
On se demande, spécialement dans la partie occidentale du monde, ce que peut être le chemin du disciple. Il est certain que ce chemin du disciple a aussi été le chemin de ceux qui ont suivi le Christ et tous les autres maîtres, mais l’état d’esprit moderne, par son influence nouvelle, a ôté une grande partie de l’idéal qui existait dans le passé. Ce n’est pas seulement que l’idée de la discipline spirituelle semble être peu connue, mais même l’attitude idéaliste envers la maternité et la paternité, l’attitude idéaliste envers les gens âgés semble être plus méconnue.
La conséquence de ce changement dans l’idéalisme du monde a travaillé, sans bruit, à un tel point, que nous en voyons maintenant le résultat dans un conflit mondial. Les difficultés entre nations, les difficultés entre les classes, les troubles dans la société et dans la vie domestique viennent de cette seule et même raison. Si quelqu’un me demande : « Quelle est la cause de l’agitation actuelle du monde ? », je répondrai d’un mot : « Le manque d’idéal ».
La considération, naissance de l’âme
Le chemin de la discipline spirituelle, dans les temps anciens, était une leçon qui apprenait comment se conduire dans toutes les directions de la vie. L’homme n’est pas seulement son corps, il est son âme. Et si un enfant est né sur la terre, cela ne veut pas dire que son âme soit née. L’âme naît à partir du moment où la considération est née. Cette naissance de la considération est vraiment la naissance de l’âme ; l’homme montre son âme dans sa considération. Certains montrent de la considération dès leur enfance, d’autres, peut-être dans toute leur vie ne s’éveillent pas à la considération.
Les gens disent que l’amour est un élément divin. Oui l’amour est un élément divin, mais l’expression divine de l’amour est seulement dans la considération, et il ne serait pas tout à fait faux de dire que l’amour sans considération n’est pas pleinement divin. L’amour qui n’a pas de considération perd son parfum. Et puis, ce n’est pas l’intelligence qui est considération, c’est l’équilibre entre l’amour et l’intelligence qui amène la considération, c’est l’action et la réaction de l’amour et de l’intelligence qui produisent la considération. Les enfants qui ont de la considération, des égards, sont plus précieux que des joyaux pour leurs parents. Le conjoint dans la vie qui est attentionné, l’ami qui est attentionné, tous ceux avec lesquels nous venons en contact qui ont des égards, nous les considérons comme précieux.
Un attribut à cultiver
Par conséquent, c’est la leçon de la considération qu’on appelle le chemin du disciple et c’est cela que donne l’instructeur spirituel. Ce n’est pas que les grands maîtres aient voulu que leurs disciples leur donnent cela à eux-mêmes, ou que la dévotion des disciples soit pour eux-mêmes, ou le respect des élèves pour eux-mêmes. Si un maître attend cela, ce ne peut pas être un maître. Comment pourrait-il être maître spirituel, celui qui dépend du respect, de la dévotion, de la considération de son élève ? Il doit être au-dessus de cela pour être au-dessus d’eux. Mais c’est enseigné pour le bien de leurs élèves, comme un attribut qui doit être cultivé.
Jusqu’à présent, en Inde, il y a eu une certaine coutume. Je l’ai moi-même observée quand j’étais jeune. Quand j’allais à l’école pour apprendre l’A.B.C. avec le maître, la première chose que mes parents m’ont enseigné fut le respect, la considération et une tendance polie envers lui. On peut se demander jusqu’à quel point les idées modernes concernant l’enfant qui va à l’école sont les mêmes. L’enfant pense que le professeur est nommé pour accomplir un certain devoir. Il ne connaît pas le professeur, le professeur ne le connaît pas. Quand il rentre à la maison, il a la même tendance envers ses parents qu’il a à l’école. Pour la plus grande part les enfants grandissent en pensant que toute l’attention que leurs parents leur donne fait partie de leur devoir. Ils pensent : « Peut-être que si je peux, je le leur rendrai ».
Devenir pleinement humains
La conception ancienne était différente. Par exemple, le Prophète Mohammed enseigna à ses disciples que la plus grande dette qu’un homme – tout homme – devait payer, était envers sa mère. Et s’il voulait que ses péchés soient pardonnés, il devait agir de telle sorte dans la vie qu’à la fin sa mère, avant de quitter cette terre, lui dise : « Je t’ai pardonné ta dette ». Il n’y avait rien, ni argent ni service, tels que quelqu’un ait pu dire : « J’ai payé ». Non pas : la mère devait dire : « Je t’ai pardonné cette dette ». Que cela enseigne-t-il ? Cela enseigne la valeur de cet amour sans égoïsme qui est au-dessus de toute passion humaine.
Si nous demandons à notre moi profond pour quelle raison nous sommes venus sur la terre (peut-être eut-il mieux valu pour nous de rester des anges : pourquoi ce corps mortel ?) – la réponse viendra sûrement de leur propre cœur à ceux qui sont sages, que nous sommes ici pour faire l’expérience d’une vie plus complète, pour devenir pleinement humains. Cette plénitude de l’humanité gît dans la considération. Chaque action faite avec considération a sa valeur, chaque mot prononcé avec considération est précieux.
