à préparer les choses avec ses deux mains, le mystique voit le temps les préparer. Le temps et l’espace, par conséquent, sont les mains et les pieds du mystique

La patience

Comme il y a une saison pour toutes choses, un temps fixé pour la nature pour qu’elles se manifestent, ainsi y a-t-il une saison pour tout événement. La bonne chance, la malchance, l’élévation, l’abaissement, la santé, la maladie, la réussite, l’échec, tout dépend d’un certain temps. Et quand on s’est convaincu du fait que chaque événement est amené par le temps et est fixé pour un certain temps, l’on développe naturellement la foi, et ce qui n’est pas réalisé aujourd’hui, l’on pense que cela se réalisera demain, un jour.

La régression que nous constatons aujourd’hui dans l’humanité est le manque de patience. Si l’on peut réaliser quelque chose tout de suite, alors tout va bien. Et si on ne peut pas le réaliser, alors on pense que cela ne peut pas l’être. Si une chose peut être faite rapidement, alors seulement elle peut être faite, si quelque chose ne peut pas être fait aussi vite qu’on l’espère, alors cela signifie que cela ne peut pas être fait.

Je peux vous montrer que des milliers de gens aujourd’hui, avant l’arrivée de l’échec, acceptent l’échec parce qu’ils n’ont pas assez de patience pour attendre la venue du succès. Bien que le succès soit en préparation, ils sont en telle hâte qu’ils préféreraient faire un échec du succès plutôt que d’attendre le succès. Car ce mystère, qui est le mystère des mystiques, à savoir que toutes choses dépendent d’un certain temps, est oublié par la généralité.

La coïncidence

Le temps se sert des conditions pour amener certains résultats, et bien souvent une condition apparemment mauvaise prépare un bon dénouement, et une condition apparemment bonne prépare un mauvais résultat. Très souvent, donc, celui qui dépend seulement des phénomènes objectifs fait une erreur, il est abusé. Le mystique voit en toutes deux, les conditions adverses et les conditions favorables, ce qui se prépare à venir. L’on pourrait penser que cela provient de l’action même du temps et de l’espace et en croyant à la coïncidence ou l’accident. C’est seulement parce que nous sommes inconscients d’où l’action est partie, de ce qu’elle a amené, et de ce qu’elle prépare, que nous appelons cela coïncidence, que nous l’appelons accident.

En réalité, il n’y a rien qui soit accident. Tout événement, qu’il vienne par notre volonté individuelle, ou par une volonté plus haute, est préparé, est dirigé par une sagesse plus grande, et cela amène un résultat encore plus grand. Et s’il n’est pas dirigé par notre volonté individuelle, il est dirigé par une plus grande sagesse, et il amène un résultat encore plus grand. Le mystique, par conséquent, attend ce résultat qui est amené par le temps et l’espace à travers des conditions diverses.

Le silence

Pour en venir maintenant à la question de la parole et du silence : le mystique a conscience du pouvoir du silence et en même temps de la splendeur du silence. La parole peut accomplir jusqu’à un certain point, et davantage peut être fait par le silence. De grands phénomènes sont accomplis par les mystiques qui ont connu le pouvoir de la parole et en ont fait un usage approprié, et ils ont accompli de plus grands miracles par la splendeur de leur grand silence.

La vie est la réponse

La vie est la réponse à la question du mystique. A toute question qui s’élève dans le cœur du mystique, il n’a qu’à regarder la vie devant lui et elle lui répond. Le mystique est celui à qui une question concernant les affaires ou l’industrie est révélée en regardant un arbre. Quelqu’un rit, quelqu’un pleure, quelqu’un parle, quelqu’un travaille – chaque action est une réponse à ce dont le mystique désire s’enquérir. Aussitôt qu’un son tombe dans ses oreilles, aussitôt que ses yeux tombent sur quelque objet, condition ou personne, la réponse à la question qui s’est élevée dans son cœur lui parvient.

Le mystique n’a pas besoin d’aller voir un chiromancien pour savoir ce qui doit arriver, il n’est pas à la recherche de voyants, le mystique n’a pas besoin de consulter les horoscopes. La totalité de la vie, tout ce qu’il regarde, est la réponse à sa question. Et s’il ne désire pas regarder le monde objectif, il n’a qu’à fermer les yeux et il trouve la réponse en lui-même. La réponse objective l’attend au dehors dans le monde extérieur, et la réponse de la voix intérieure l’attend au dedans. Il a deux manières à sa disposition pour répondre à sa question. Serez-vous surpris, donc, si le mystique ferme la bouche et ne parle à personne pendant des années consécutives ? Pourquoi parlerait-il à quiconque ? Pourquoi demanderait-il ? Il n’y a rien à demander.

