
Si nous observons les conditions du monde aujourd’hui, si, après avoir examiné ses caractères, nous nous demandons : « L’âge présent est-il un commencement, un âge moyen, un déclin « ? , Les réponses varient. Il y a des gens qui voient partout des signes de décadence, qui croient que le monde était meilleur autrefois et que de toutes les façons, l’humanité s’y trouvait dans de plus heureuses conditions. Il y en a d’autres qui voient en lui un commencement et s’attendent à. de grands développements dans l’avenir.
Certains disent que cette terre est la plus importante de toutes les planètes, que la race actuelle est la plus remarquable et la plus développée, que cette époque est le sommet et le point culminant de la civilisation. D’autres disent que le monde est vieux, il existe depuis si longtemps, ce qui était dans le passé était mieux que ce que nous voyons maintenant, le niveau de tout semble s’être abaissé et où pouvons-nous voir un signe de relèvement ?
Les différents âges
Les Hindous divisent les périodes de l’histoire du monde en différents âges : l’âge d’or, l’âge d’argent, l’âge de cuivre et l’âge de fer. Si nous considérons le monde d’aujourd’hui, nous voyons partout le fer. Plus que jamais l’homme travaille avec le fer. Il l’emploie non pas comme autrefois, presque exclusivement pour la guerre. Mais nous dormons sur le fer, et nous marchons sur le fer, en l’employant sous forme de clous dans nos chaussures. De plus en plus, nos maisons sont construites avec le fer. Notre nourriture est préparée dans le fer, nos ustensiles de cuisine ne sont plus fabriqués avec de la terre ou du cuivre comme autrefois, mais avec le fer et ses composés. L’eau que nous buvons passe à travers le fer. Les tuyaux qui nous entourent sont en fer, et la chaleur qui passe par eux est une chaleur intense et dure comme le fer.
Les persiennes de nos fenêtres ne sont plus faites de bois, mais en fer. Quelquefois aussi nous mettons un grillage devant elles et, pour ainsi dire, nous respirons à travers le fer. De quelque manière que nous le fassions, que ce soit par l’air, par la mer ou par la terre, par le chemin de fer où par la route, nous voyageons dans le fer. On commence à faire même des meubles en tôle et en acier. Le dernier instrument musical que l’on a inventé, la scie, est en acier. Parfois on aimerait un feu de bois dans la cheminée, mais on trouve que ce n’est pas assez pratique. Parfois aussi on aimerait boire l’eau des sources. Mais bientôt cela sera trop difficile, l’eau devenant de plus en plus contaminée. Que ce soit par choix ou par nécessité, le fer nous entoure de tous côtés.
L’utilité prime
L’homme choisit d’abord ce qu’il aime, ensuite il est lié à ce qu’il a choisi, comme l’araignée est liée à sa toile, et alors, comme elle, il se trouve pris dedans et ne peut plus en sortir. L’homme prend le caractère des choses dont il s’entoure. En choisissant le fer, il en emprunte de plus en plus la nature. Le fer est dur, et la chaleur qu’il dégage est intense. Le fer est dur et résistant, et c’est le métal le mieux adapté aux armes de guerre.
Aujourd’hui, l’utilité est devenue une priorité absolue. L’homme de notre époque est audacieux, il tente ce qu’il n’a jamais tenté auparavant, et pourtant, il provoque une destruction sans précédent. L’homme de notre époque accorde une grande importance à ce qui est utile, il y voit un immense avantage. Le fer est utile, et ce que l’homme d’aujourd’hui entend par « utile », c’est quelque chose de matériel. Quelque chose qui peut être acheté et vendu.
Ainsi, le matérialisme ne cesse de gagner du terrain.
L’esprit actuel de l’humanité a comme couronne le mercantilisme et comme trône le matérialisme.
258ème boula du Gayan [1]
Une fois encore, le fer ne pourra jamais être transformé en quelque chose d’aussi raffiné que le cuivre, l’argent ou l’or. Dans la lutte acharnée pour la survie qui se déroule aujourd’hui, la finesse de la vie se perd. L’homme, et même la femme, perdent la délicatesse de la nature, deviennent plus durs et plus rudes.