Le sentiment
« Bénis sont les doux, les pauvres en esprit »
Tout l’enseignement du Christ enseigne une seule chose : la considération. Bien que cela semble simple, pourtant c’est une dure leçon à apprendre. Plus nous voudrions agir selon cet idéal, plus nous nous rendons compte que nous échouons. Plus nous avançons sur la voie de la considération, plus délicats deviennent nos yeux pour la percevoir ; nous sentons la plus petite faute et nous nous en affligeons. Ce n’est pas n’importe quelle personne qui se donne le mal de parcourir ce chemin. Il n’est pas vrai que chaque personne soit une plante, il y a beaucoup de rochers. Ils ne veulent pas avoir de considération, ils trouvent que cela donne trop de mal. Evidemment, le rocher ne souffre pas, c’est celui qui ressent qui souffre.
Pourtant, c’est dans le sentiment qu’il y a la vie. La joie de la vie est grande. Même avec la souffrance on préférerait être une personne vivante plutôt qu’un rocher, parce qu’il y a une joie à vivre, à se sentir vivre, qu’on ne peut exprimer en paroles. Après combien de millions d’années la vie ensevelie dans les pierres et les rochers s’est-elle élevée jusqu’à l’être humain ! Alors si quelqu’un veut rester un rocher, il aurait mieux fait de le rester en fait. Mais l’inclination naturelle en chaque individu doit être de développer pleinement des qualités humaines.
La confiance
La première leçon qu’apprend un disciple dans son chemin est ce qu’on appelle en termes soufis Yaqeen, et Yaqeen veut dire confiance. Naturellement, cette confiance il la donne à son frère humain qu’il considère comme son maître, son guide spirituel.
Il y a trois espèces de gens, trois classes qu’on peut distinguer. L’un donne et ne donne pas une partie de sa confiance, il vacille, pensant : « Oui, j’ai confiance mais peut-être que je l’ai, peut-être que je ne l’ai pas ». Et cette sorte de confiance le place dans une situation très difficile. Il vaudrait mieux qu’il ne donne pas du tout sa confiance. C’est de la tiédeur, c’est de l’eau ni chaude, ni froide. En toutes choses que fait celui-là, dans les affaires, dans sa profession, il agit de même ; il a confiance et il doute, il a confiance et il a peur. Il ne marche pas dans le ciel, il ne marche pas sur la terre, il est entre les deux.
Il y a une autre sorte de gens. Une personne de cette sorte donne sa confiance au maître, mais n’est pas sûre d’elle-même. Elle dit : « Oui, j’ai donné ma confiance », mais elle n’est pas sûre si intérieurement, elle l’a donnée. Cette personne n’a pas confiance en elle-même, elle n’est pas sûre d’elle-même. Par conséquent, sa confiance n’a pas de valeur.
Une troisième personne est celle qui donne sa confiance parce qu’elle se sent confiante. C’est cette confiance seule qu’on peut appeler Yaqeen.
La confiance dans le cœur
Il y avait des gens de toutes ces catégories autour de Jésus-Christ. Des milliers de gens de la première catégorie entourèrent le Maître, et le laissèrent. Il ne leur fallut pas un moment pour être attirés, et pas un moment pour abandonner le Maître. Dans la seconde catégorie sont ceux qui poursuivent pendant quelque temps, comme un homme ivre poursuit, et, quand la sobriété revient, se demande : « Où est-ce que je vais ? Pas dans la bonne direction ! » Ne pensez pas que ceux de cette catégorie ne suivent pas les prophètes. Des milliers et des milliers suivirent les maîtres et les prophètes.
Mais ceux qui restèrent jusqu’au bout de l’épreuve furent ceux qui, avant de donner leur confiance au maître, avaient d’abord confiance dans leur cœur. Ce sont eux qui, si le ciel se changeait en eau et si l’eau devenait terre, si le ciel descendait sur terre et que la terre montait au ciel, resteraient tout de même, fermes dans la confiance qu’ils avaient une fois conçue. Pensez que par la voie du disciple, on a appris une morale, une morale selon laquelle en quelque situation que ce soit dans la vie, comme mari et femme, fils, fille, serviteur, ami, on suivra fermement et sûrement partout où l’on ira avec confiance.
Le sacrifice
Après Yaqeen, qui veut dire confiance, il vient une épreuve : c’est le sacrifice ; c’est l’idéal dans le sentier de Dieu. Ce qu’on possède de plus précieux n’a pas assez de valeur, rien n’est assez grand pour le sacrifier. Aucun parmi les disciples du Prophète, ses vrais disciples, ne pensait que sa vie était un sacrifice trop grand si elle était demandée.