L’agitation du mental

Les gens de diverses époques et en différents pays ont adopté des méthodes comme celle de regarder des Saintes Ecritures et celles de chercher la réponse à leur question en regardant les cartes ou en regardant dans leur tasse de thé, et telles superstitions comme d’écouter le chant d’un oiseau ou de regarder une tortue ou un serpent, de voir un chat noir ou d’écouter le son d’un certain oiseau qui leur dit quelque chose – n’importe quoi qui suggère quelque chose. Le mystique n’en a pas besoin. Toute chose en tout temps est une réponse à sa question.

Maintenant, quelle question est-ce que le mystique a à demander ? Plus grand est le mystique d’autant moindres sont ses questions. Plus il va sur son chemin, moindres sont ses questions. Car plus de questions l’on a, plus on paraît non-mystique, parce que questionner est agitation d’esprit. L’esprit agité veut trouver une réponse quelque part et à mesure que la paix vient, les questions deviennent moins nombreuses. Plus proche, plus près de la paix vous allez, moins nombreuses deviennent vos questions. En trouvant la paix, en trouvant la lumière, en trouvant l’harmonie et la joie, les questions sont réduites à rien. Il n’y a alors plus de question. Dès le moment où le mystique a atteint ce stade où il n’a plus de questions, il devient la réponse à toute question.

Vingt mille questions

Un jour, en Inde, j’amenai un ami voir mon Murshid. C’était un homme très matériel, mon ami : agité, pessimiste, doutant et sceptique. Chaque jour je lui disais de venir avec moi voir mon Murshid.

– Oh – disait-il, mais qu’est-ce qu’il fera pour moi ?
– Tu pourrais lui demander quelque chose.
– J’ai vingt mille questions. Quand pourrait-il y répondre ?
– Eh bien, tu pourrais lui poser une ou deux de tes vingt mille questions.
– Oui – dit-il – un jour j’irai le voir. Et je l’emmenai avec moi.

Dès le moment où il vint dans la présence du Murshid il oublia chaque question et commença à me demander : « Qu’est-ce que je vais lui demander ? » Je pensai à part moi : « Voilà qu’il disait avoir vingt mille questions, et maintenant il ne peut pas trouver une piécette dans sa bourse ! ». Il était assis muet, sous le charme, respirant l’atmosphère de la présence du maître. Il n’avait aucun désir de poser une question. Après une conversation et après avoir quitté la maison du Murshid il recommença à avoir envie de me poser vingt questions. Je répondis : « Pourquoi les as-tu oubliées pendant que tu étais là ? » – « Je ne peux pas comprendre pourquoi », dit-il.

La question n’a pas envie de mourir

D’où viennent les questions ? Bien souvent, elles proviennent de l’agitation du mental. Est-ce qu’une réponse pourrait les satisfaire ? Jamais. Croiriez-vous que j’allai trois fois à San-Francisco et chaque fois je vis une dame qui me posa la même question ? Chaque fois je lui répondais et chaque fois que j’y allais, la même question revenait. Cela veut dire que pendant quinze ans il y eut une question et il y eut une réponse, mais la réponse ne fut jamais entendue. Une oreille l’entendait et l’autre la laissait s’en aller, et la question restait là, qui vivait.

La question est un être vivant, la question n’a pas envie de mourir. La réponse la tue, et par conséquent ces âmes charitables qui chérissent la question tiennent la réponse à distance. Bien que la question réclame une réponse, ces âmes l’écartent. Elles disent : « Aucune réponse ne doit l’atteindre, autrement elle mourra. Je veux la garder vivante ». Ne soyez par conséquent pas surpris si pendant vingt ans une personne pose une question à deux mille personnes et reçoit deux mille réponses. Cela veut seulement dire que la réponse ne la satisfait pas, elle veut seulement préserver la question.

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

La bonne question

Question : On dit que Parsifal a trouvé le Graal après avoir posé la bonne question. Quelle est la bonne question ?

Réponse : La question est derrière la création entière. C’est la question qui a amené l’âme ici, et c’est aussi la question qui amènera l’âme à sa destination. Car ce que l’âme demande devient un objectif devant elle, et ainsi elle avance et avance. C’est l’autre côté de la question. Quelqu’un qui ne demande pas n’obtiendra sans doute pas. Néanmoins, une personne qui est contente seulement de la question et non pas de la réponse, gardera longtemps sa question, parce qu’elle n’accepte pas la réponse. C’est de l’agitation d’esprit. Pour tous ceux qui cherchent la vérité, cette recherche est une question, et c’est avec cette question qu’ils progressent dans le monde.

Une question juste est bonne, mais bien souvent, c’est l’agitation mentale qui produit la question. Par exemple, quand le mental de quelqu’un est en désordre il dit : « Ferai-je telle chose, ne la ferai-je pas ? Qu’en pensez-vous ? Et qu’est-ce que les autres personnes en pensent ? Qu’est-ce que mon adversaire en pense, et qu’est-ce que pense mon ami ? Qu’est-ce qu’en pense quelqu’un d’expérience, et qu’est-ce qu’en pense une personne stupide ? ». Il peut connaître l’opinion d’un millier de personnes et pourtant il n’est pas satisfait. C’est de l’agitation. C’est une condition pitoyable, parce que cela signifie qu’un être a perdu le contrôle de son mental. Tant qu’il y a contrôle sur le mental, il a son opinion, et il se tient ferme sur ses pieds.