L’enfance et l’adolescence de l’humanité
Dans les temps éloignés auxquels nous donnons le nom d’âge d’or, nous voyons que l’homme était entouré d’or et qu’il l’employait pour tous ses usages. Homère parle de l’or employé pour la fabrication de toutes sortes d’objets, même pour celle des boucliers et des casques. Quand on ouvre les anciens tombeaux dans les pays méditerranéens, on y trouve l’or en abondance, aussi bien sous la forme d’ustensiles que d’ornements. Et il en était de même avec l’ancienne race primitive d’Amérique, au Pérou et au Mexique, où l’or était d’un usage journalier. Cet âge est quelquefois appelé l’enfance de l’homme, l’âge divin. Et comme l’enfance a quelque chose en elle de l’air du ciel, ainsi en est-il d’un âge où l’homme est encore dans la pensée de Dieu et conserve quelque chose du paradis.
Ensuite un temps est venu où partout l’argent a été employé, pour les objets religieux aussi bien que pour les objets d’un usage journalier. A cette époque de l’âge d’argent l’homme cherche la vertu et la droiture, forme des règles et fait des lois, ordonnant sa vie individuellement et collectivement. Alors il y avait beaucoup de constitutions différentes, les plus petits états ayant chacun ses statuts particuliers, beaucoup de morales différentes pour les individus, quelque chose qui rappelle ce que nous voyons dans la vie des enfants qui grandissent et qui aiment se grouper, former entre eux des associations reflétant leurs aspirations et leur donnant une règle de vie.
La fin de l’exploration
L’âge de cuivre était l’âge de l’art. Dans toutes les races, dans toutes les nations qui se sont développées, il est venu un temps où l’on a donné une plus grande valeur à l’art et l’habileté artistique s’est accrue. On peut remarquer que l’exercice continu des facultés artistiques aboutit à une habileté progressive :, qui se maintient même après les périodes de grande inspiration. Cet âge a le caractère du cuivre, qui peut être employé pour toutes les œuvres d’art.
Il semble qu’à l’heure actuelle, l’homme ait exploré la terre plus largement que jamais auparavant. Et pourtant certains disent : « Ce pauvre monde épuisé que va-t-il produire, n’est-il pas à son déclin « ? On pourrait penser, au contraire, que cet âge est plein de promesse. Dans les différentes parties du monde il y a tant de vastes étendues de terre à peine habitées, tant de forêts vierges, et de montagnes à peine découvertes, avec toutes leurs beautés et tout ce qu’elles offrent de possibilités pour la vie de l’homme. Le temps d’exploration est passé. Il semble aujourd’hui que l’homme commence à peu à peu à peupler la Terre dans son ensemble, et qu’il devrait l’utiliser conformément à la vocation qui lui est destinée..
L’imagination et la pensée
Quand nous considérons le monde de la pensée et de l’imagination, nous constatons que l’homme du passé s’est d’abord contenté de réponses données sous la forme de fables quand il demandait :
- Qu’est-ce que le monde?
- Pourquoi suis-je ici ?
- D’où suis-je venu?
- Irai-je ailleurs après cette vie ?
- L’homme est-il l’être le plus élevé qui existe ?
- Y a-t-il quelque chose au-delà de cette vie ?
- L’homme peut-il atteindre la perfection ?
- Et comment pourra-t-il l’atteindre ?
- Y a-t-il une perfection ou l’avons-nous imaginée « ?
La vérité a toujours été connue des sages. Mais ils furent obligés de voiler cette vérité sous des fables, lesquelles ont été prises d’abord comme une partie de la religion, puis comme un récit historique. Mais à un certain moment les gens instruits voulurent regarder le monde de plus près. Et ils virent un monde qui leur sembla différent de celui dont parlait la fable. Ils ont pensé : « Quelles sont ces histoires ? Ce qu’on nous a raconté n’est pas vrai, les gens religieux ont essayé de nous tromper. Nous ne voulons plus de ces contes. Ils ne sont pas la vérité. Et il n’y a que les faits qui comptent. Nous acceptons seulement ce que nous découvrons par les sens, quelles que soient ces découvertes. Les faits sont la vérité ». Mais le fait n’est pas la vérité, pas plus que ne l’est la fable.
