
L’épreuve et le don
Oui, certes, il y eut, dans la vie de cette personne, une fatalité, un destin qui eut des accents de tragédie : mais il y avait aussi en Lucy Goodenough un libre-arbitre affirmé et surtout une volonté puissante. A ne considérer que le destin, on aurait pu dire que celui–ci avait fait d’elle, dont la santé était déjà diminuée, une cible pitoyable pour la malveillance d’un entourage qui ne la comprenait pas, qui supportait mal sa nature exclusive et peu sociable, et en outre qu’elle était devenue, par des circonstances malignes – la perte de cette lettre – une victime expiatoire.
Mais ce serait ne pas voir qu’en dépit de ce destin, et en face de l’opprobre et de l’opposition qui l’entouraient et qui cherchaient à l’empêcher d’agir pour ce qui était son seul but, il y avait l’idéal sans faille. Il y avait la volonté hors du commun de Murshida Sharifa. Et l’on vit se vérifier une fois de plus que ce sont les circonstances contraires qui permettent à une grande âme de donner toute sa mesure.
Pîr-o-Murshid Inayat Khan a souvent parlé de ce qu’est le libre-arbitre au regard du destin :
« L’homme possède en lui deux aspects. L’un de ces aspects est son être mécanique dans lequel il n’est qu’une machine contrôlée par les conditions, par ses impressions, par les influences externes, par les influences cosmiques, par ses actions. Tout ce qui travaille de façon mécanique tourne sa vie en conséquence ; il n’a aucun pouvoir sur les conditions, il est juste un instrument soumis aux influences. Plus cet aspect est prononcé dans l’homme, moins évolué il est ; c’est un signe de moindre évolution.
Un autre aspect de l’homme est l’aspect créatif dans lequel il montre qu’il est le représentant du Créateur, dans lequel il montre qu’il n’est pas seulement relié à Dieu, mais qu’il fait partie de Dieu, que son être le plus profond est Dieu ».
Destin et libre-arbitre’ – Le Front souriant 1
Un engagement sans faille
Pendant tout le temps en effet que Murshida passait à travers cette épreuve qui s’aggravait sans cesse, soit de 1929 à 1937, elle ne cessa, à aucun moment, de continuer à répandre l’enseignement de son Murshid. Elle ne cessa de parler en public. Et quant à l’aide qu’elle apporta individuellement aux murîds de Murshid, à ceux qui se trouvaient désorientés par le départ du Maître et qui ne trouvaient pas ailleurs cet esprit qu’elle seule leur apportait dans toute sa pureté, il faut les avoir entendus en parler, comme nous avons pu le faire, pour se rendre compte de la valeur de ce qu’elle représentait pour eux.
Car il faut s’imaginer en même temps – répétons-le – que cette femme était tenue pour suspecte. Que sa réputation était ternie – aux yeux de certains du moins – qu’on la vilipendait à mots couverts. Que la calomnie faisait son œuvre. Et que l’on cherchait à écarter d’elle les gens qui désiraient la voir ou l’entendre. Un fait objectif fera mieux comprendre le genre de difficultés que cette opposition lui créait. On n’osait pas, au cours des Écoles d’été, lui interdire ouvertement de parler dans le Hall de conférence à Suresnes. Mais un homme se postait à l’entrée, abordait les auditeurs qui se présentaient. Et il leur glissait en confidence que l’oratrice était quelqu’un « qui n’était pas dans la bonne ligne. Qu’elle répandait une influence néfaste ». Beaucoup s’en allaient. Un certain nombre de personnes cependant voulurent se rendre compte par elles-mêmes, et généralement, elles restèrent.

