
Rien ne nous donne plus de repos ni un plus haut degré de sécurité dans nos relations avec les autres que l’entente. Rien n’est plus désespérant que de sentir l’impossibilité d’arriver à une entente. Mais de quoi dépend l’entente ? De quoi dépend la possibilité de l’obtenir ? Il semble à première vue qu’une entente se fasse naturellement et que, lorsqu’elle n’existe pas, déployer des efforts pour y arriver soit bien souvent vain. Parfois en effet, l’on rencontre une personne et l’on s’entend bien d’emblée avec elle. Au contraire l’on peut vivre des années près d’une autre sans qu’une entente puisse s’établir. On se dit qu’on fera un effort, que l’on tâchera de s’adapter au point de vue de cette personne. Mais combien c’est difficile !
De quoi dépend l’entente ? Parfois une bonne entente existe entre deux êtres qui se ressemblent, dont l’esprit va dans la même direction. Et parfois, à notre étonnement, deux êtres s’entendent qui sont de natures très différentes. C’est que les premiers font le même chemin, et que les seconds se complètent et par là s’entendent. Mais ceux qui sont foncièrement différents, qui n’ont absolument rien en commun, dont les directions dans la vie sont opposées, ne s’entendent jamais. Si nous nous trouvons dans ce cas avec une personne, là où nous dirons « non », elle dira « oui ». Quand on croira la placer très haut, elle dira : « Vous m’avez placé bien bas » alors qu’on aurait pensé la contenter en lui montrant notre estime.
L’absence d’entente
Et il y a aussi des personnes qui ont une prévention contre nous. Si on leur parle sincèrement, elles pensent : « C’est une façade, un prétexte qui cache quelque chose ». Et il y a des êtres qui prennent tout au pied de la lettre, ne saisissent rien à demi-mot, ne voient aucune des nuances que l’on essaye de leur montrer. Ces cas sont désespérés. Comment arriver avec eux à une entente ? Il semble que les mots soient inefficaces, que les bonnes intentions soient détournées de leur but et que même le sentiment de sympathie n’arrive pas à arranger les choses.
Et puis, il y a des personnes qui sympathisent l’une avec l’autre et entre lesquelles, pourtant, n’existe pas de véritable entente, pas de compréhension : elles vont par des chemins différents et n’en sont pas conscientes. C’est dans ces cas que l’on peut dire que l’amour est aveugle, que l’amitié ne voit pas clair, que la sympathie n’aperçoit pas la réalité. Et il y a encore le cas contraire. Il y a des esprits très clairs, très nets, qui ont tout vu, tout compris. On peut dire d’eux que d’une certaine façon ils s’entendent très bien avec ceux auxquels ils ont à faire. Mais ils n’ont pas un véritable élan du cœur qui les poussent vers ces êtres. S’il y a entente elle est superficielle, elle n’apporte ni vraie satisfaction ni sécurité dans les relations.
Comprendre les autres
Ainsi pour qu’une véritable entente s’établisse, il faut non seulement sympathiser avec un autre, mais encore le comprendre. Et comme il est difficile de comprendre les autres ! On doit remarquer que comprendre ne signifie pas nécessairement admettre. Il arrive que par bonne volonté l’on veuille admettre l’action d’un autre alors qu’on ne la trouve pourtant pas bonne. Si le cœur n’en veut pas à cet autre d’agir de cette façon, c’est certes une bonne chose, mais il ne serait pas bon de faire taire notre propre jugement. Et puis, il y a l’incompréhension simple. On se dit quelquefois : « Je ne comprends pas cet être, je ne peux pas le déchiffrer, il me surprend toujours. Je ne vois pas les mobiles de ses actions ». Ce cas n’est pas rare, mais il en coûte à notre ego de dire : « Je ne comprends pas cet être ».
Comme vous pouvez le lire dans le Vadan[1] :
« Celui qui est compris est au-dessous de celui qui le comprend »
147ème boula du Vadan
Notre ego préfère donc comprendre quelqu’un d’autre, il veut pouvoir dire : « Je le comprends, je suis donc au-dessus de lui ». Il n’y a que les natures humbles qui avouent qu’elles ne comprennent pas un autre être humain. C’est sans doute pourtant le premier pas vers la compréhension véritable. Je dis sans doute, car j’ai constaté que la compréhension est souvent lente à venir. Mais c’est certainement un premier pas.
Les étapes de compréhension
La compréhension qui amène l’entente se montre sous différentes faces. D’abord, on croit comprendre un être qu’on voit pour la première fois. On en a une bonne opinion, on n’est pas trop mécontent de lui. Puis, vient un moment où l’on voit derrière la façade, derrière la politesse de surface. Alors, on se dit : « Je l’ai compris, ce n’est pas si beau que je le croyais, il y a des défauts, cette personne obéit à des mobiles inconnus alors que je la voyais toute en beauté ». C’est le deuxième pas. Si ce pas s’arrête là, il engendrera l’amertume, l’on risquera de voir tout en noir, de ne jamais arriver à une entente.
