L’art et la vie

Art, sculpture et symbolisme

À toutes les époques de l’histoire, l’art semble avoir joué un rôle prépondérant dans la vie de l’humanité. À travers toutes les périodes de prospérité et de déclin, à travers tous les changements qu’il a connus, l’art a toujours été l’âme de la vie. Il ne peut en être autrement, car l’art est l’amélioration de la nature.

On dit que la nature est l’œuvre de Dieu et l’art celle de l’homme. Mais en même temps, la nature est l’œuvre de Dieu et l’art est l’œuvre de Dieu à travers l’homme. En d’autres termes, l’art parachève la nature. L’artiste, que vous le considériez comme évolué ou non, est en effet la main de Dieu. Car ce qui ne se trouve pas dans la nature, l’artiste l’ajoute. C’est pourquoi l’art s’est souvent révélé être une étape vers le sanctuaire de Dieu.

Les soufis ont vu Dieu dans le royaume de l’amour, de l’harmonie et de la beauté. La tendance artistique montre ces trois éléments, car la beauté nait de l’harmonie. Si la disposition des lignes n’est pas harmonieuse, un objet ne peut être beau. Si la composition des couleurs n’est pas harmonieuse, un objet ne peut être beau. L’harmonie crée donc la beauté, et l’amour de la beauté aboutit à l’art. Ainsi, l’art est la pratique de la philosophie enseignée par le soufisme : la philosophie de l’amour, de l’harmonie et de la beauté.

L’ouverture de l’œil intérieur

Aujourd’hui, l’art de la sculpture suscite partout une admiration et un engouement croissants. Les sculpteurs d’aujourd’hui déploient également de grands efforts pour produire l’art que l’âme du monde recherche. Pourtant, il semble que les sculpteurs d’aujourd’hui soient continuellement à la recherche de quelque chose qui est perdu. Et le jour où ils l’auront trouvé, ils seront pleinement satisfaits. Aujourd’hui, un sculpteur regarde l’art grec avec envie et avec l’espoir qu’un jour, il pourra produire ce qui a été produit hier.  Le handicap réside dans la méthode de développement. Avant d’essayer d’imiter l’art ancien, il faut d’abord ouvrir son œil intérieur, regarder la vie telle qu’elle est.

La statue est quelque chose de mort ; si l’on veut l’imiter et créer quelque chose qui lui ressemble, c’est comme imiter quelque chose qui est mort. La première chose à comprendre est ce qui a produit la statue. C’est l’inspiration qui l’a produite ; c’est l’ouverture de l’œil intérieur qui a produit l’art d’hier, et les sculpteurs ont du mal à reproduire cet art aujourd’hui. Avec tout le développement de la sculpture, on constate que la finesse manque, que le magnétisme manque, que l’attraction manque. Et ce manque vient de la méthode actuelle qui consiste à suivre l’art d’un point de vue pratique.

L’art vient de l’inspiration

Je regardais les statues au musée d’art de San Francisco. Et devant la porte du musée, il y avait une statue qu’on ne pouvait pas manquer de remarquer, car elle était placée là pour accueillir les admirateurs de l’art. Quelqu’un m’a dit : « C’est la statue du Penseur de Rodin ». Je me suis arrêté là et j’ai pensé : « Est-ce vraiment un penseur ? Ni son expression, ni son corps musclé, ni sa façon de s’asseoir, ni sa pose n’ont l’expression d’un penseur ». Mais ensuite, je me suis dit : « Un soufi doit être d’accord avec tout le monde ». « Oui », ai-je dit, « Oui, il réfléchit intensément ». Quand une statue est faite ainsi, cela signifie qu’elle est le résultat d’une réflexion intense, qu’une personne a vraiment fait un effort.

Mais l’art ne s’accomplit pas par l’effort. L’art ne nécessite pas d’effort. L’art vient de l’inspiration. La vie d’un artiste doit être facile, sans anxiété, sans souci, sans la pensée de produire quelque chose. Il doit être passif, afin de laisser la statue prendre forme naturellement. Alors, le Créateur Lui-même, le Seigneur de la beauté, utilise l’artiste comme Sa plume.

L’art grec

Dans l’Antiquité, les gens étaient très souvent inspirés par leur amour de la subtilité, de la beauté. Lorsque nous étudions l’art grec, nous constatons que les Grecs avaient une perception fine et subtile. Leurs statues nous montrent qu’ils n’exprimaient pas leur philosophie en termes rigides et simples. Ils ont créé un sanctuaire dédié à la sagesse sous la forme d’une légende, sous la forme d’une histoire ; ils ont inscrit des paroles de vérité dans un cadre magnifique. Cela nous montre la subtilité de leur nature. C’est de cette subtilité qu’est né un art merveilleux.