La paix du mental

Question : Comment puis-je atteindre la paix du mental, calmer mes pensées ?

Réponse : C’est une question très difficile. C’est comme demander : « Comment faudrait-il développer ma voix pour chanter ? » Ce n’est pas le travail d’une journée, et ce n’est pas une seule réponse qui puisse y répondre. Il vous faut passer par le processus de développer votre voix si vous voulez chanter, et si vous voulez calmer votre mental il y a un processus par lequel il vous faut passer. C’est ce processus qui est le chemin de l’initiation.

Le temps et l’espace

Question : Voudriez-vous expliquer un peu plus ce que vous entendez par : « Il y a un temps pour toute chose ? »

Réponse : Il y a un temps pour chaque saison pour qu’elle arrive et qu’elle expire. Comme il y a un temps pour la naissance, ainsi y a-t-il un temps pour la mort. Il y a la naissance et la mort de chaque pensée, de chaque action et de chaque condition, et chacune a un temps fixé.

Question : Le temps et l’espace existent-ils pour le Mental Divin ?

Réponse : Ils existent et ils n’existent pas. Pour un grand musicien le son est le souffle de la musique. Et pourtant afin de jouer de la musique, afin de composer de la musique il doit diviser le son en différentes clés et différentes notes, et cela produit la beauté. Le Mental Divin prend aussi intérêt à cette composition, à cette musique de la création entière. Et par conséquent, c’est la division du temps et la division de l’espace qui sont le secret de la manifestation entière. Si le Mental Divin n’éprouvait pas d’intérêt pour la manifestation entière, Dieu n’aurait pas été le Créateur. Dieu est le Créateur à cause de l’intérêt du Mental Divin pour la création.

L’intérieur et l’extérieur

Question : Vous avez dit qu’un mystique voit quelque chose devant ses yeux comme dans l’espace. Est-ce que vous voulez dire l’espace tri-dimensionnel comme nous le voyons, ou un espace à plus de dimensions ?

Réponse : Je veux dire que cet espace à trois dimensions est une réflexion de l’espace qui est dans la dimension intérieure. C’est une dimension différente, elle n’appartient pas au monde objectif. Et ainsi, ce qui existe dans la dimension intérieure est reflété dans l’espace à trois dimensions. En réalité, donc, c’est quelque chose qui est au-dedans, mais quand le mystique ouvre les yeux il le voit devant lui. Quand il ferme les yeux il voit la même chose au-dedans. La même chose qu’il voit au-dedans de lui-même est reflétée dans l’espace extérieur. Quand il ouvre les yeux il voit la chose dans l’espace extérieur, quand il ferme les yeux il voit la même dans l’être intérieur.

L’unité

Question : La réponse à chaque question existe-t-elle déjà sur un autre plan ?

Réponse : Non seulement sur un autre plan, elle existe ici aussi sur ce plan-ci. La vie est un tel mystère ! Il vient un moment où vous commencez à voir que chaque action qui a lieu est une réponse à quelque chose qui se passe en vous. A ce point qu’il vous arrive de penser à vos affaires ou votre industrie ou vos affaires domestiques, et puis il y a un cheval rétif ; il a cassé la charrette et le cocher est furieux. Ce sont deux choses différentes ; vous pensez à quelque chose d’autre et le cheval est rétif, la charrette est démolie. C’est tout à fait autre chose. Cela n’appartient pas à votre situation, cela n’a rien à faire avec vous. Mais pourtant pour le mystique tout est relié.

L’Être Entier est Un Seul Être, le mécanisme entier fonctionne avec une seule sagesse vers son but. Aucun objectif, aucune condition, ne sont détachés d’une autre condition, parce que pour le mystique il n’y a pas de vie divisée. Il y une seule vie, un seul Être ; et un seul mécanisme fonctionne sans cesse. Par conséquent, un mécanisme fonctionne en relation avec un autre mécanisme, il est en correspondance avec un autre mécanisme. Aussi différent, aussi déconnecté qu’il puisse paraître, il n’est pas déconnecté. Il vous suffit de le voir, et tout vous est révélé. Mais pour le voir il vous faut d’abord éveiller l’œil mystique.

La question n’a pas envie de mourir

Question : C’est peut-être le malaise d’une réflexion distordue qui fait que l’on ne s’aperçoive pas que la réponse est là ?

Réponse : Certainement. Le mental doit être concentré, focalisé, en communication avec la vie au-dedans et au-dehors. C’est grâce à cette communication que l’on est capable de distinguer et de connaître la réponse à sa question.


Suresnes, 2 août 1926

Publié dans Mysticisme – Le chemin vers Dieu – La réalisation du véritable ego – Cahier n°4 – chapitre 15