Changer de point de vue
Et la troisième phase de la compréhension c’est de chercher à voir un être du point de vue où cet être se place lui-même, d’essayer de voir avec ses yeux, de sentir avec ses sentiments, de chercher à se rendre compte de ses mobiles, et enfin, peut-être, d’en saisir la cause. Ce troisième pas demande un peu plus de nous-mêmes.
Dans le Vadan encore il est dit :
« L’homme voit le bon côté de son propre mental et le mauvais côté de celui d’un autre ».
38ème boula du Vadan
Celui-là se guérit de voir le mauvais côté d’un autre qui se guérit de la faiblesse de voir son seul bon côté à lui, car lui aussi en a un tout différent. Dans ce cas, la sympathie peut commencer à naître et surtout la compréhension peut se développer. On devient moins exigeant. Nous sommes tous prêts à être exigeants pour les autres, jamais pour nous-mêmes. Celui qui par son effort de compréhension entre dans la nature d’un autre, s’efforce de voir du point de vue de cet autre, de percevoir ses sentiments et de se rendre compte de ses mobiles, devient moins exigeant. Il comprend pourquoi telle différence, pourquoi sa vision des choses est colorée de telle ou telle façon. Il devient plus modéré dans ses jugements. C’est celui-là qui pourra aider autrui car il l’a compris, car il est capable de ressentir ce que cet autre ressent.
L’absence de point de vue
Il y a une quatrième phase qui est celle-ci : c’est de n’avoir aucun point de vue personnel. Cela revient à neutraliser son esprit. Un tel être se verra clairement lui-même, puis verra l’autre plus clairement même que cet autre ne se voit. Il percevra comme l’autre ses sentiments, mais il en pénétrera mieux les mobiles. Et il entrera dans sa nature plus profondément que cet autre. Il pourra prédire ce qu’il deviendra, comment il sera.
Pour arriver à cela, il faut se dépouiller de tout égoïsme ; non seulement du désir égoïste, mais encore de tout sentiment de personnalité. Ceux qui arrivent à ce degré sont parvenus à la compréhension totale. En présence d’un tel être il n’y a pas besoin d’un temps plus ou moins long pour être compris. Et chaque personne se sent en confiance, car elle perçoit qu’il n’y a là aucune prévention contre elle, ni injustice, ni même écran qui la sépare de cet être.
Dans la vie courante, nous sommes entourés de beaucoup d’écrans, de voiles, voiles qui nous séparent des autres, voiles qui souvent séparent notre esprit de notre cœur, et surtout ce voile qui sépare notre cœur de notre âme, et qui fait que nous ne la percevons pas. Mais pour celui qui a soulevé tous ces voiles dans son être, pour lui il y a clarté, pour cet être l’entente est possible avec tous.
Maintenir le bonheur intérieur
Est-ce à dire que ces êtres n’ont pas d’ennemis ? Ils en ont. Il n’a jamais été donné à personne de ne pas avoir de difficultés, et les saints ont eu une vie beaucoup plus difficile que la moyenne des humains. Et si l’on croyait qu’ils ont été respectés, entourés d’égards, entourés de soins, ce serait une erreur. Mais bien qu’ils aient été bousculés, ébranlés, ils gardaient leur tranquillité qui suffisait à maintenir le bonheur intérieur en eux. Et malgré les bousculades, les inimitiés qu’ils devaient supporter dans la vie, ils avaient un fond de bonheur qui faisait qu’on les reconnaissait. On les mettait à l’épreuve, mais beaucoup les aimaient. On leur faisait supporter des choses cruelles, mais quand la vague se retournait on les portait plus haut.
Les âmes illuminées
Dans leurs épreuves ils restaient à la place où eux-mêmes s’étaient placés, en luttant contre les sautes et les écarts et les violences et les faiblesses de leur ego, en aplanissant tout cela et en dégageant au fond d’eux-mêmes l’amour qui est au fond de chaque âme. C’est pourquoi, bien que méconnus de tous, ils furent aimés plus tard, quand leur astre a commencé à briller. Après qu’ils aient disparu, leur rayonnement a commencé à paraître. C’est ce rayonnement qui élève le cœur et l’âme de ceux qui leur sont dévoués.
S’il n’y avait pas dans ce monde des âmes éclairées, tout ne serait que ténèbres. Ce sont de telles âmes qui maintiennent le monde, qui lui donnent un rayonnement de lumière, qui aident à comprendre la vie, à maintenir dans le monde l’entente dont dépend ce monde, condition nécessaire à son maintien et à son progrès.
[1] Le Gayan forme avec le Vadan et le Nirtan une trilogie écrite par Hazrat Inayat Khan. Ce sont des recueils d’aphorismes, de poèmes et de prières, qui forment comme un condensé de la pensée philosophique et mystique du Maître.
Suresnes, dimanche 6 octobre 1935