Les principaux auditeurs
Ce fut le cas d’un certain nombre de celles qui jouèrent par la suite un rôle important dans la propagation du message Soufi de Pîr-o-Murshid Inayat Khan. Nous en reparlerons. Mais nous voulons dès maintenant nommer les principaux :
Il y eut le fils aîné du Maître, Vilayat Khan 2 (plus tard Pîr Vilayat). Bravant le « cordon sanitaire » qui isolait Murshida Sharifa, il vint souvent assister à ses conférences durant les Écoles d’été. Il fut un des rares qui cherchèrent à lui rendre service pendant sa dernière maladie. Et il honora toujours sa mémoire. Il y eut aussi un certain nombre de leaders et de personnalités du Mouvement Soufi. Il y eut par exemple Sirkar van Stolk, Représentant Général pour les Pays-Bas, Wazir van Essen. Tous deux introduisirent le message Soufi en Afrique du Sud, où il est maintenant florissant. Il y eut Shanavaz van Spengler, le philosophe Louis Hoyack et quelques autres personnalités néerlandaises, sans compter le petit groupe des murîds français qui se réunissait autour d’elle le reste de l’année.
Parmi ces quelques fidèles néerlandais, nous désirons citer le cas d’Antoinette Schamhart, parce qu’il est typique de l’effet que produisait Murshida Sharifa sur ces personnes. Nous pouvons parler d’elle en connaissance de cause, puisqu’elle fut la mère d’Elise Schamhart et une seconde mère – et une mère spirituelle – pour Michel Guillaume. En outre, elle fut une des seules amies et proches confidentes de Murshida Sharifa.
Antoinette Schamhart
Toute sa vie depuis sa jeunesse, Antoinette Schamhart avait cherché la vérité. Sa religion n’avait pas pu, ou pas su, lui apporter ce qu’elle espérait y trouver. Ayant l’esprit porté vers l’aspect philosophique de l’existence, elle avait étudié beaucoup d’ouvrages, ésotériques ou spirituels, depuis les doctrines hermétiques jusqu’aux exposés de Vivekananda sur les divers yogas. Elle avait aussi fréquenté plusieurs cercles à prétentions spiritualisantes, depuis les spirites jusqu’à la Christian Science 3. De ces expériences, elle n’avait retiré qu’espoirs déçus et soif grandissante pour une vérité qu’elle pressentait exister sans pouvoir en trouver le chemin.
Alors qu’elle était dans cette disposition d’esprit, elle fut amenée à Suresnes par les circonstances et entendit parler du Soufisme. Elle entra – sans enthousiasme – dans le hall où Murshida Sharifa devait lire une conférence de Murshid Inayat Khan sur l’Esprit et de la Matière. C’était précisément LA question qui la tourmentait depuis longtemps. Pour la première fois, elle fut pleinement satisfaite de la réponse qu’elle reçut. Et puis elle se rendit compte que les mots qu’elle entendait, loin d’être le fruit d’une simple cogitation intellectuelle, semblaient l’écho d’une expérience profonde de l’auteur, expérience qui était de plus partagée par l’oratrice. Elle en sortit très impressionnée. Elle revit Murshida Sharifa, et s’attacha à elle pour toujours.
Antoinette Schamhart–Scholte dirigea plus tard le centre Soufi de Haarlem en Hollande avec une grande compétence et efficacité.

Le don à la cause du Message

Pendant les Écoles d’été à Suresnes, et jusqu’à sa mort, Murshida Sharifa continua à donner des conférences. Elle continua à recevoir les murîds et les personnes intéressées qui avaient « forcé le barrage » dont on a vu des exemples.
Le reste du temps, elle le consacrait à parler du message soufi et à répandre l’enseignement de Pîr-o-Murshid Inayat Khan parmi le public français, par des conférences à Paris et par des contacts individuels. Elle réunissait chez elle deux fois par semaine, ou à Paris à la suite de ses conférences, les murîds parisiens et proches. Et elle conseillait et guidait ceux qui le désiraient.
Jusque vers les années 1932 ou 33, la hiérarchie voulut bien lui conserver la charge de Représentante Nationale du Mouvement Soufi pour la France. Puis on chercha à la lui retirer au profit d’une personne sans doute méritante, mais à peu près inconnue des murîds autochtones, et toute dévouée à cette hiérarchie. Il fallut que ces murîds adressent une pétition au Shaikh-ul-Mashaikh Maheboob Khan, pour que celui-ci veuille bien reconsidérer la nomination qu’il avait faite. En bref, la sourde et attristante opposition ne s’endormait pas.
Mais Murshida s’était entièrement donnée à la cause du message de son Maître. Et elle continuait la tâche qu’il lui avait confiée, vaille que vaille, au milieu des difficultés de santé, de problèmes matériels et d’aléas de toute nature.

Notes
- Le Front Souriant – Recueil de conférences de Hazrat Inayat Khan sur des sujets divers publié en Anglais sous le titre de ‘The Smiling Forehead’. ↩︎
- Vilayat Khan – (1917- 2004) – Fils aîné de Hazrat Inayat Khan. Il joua un rôle important dans la diffusion du Soufisme après la guerre de 39-45. Ses efforts portèrent principalement sur le rapprochement entre les religions, et sur la reviviscence de l’Ordre Soufi. Il travailla surtout en France, aux Etats-Unis, en Allemagne. Il fonda en France, à Fazal-Manzil, une Ecole de méditation. Et il écrivit plusieurs ouvrages sur le Soufisme, en anglais ou en allemand, en particulier : « The light of truth », « Stufen einer Meditation », « Towards the One », « Samadhi with open eyes ». Il forma de nombreux élèves. ↩︎
- Christian Science – Mouvement de philosophie spiritualiste fondé vers la fin du 19ème Siècle aux Etats-Unis par Mrs. Mary Baker Edddy, et qui niait la maladie. Tout pouvait être guéri par la concentration mentale sur des pensées positives. Begum, l’épouse de Murshid, était apparentée à cette famille. ↩︎