Le mythe est un voile jeté sur la vérité.
De même que le plaisir est l’ombre du bonheur, ainsi un fait est l’ombre de la vérité.
42ème boula du Vadan
Les faits et la vérité
Et l’homme a recherché, de plus en plus, les faits. Les découvrant l’un après l’autre par le biais de la science, l’homme a cherché à sonder les profondeurs de la vie, espérant ainsi trouver la vérité. A l’aide d’instruments, il a pu découvrir ce qu’il ne pouvait percevoir avec ses sens physiques. Puis il a cherché à perfectionner ses instruments pour explorer les manifestations les plus subtiles de la vie. Mais ceci est un long chemin, avec beaucoup de détours. La vérité a toujours été connue. Mais elle a été connue par une petite minorité. En effet, pour pénétrer dans la vie la plus subtile et l’expérimenter, l’homme doit ouvrir d’autres yeux que ses yeux physiques. Il doit « enlever le coton de ses oreilles » comme dit le grand poète Jelal-ud-Din-Roumi.
A cette époque, de tous les côtés nombre de gens réclament la vérité. Mais ils veulent une vérité tangible, une vérité qu’ils puissent saisir avec la main. Ils veulent la peser et la mesurer. Mais c’est comme vouloir percevoir une couleur par le toucher ou vouloir jouir de la musique par la vue. Quand l’homme arrive à comprendre qu’il y a des expériences qui sont plus ou moins fréquentes, plus ou moins généralisées. Des expériences qui ne peuvent être pesées ou mesurées. Alors ne doit-il pas se demander s’il n’y a pas un autre moyen de recherche ? Ceux qui connaissent ces expériences savent quelles sont réelles, qu’elles ne sont ni un rêve ni une imagination. Ils en sont sûrs.
Le dévoilement de l’âme
Leur expérience peut se comparer à ce qu’on éprouve en cherchant à se rappeler une chose à moitié oubliée. A un moment on ne dit plus : « Je pense que je me souviens que c’était ainsi, ». On dit : « Certainement je me souviens que c’était ainsi ». On en est devenu sûr par une certitude uniquement intérieure, sans autre preuve que sa propre certitude. La vérité qui est cachée dans la profondeur de l’être humain peut être découverte par le dévoilement de l’âme. L’âme est enclose par l’esprit et par le corps. Mais quand sa lumière est dévoilée, elle jaillit, lui révélant la vie qui l’entoure, avec la profondeur de la vie intérieure.
Une évolution spiralée
Que peut-il venir maintenant ? Un âge de plus en plus dur, comme le fer ? Tout procède par cycles dans l’univers. Et, l’homme étant arrivé à l’âge de fer, on peut avoir l’espoir qu’un changement surviendra. De même que se succèdent le printemps, l’été, l’automne et l’hiver, et que revient encore le printemps, de même que les arbres se couvrent de feuilles et que ces feuilles s’épanouissent, puis tombent et qu’ensuite revient une nouvelle floraison, une nouvelle verdure ainsi en est-il du genre humain. Dans l’évolution de l’homme, il y a des cycles, il n’y a pas une ascension permanente ou une descente continue. Les époques suivent un cours d’évolution, et retournent à un point près de leur origine. C’est une ligne spirale que trace leur marche.
On constate que, depuis quelque temps déjà, des signes témoignent d’un désir de plus de beauté dans la vie, une beauté visible dans notre environnement et, surtout chez les jeunes, un désir de beauté intérieure, invisible, celle de la personnalité. Lorsque le cœur de l’humanité s’ouvre à la beauté sous toutes ses formes, c’est le signe d’un renouveau.
[1] Le Vadan, comme le Gayan et le Nirtan, est un recueil de pensées, d’aphorismes, d’invocations et de prières composés par Inayat Khan.