L’histoire suivante, qui concerne ‘Ali, est très bien connue. On entendit parler d’un complot selon lequel une certaine nuit des ennemis comptaient tuer le Prophète, et ‘Ali en eut connaissance. Il n’en parla pas au Prophète, mais le persuada de quitter sa maison pendant que lui-même y restait, car il savait que, s’il s’en allait aussi, les assassins le suivraient et trouveraient où se trouvait le Prophète. Il dormit dans le même lit, à la place du Prophète, pour que les assassins le trouvent. Pourtant, il n’était pas prêt à perdre la vie sans se défendre. En fait, le complot échoua et les ennemis ne purent toucher ni le Prophète, ni ‘Ali.
Il n’y a pas qu’un exemple, il y a des milliers d’exemples où l’amitié formée en Dieu et dans la vérité, est une amitié pour toujours entre le maître et le disciple. Rien au monde ne peut la briser. Si le lien spirituel ne pouvait persister, comment un lien matériel pourrait-il durer ? Il s’userait, car c’est un lien du monde. Si la pensée spirituelle ne peut pas former un lien entre deux âmes, quoi d’autre pourrait être un attachement assez fort pour durer ici et dans l’au-delà ?
L’enseignement
La troisième leçon dans le chemin du disciple est l’imitation, ce qui veut dire imiter le maître dans chacune de ses attitudes, son attitude envers des amis, son attitude envers les ennemis, son attitude envers les gens stupides et envers ceux qui sont sages. Si l’élève agit à sa guise et si le maître agit à sa guise, il n’y a aucun bénéfice en dépit de tout sacrifice et de toute dévotion. Souvenez-vous qu’aucun enseignement ni imitation n’a une aussi grande valeur que l’imitation du maître dans le chemin de la vérité, et que dans l’imitation du maître tout le secret de la vie spirituelle est caché. Ce n’est pas l’imitation de son action extérieure, mais aussi de sa tendance intérieure.
La quatrième leçon qu’apprend l’élève est encore différente, et cette leçon consiste à retourner la notion de maître en l’appliquant à ce qui est au-dehors, jusqu’à ce que l’élève arrive à voir dans le sage et dans l’insensé et sous toutes formes, son maître qui l’enseigne.
La cinquième leçon qu’apprend le disciple est de donner tout ce qu’il a jusqu’ici donné à son maître : la dévotion, le sacrifice, le service, le respect, de le donner à tous, parce qu’en tous il voit son maître.
Il y a une personne qui n’apprendra peut-être pas ces leçons de toute sa vie, et une autre qui apprendra toutes ces cinq leçons en peu de temps.
L’initiation
Il y a une histoire qui dit que quelqu’un alla voir un maître et lui dit : « Je voudrais être votre élève, votre disciple ». Le maître dit : « Oui, j’en serai très content ». Cet homme qui était conscient de ses nombreuses fautes, fut surpris que le maître l’accepte si volontiers comme disciple.
Il dit : « Mais je me demande si vous savez combien j’ai de fautes ! ». Le maître répondit : « Oui, je connais déjà vos fautes, pourtant je vous accepte comme disciple » – « Mais j’ai beaucoup de vilains défauts, je suis joueur » – « Cela n’a pas beaucoup d’importance » dit le maître. « Je m’adonne parfois à la boisson » – « Cela n’a pas beaucoup d’importance » dit le maître- « Eh puis il y a bien d’autres défauts ». Le maître répondit : « Cela m’est égal ». Et il ajouta : « J’ai accepté tous vos défauts, maintenant vous devez accepter une condition de votre maître ». – « Oui, très volontiers, qu’est-ce que c’est ? ». Le maître répondit : « Vous pouvez commettre vos fautes, mais non pas en ma présence ; c’est ce seul respect que vous devez conserver à votre maître. »
Le maître savait que ces cinq leçons de la voie du disciple lui étaient naturelles. Il fit de lui un initié, et aussitôt que cet homme s’en alla et eut quelque inclination pour le jeu ou pour aller à une certaine maison, ou pour aller boire, il vit chaque fois le visage de son murshid devant lui. Quand il revint voir le maître, le maître lui demanda en souriant : « Avez-vous commis quelque péché ? », il répondit : « Oh non, la grande difficulté est que chaque fois que je veux commettre une de mes fautes habituelles, mon murshid me poursuit ».
L’esprit du disciple
Ne pensez pas que cet esprit soit seulement cultivé. On peut trouver cet esprit dans un enfant innocent. L’autre jour, cela m’a beaucoup amusé d’entendre un petit enfant de quatre ans me répondre, quand je lui ai demandé : « Est-ce que tu as été méchant ? » : « Je voudrais être méchant, mais ma bonté m’empêche ». Cela nous prouve que l’esprit du disciple est en nous. Souvenez-vous qu’est maître celui qui est lui-même un disciple. En réalité il n’existe rien qu’on puisse appeler un maître. Dieu seul est le maître, nous tous sommes des disciples. La leçon que nous avons tous à apprendre est la leçon du disciple ; c’est la première et la dernière.
Genève, 1921
Publié dans Mysticisme – Le chemin de l’initiation – La guidance divine – cahier n°5 – chapitre 11