Un jour, quelqu’un m’a demandé, en me montrant une statue grecque antique de Vénus : « C’est dommage que les bras soient cassés ! Qu’est-ce que cela signifie ? ». J’ai répondu : « Cela suggère que la femme conquiert sans épée, sans armes ». L’idée est que lors de l’étude d’un fragment de statue antique, quelle que soit sa condition, vous découvrez chaque détail est chargé de sens.  Et si cela n’a pas de sens, vous pouvez l’interpréter à votre manière.

Le magnétisme de certaines statues

Les statues des temps les plus anciens se trouvent en Inde et en Chine. En étudiant ces statues, on constate que les sculpteurs ne se sont pas contentés de les réaliser dans les moindres détails, mais qu’ils leur ont également insufflé un magnétisme. Des centaines et des milliers de fois, les gens ont fait l’expérience qu’une telle statue n’est pas seulement une statue magnifique, mais qu’il y a aussi du magnétisme en elle. Cela montre que l’artiste de cette époque-là n’était pas seulement un artiste, son art avait également quelque chose de magique, une influence qui pouvait durer des milliers d’années. Chaque fois que vous vous approchez d’une telle statue, elle a un certain effet sur vous. Le simple fait d’être en sa présence, de la regarder, de s’asseoir devant elle, vous permet de ressentir son influence aussi intensément que vous ressentiriez l’influence d’un être vivant, voire davantage.

Il n’est donc pas surprenant que les hindous aient conservé pendant des siècles dans leurs temples les idoles de Brahma, Vishnu, Shiva, Rama et Krishna. Même avec toute leur grande philosophie et leur compréhension de la vie, cet art les a toujours aidés, inspirés et leur a donné cette influence que l’on recherche en entrant dans un temple. On pourrait dire que lorsqu’une statue a été placée dans un sanctuaire et qu’elle a été vénérée pendant très longtemps, cela l’a magnétisée. Pourtant, la statue doit d’abord avoir quelque chose qui attire pour inciter les personnes intelligentes à s’incliner devant elle. C’est comme si la statue disait : « Viens ici homme vivant, avec toute ton intelligence, et incline-toi devant moi. Je suis assise ici, pleine de vie et d’influence, même si je ne parle pas ».

Une source de révélation

On parle beaucoup d’un sculpteur de l’Antiquité qui s’appelait Azar. La particularité de son art était que dès que ceux qui s’opposaient au culte des idoles de l’époque voyaient une statue d’une idole réalisée par Azar, ils se convertissaient à cette religion. L’art conquiert l’humanité sans paroles.

L’art des temps anciens n’était rien d’autre que du symbolisme. À une époque où l’art de l’imprimerie n’était pas encore utilisé, ni même découvert, le seul moyen de transmettre une idée aux générations futures était à travers l’art. À l’aide de différents symboles, les artistes exprimaient l’inspiration et la sagesse qu’ils souhaitaient léguer à l’humanité. C’est pourquoi on trouve très souvent une lecture sacrée dans les œuvres d’art anciennes.

Un jour viendra où les gens ne seront plus seulement curieux des sculptures anciennes, mais commenceront à lire l’art des peuples anciens comme des écritures sacrées. Il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui, une grande curiosité se manifeste partout, avec le désir d’aller étudier l’art des temps anciens en Orient, en Égypte, en Inde, en Chine. Jusqu’à présent, on apprécie le savoir-faire, la grande finesse et la beauté avec lesquels il a été produit. Mais le jour où les amateurs de beauté le regarderont d’un point de vue spirituel, ils trouveront dans l’art ancien une expression de la sagesse divine. L’art deviendra une source de révélation divine.

Des statues étranges

Dans l’art ancien, on trouve souvent des visages qui ne ressemblent pas à ceux des êtres humains. Cela signifie simplement que l’artiste a adopté une manière exagérée de représenter les êtres afin de mettre en évidence les caractéristiques de leurs différents traits.

De plus, lorsqu’on regarde une statue qui n’est pas très différente d’un être humain, c’est comme si on regardait l’un de ses semblables ; il n’y a pas de différence, et lorsqu’il n’y a pas de différence, il n’y a pas de vision claire. La vision claire vient de la différence. Certains artistes de l’Antiquité, en particulier ceux de Chine, ont adopté cette méthode particulière consistant à réaliser des sculptures exactement semblables à des êtres humains, mais légèrement différentes ; et en les rendant légèrement différentes, ils ont produit cette clarté de vision qui a permis à l’homme de voir à travers elles et d’y reconnaître quelque chose qu’il n’aurait pas reconnu autrement.

