Le pouvoir créateur du mental

Pîr-o-Murshid Inayat Khan - Psychologie

L’impression faite sur le mental a un tout autre caractère que celui d’une empreinte apposée sur un objet. L’homme est vivant, donc créatif. Quelle que soit l’impression qu’il reçoive, le mental de l’homme ne retient pas seulement cette impression comme une pierre retient une gravure, mais il la reproduit plusieurs fois en un instant, et ainsi, il en garde l’impression bien vivante.

C’est la vie de cette impression, maintenue dans le mental, qui devient audible au cœur. C’est ainsi que nous ressentons tous, plus ou moins, la pensée ou le sentiment des autres : leur joie ou leur déception, leur plaisir ou déplaisir, car leur mental les répète continuellement.

L’impression ne reste pas figée dans le mental comme une image. La mémoire est un phénomène qui recrée tout ce que cette mémoire a reçu : non seulement les vibrations qu’elle a retenues, mais aussi les vibrations, les formes, qui y répondent. Par exemple, quelqu’un ressent une profonde impression de peur. Aussitôt son mental se met à travailler pour matérialiser sa peur, elle est créée dans le rêve, dans son imagination et dans l’état de veille.

L’homme est le créateur de son sort

On comprend facilement que la peur soit produite dans le rêve, mais comment peut-il en être ainsi à l’état d’éveil ? Tout l’entourage de cette personne, amis, ennemis, circonstances, environnement, tout va prendre une forme qui effrayera le mental replié sur sa peur. Ainsi est extraordinaire ce phénomène du mental, qui est lui-même sa question et sa réponse ! C’est ainsi que ceux qui craignent les souffrances les attirent particulièrement. Ceux qui s’attendent à être déçus attirent la déception. L’échec vient parce que l’on a conservé l’empreinte d’un échec. Souvent les gens disent : « Jamais je ne réussirai. Tout ce que je fais tourne mal. Quelque chose ne va pas ». Il est heureux qu’il y ait les astres auxquels ils puissent attribuer leurs misères, mais en réalité ces misères leur appartiennent. Ce sont eux qui les entretiennent dans leur mental.

Quand quelqu’un pense constamment que rien ne peut arriver de bien, que rien d’heureux ne viendra, il va au-devant de l’échec. Même si tous les astres du ciel lui sont favorables, il rencontrera l’échec. De cette façon, l’homme est le créateur de ce qu’il est, de son sort. Beaucoup de gens n’ont aucune perspective d’avenir. Cela veut-il dire que le monde, l’univers, soit si pauvre qu’il ne puisse pourvoir à tous leurs besoins ? Il y a abondance, mais à force de penser qu’il n’y a pas d’issue, ils deviennent prisonniers de leurs pensées, et se désespèrent.

Un monde de miroirs vivants

Lorsqu’un homme pense ou éprouve un sentiment, pensées et sentiments émanent de lui comme un parfum. Il crée autour de lui une certaine atmosphère. Elle ne transmet pas uniquement ses pensées et sentiments aux autres, mais provoque une réponse. Prenez l’exemple de quelqu’un qui pense, en sortant de chez lui : « Je risque d’avoir un accident de voiture ». Il se peut qu’il projette cette pensée sur un automobiliste qui en soit frappé : il y aura collision. Il en est de même pour le succès. Quand on sort en se disant : « Je suis sûr d’avoir du succès dans mes affaires », on attire tout ce qui contribuera au succès.

Ceci ne nous prouve-t-il pas que nous vivons dans un monde de miroirs, et que ce phénomène est vivant, parce que les miroirs sont vivants ? Dans ces miroirs, il n’y a pas uniquement projection et réflexion, mais il y a création : tout ce qui est projeté et réfléchi est en même temps créé, et se matérialise tôt ou tard. C’est ici que le Soufi perçoit le secret du pouvoir, car, à côté du destin et de toutes les influences terrestres et célestes, il y a dans le mental un pouvoir de créer, qui agit. Chez une personne, cette faculté créative fonctionne peut-être à un pour cent, tandis qu’à quatre-vingt-dix-neuf pour cent son être travaille de façon mécanique. Une autre, qui est plus évoluée, fonctionne peut-être avec quatre-vingt-dix-neuf pour cent de pouvoir créatif, et avec un pour cent seulement de la partie mécanique de son être.

C’est cette partie mécanique qui est soumise aux conditions de l’environnement, et qui est impuissante. C’est la faculté créative de l’être qui est créatrice, qui produit des phénomènes, et c’est dans cet aspect que se trouve l’essence divine.

Pîr-o-Murshid Inayat Khan - Psychologie

Les prédictions

Question : Est-ce par la voie des réflexions que l’on reçoit parfois l’avertissement d’un accident ?

Réponse : Oui, cela arrive. Mais quelquefois aussi, une diseuse de bonne aventure vous annonce un accident, une maladie, ou autre chose. Et dans la vie de l’un, cela se réalise, dans la vie de l’autre, cela s’avère faux. Vous constaterez toujours que la prédiction s’accomplit dans la vie de la personne impressionnable, qui avait pris la chose à cœur.

C’est pourquoi l’on dit en Inde, où la science de l’astrologie est si avancée que depuis des milliers d’années les gens en sont devenus dépendants : « Ne consultez jamais un astrologue sot. Il peut être un bon astrologue, mais s’il est sot, il pourra vous dire des choses qui vous impressionneront ». Si l’on n’a pas été averti de cela, il peut arriver que l’on dise des choses à la légère. En plaisantant, on dit par exemple : « N’allez pas par-là, vous serez tué ! ». On n’y réfléchit pas, c’est une plaisanterie, mais cela peut produire une impression qui entraînera la mort de la personne.

La pratique du refus

Question : Si le pressentiment d’un accident provient vraiment de la pensée de quelqu’un d’autre, pouvons-nous éviter le danger en nous servant du pouvoir de nos propres pensées pour le contrecarrer ?

Réponse : Cela est possible, à condition de savoir comment s’y prendre. C’est la pratique du refus qui fait partie de la méthode soufie. En dehors de l’abnégation, il s’agit même de nier les pensées et les impressions que nous ne voulons pas voir venir à nous, de ne pas laisser notre mental être souillé par les impressions dont nous ne voulons pas subir l’influence. Cela nous aidera à les éviter.

On doit chercher le secret de ce que nous appelons présage dans la loi des impressions. Par exemple, il y a une croyance suivant laquelle, si vous vous préparez à faire quelque chose et qu’un chat traverse votre chemin, vous rencontrerez la malchance. C’est facile à comprendre. En premier lieu l’action rapide du chat fait une grande impression sur une personne. Cela forme une ligne devant vous, une ligne d’action, et la ligne qui s’imprime sur vous donne la pensée d’une croix. Vous avez l’intention d’aller tout droit, et votre ligne est barrée par une action horizontale contre votre action verticale, ce qui signifie que dans l’action vos mains sont clouées et vos pieds attachés. Cela donne la représentation de cette idée.

Les présages

Le mystère entier des présages, auxquels ont cru les anciennes gens et qui sont considérés comme superstitions, est basé sur ce mystère de l’impression. Il est naturel que, quand quelqu’un se prépare à faire un certain travail et qu’il voit de beaux fruits ou de belles fleurs, cela lui apporte une promesse pour l’accomplissement de son désir, par sa floraison qui est le signe du succès. Quelqu’un qui avance avec cette impression aura certainement du succès. Tandis que, si une personne voit du bois en train de brûler ou un sac de charbon, qui indiquent l’un et l’autre la destruction, le feu qui brûle tout, cette personne qui se prépare à faire quelque chose et qui en reste impressionnée perdra certainement.