Et de la même manière, ils ont créé des animaux de différentes espèces. Parfois, dans l’art ancien, nous voyons des animaux qui ne ressemblent pas à ceux que nous connaissons. S’ils étaient identiques à ceux que nous connaissons, ils ne nous inspireraient aucune idée ; mais le fait de les rendre différents nous aide à concentrer notre esprit sur une idée. Une telle sculpture nous parle plus fort que celle que nous connaissons facilement et dont nous pouvons facilement dire : « C’est un chat ou un tigre ». L’esprit est alors prêt à recevoir la leçon que l’objet est censé nous enseigner. C’est pourquoi de nombreuses statues anciennes semblent étranges.

L’expression de la sagesse divine

Le développement de l’art antique, qui reproduisait les petits ongles d’un animal, les petites lignes ici et là, nous montre qu’une attention extrême était accordée à l’œuvre d’art ; un grand savoir-faire était mis en œuvre, et chaque détail était pensé et réalisé. Ensuite, lorsque nous voyons les matériaux à partir desquels les sculptures de l’Antiquité étaient réalisées, cela est encore plus merveilleux. Les artistes ont utilisé de l’argile, qui a été transformée en différents objets, et bon nombre des statues réalisées il y a des milliers d’années sont aujourd’hui intactes et semblent aussi fraîches que jamais.

Il ne fait aucun doute que l’art de la sculpture se démarque et attire l’attention avant tout autre type d’art. Dès que les troubles dans le monde s’apaiseront et que cette époque de labeur et de conflits touchera à sa fin, cet art connaîtra un essor. Les gens l’apprécieront davantage, ils l’estimeront davantage, ils apprécieront l’artiste ; et ce jour-là, l’art atteindra une plus grande notoriété. Il ne fait aucun doute qu’à mesure que le monde évoluera, il viendra un temps où l’art atteindra sa gloire originelle et deviendra le moyen d’exprimer la sagesse divine. Ce jour-là, les mots ne seront plus nécessaires ; l’art lui-même sera la source de la révélation.

L’influence des œuvres d’art

De plus, qu’un artiste en soit conscient ou non, ce qu’il crée a une influence. Lors d’un séjour à Berlin, j’ai vu des statues autour du palais impérial. En les regardant, je me suis dit : « Pas étonnant que cet empire soit tombé. Il ne pouvait en être autrement ». C’était comme si ces statues avaient été placées là dans le but de le détruire. Le symbolisme que l’artiste y avait consciemment ou inconsciemment mis n’était rien d’autre qu’une source de ruine. Quiconque vivait dans ce palais serait ruiné ; il ne pouvait en être autrement. Même aujourd’hui, ou à tout moment, si quelqu’un y vit, il y aura une chute ; on ne peut rien y faire.

Question : Est-il possible qu’une chose soit belle et ait pourtant une mauvaise influence ?

Réponse : Il est très difficile de dire ce qui est beau. C’est en accord avec  notre propre conception. Parfois, ce qu’une personne considère comme très beau, une autre personne le trouve très laid. De même, quelque chose qui semble très beau peut avoir un effet inverse, comme un fruit qui est beau à l’extérieur, mais qui peut être très amer lorsqu’on le mange. Quelque chose qui n’est pas beau dans son effet n’est pas vraiment beau.

Le symbolisme

Question : Si le symbolisme peut avoir de tels résultats, devrait-il être appris avant toute autre chose?

Réponse : Dans une certaine mesure, le symbolisme peut s’apprendre. Mais le symbolisme ne s’acquiert pas uniquement par l’apprentissage, il vient par intuition. Le symbolisme est un langage intuitif, il vient de lui-même. On commence à comprendre la signification des différentes formes. Quand on dit que les douze apôtres ont commencé à connaître différentes langues, cela signifie simplement qu’ils connaissent la langue de chaque personne.

Supposons qu’il existe un livre sur le symbolisme, et que ce livre explique la signification des différents symboles. Ce ne serait que la signification donnée par l’auteur du livre. Peut-être que tout ce qu’il dit est faux. Mais lorsque le symbolisme vient par intuition, alors la véritable signification du symbole est révélée. Par conséquent, la connaissance des symboles n’est pas une connaissance acquise par l’apprentissage. Il faut d’abord ouvrir la faculté intuitive, puis toute la signification du symbolisme est comprise. Et c’est souvent une signification très différente de ce que l’objet semble être. C’est un langage tout à fait différent, c’est l’apprentissage du langage de la vie.

Question : Est-ce la même langue pour tous ?

Réponse : Oui, mais leur signification diffère selon le stade d’évolution et selon la direction dans laquelle les gens regardent. Sous le même soleil, nous voyons toutes choses plus ou moins de la même manière, et de la même façon, dans la lumière intérieure, nous voyons tous la signification des symboles de la même manière. La seule différence réside dans les différences individuelles, en d’autres termes, dans les limitations. C’est pourquoi les sages s’exprimaient très souvent en symboles. Même leurs plaisanteries étaient exprimées en symboles.


Suresnes, le 25 juin 1926.

Sera Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demaincahier n°1 – chapitre 2 – 1