Une coutume avait autrefois cours et voulait que, lorsque quelqu’un dans une famille sortait pour une démarche quelconque, personne ne devait dire un mot susceptible d’empêcher son succès. On ne lui demandait même pas : « Où vas-tu ? », parce que le simple fait de demander fait surgir une question. La question « Pourquoi ? » « Où ? »se trouve posée devant la personne et elle pouvait perdre son courage même en répondant. La force de volonté avec laquelle elle va, peut être épuisée en répondant à « Pourquoi ? »et « Ou ? », de sorte qu’elle ne peut pas trouver cette énergie et ce pouvoir pour accomplir ce qu’elle se prépare à accomplir.

Ceci est la psychologie subtile du mental dont la connaissance rend les choses aisées. On ne doit pas se laisser impressionner en restant accroché à diverses croyances, mais on doit connaître la science, le mystère qui est caché derrière ce genre de choses, qui peuvent sembler petites et sans importance, mais dont le résultat est quelquefois des plus importants.

Les pensées persistantes

Question : Quand notre mental a pris l’habitude de ressasser automatiquement les mêmes idées, comment l’en débarrasser ?

Réponse : En l’orientant dans une autre direction, qui l’intéressera davantage.

Je me souviens de quelque chose qui peut illustrer ce que je viens de dire. Une jeune fille avait appris une nouvelle chanson dont les mots étaient : « Oh, combien soudainement mon destin a changé ». Elle s’en était tellement éprise, qu’elle chantonnait et prononçait ces paroles toute la journée, allant et venant dans la maison. Et qu’arriva-t-il ? En regardant du haut d’un balcon, elle tomba, et se tua. D’après ses amis, elle était particulièrement heureuse trois jours avant de commencer à chanter cette chanson.

Un autre exemple est celui de l’Empereur Zafar de Delhi, de la dynastie des Moghols. C’était un grand poète, d’une grande classe, si délicat dans son expression, un maître des mots, d’une imagination magnifique et raffinée. Sa poésie, comme sa personne, ressemblait à une belle peinture, a une œuvre d’art. Mais comme il est naturel qu’un artiste, un poète, s’intéresse davantage à la tragédie qu’à la comédie, ce poète se mit à écrire les paroles d’une tragédie. Quelle en fut la conséquence ? Quand son livre fut achevé, sa vie devint une tragédie. Il périclita, et la même tragédie qu’il avait écrite se répéta dans sa vie.

Diriger les pensées

Question : Comment pouvons-nous effacer les innombrables images qui nous gênent ?

Réponse : C’est là toute la méthode soufie : clarifier le mental.

Roumi commence son Matsavi en parlant de cela : il dit :

« Le cœur est comme un miroir, et la première et la plus importante chose à faire est de le nettoyer, d’enlever toute la rouille qui s’y trouve. « 

Cela peut se faire par la pratique de la concentration. Les chevaux sauvages ne viendront pas si vous les appelez. Ils ne marcheront pas comme vous le voulez, parce qu’ils n’ont pas été dressés. Ainsi en est-il de nos pensées et imaginations : elles vont et viennent dans le mental, sans brides, sans rênes. Mais quand on les prend en main, on devient comme le dresseur du cirque qui commande au cheval de venir, et qui vient ; il lui commande de s’en aller, et il s’en va ; il commande au cheval de galoper ou de s’arrêter, et le cheval obéit. Il faut travailler sur ses pensées, comme un dresseur de cirque.

C’est la première leçon, et la plus importante, que vous ayez à apprendre dans l’entraînement soufi. C’est la base de tout mysticisme, et la pratique de la philosophie : être capable de diriger vos pensées selon votre volonté. Quand vous voulez penser à une rose, un lys ne doit pas vous venir à l’esprit. Quand vous voulez penser à un cheval, un éléphant ne doit pas apparaître devant vous. Vous devez les écarter. Ceci vous apprend à faire naître une pensée, à la retenir, ainsi qu’à chasser toute pensée dont vous ne voulez pas. De cette façon, vous devenez maître de vos pensées, vous les dressez, vous les contrôlez, et ensuite vous pouvez vous en servir utilement.


Le palais des miroirs – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1935 Deventer.

Publié dans Psychologie – L’aire du mental – Le palais des miroirs – cahier n°6 – chapitre 4