
Nous pouvons lire dans le Gayan que la vie est importante à cause des possibilités qu’elle offre, et un autre de ses aphorismes dit que la vie est une occasion donnée à tous, non seulement pour accomplir les souhaits divers que l’on peut avoir, mais encore pour atteindre ce but qui est la plus profonde nostalgie de l’âme.
Saisir l’occasion
La plus grande valeur de la vie est donc qu’elle offre des occasions propices, des possibilités d’accomplir ce qu’on désire atteindre. Sinon ce n’est pas la joie de vivre, ce n’est pas la beauté de la terre qui font le prix de la vie, c’est la possession des choses que l’on souhaite avoir, ce sont les choses que l’on réalise dans ce monde, et c’est aussi l’accomplissement du plus profond désir de l’âme. Ceux qui ont quitté cette terre, nous dit Djalâl ad-Dîn Rûmî dans le Masnavi, ne regrettent pas de l’avoir quittée : ils sont heureux ; mais ce qu’ils regrettent c’est d’avoir négligé les possibilités qui s’offraient à eux sur cette terre.
Il sont comme quelqu’un qui aurait été sur un continent avec l’occasion de faire toute espèce de choses possibles, et qui n’aurait pas essayé d’atteindre le but qui était devant lui ou qui l’aurait négligé par oubli, par fainéantise, par manque d’esprit de suite, par découragement, et serait retourné dans son pays natal où la vie est certes plus facile, plus aisée, où il y a moins de luttes pour l’existence et qui pourtant se dirait avec tristesse : « J’ai omis de faire là-bas ce que je n’ai plus la même occasion de faire ici » ; alors que d’autres pourront dire « C’était une vie rude, le climat était difficile à supporter mais j’ai fait tout ce que j’ai pu faire. A chaque fois que j’en ai eu la possibilité, j’ai saisi l’occasion qui s’offrait ». C’est en cela que réside la satisfaction de ces âmes.
Reconnaitre la valeur de l’occasion
On peut lire dans un Chalas du Gayan.[1] :
« Chaque moment de la vie est une occasion, mais la plus grande occasion est de reconnaître la valeur de l’occasion ».
134ème chala du Gayan
A ce point de vue, les êtres humains sont très divers. Les uns voient des possibilités, les saisissent, en font le meilleur usage, d’autres vivent comme s’ils étaient pour toujours sur la terre, comme s’ils devaient toujours avoir devant eux mille possibilités qu’ils peuvent négliger à leur gré sans en souffrir. Les uns les négligent par indolence, parce que, pensent-ils, l’occasion va se représenter indéfiniment ; les autres, parce que la chose qu’ils voient n’est pas assez belle, elle est à peu près ce qu’ils souhaitaient, mais elle a des inconvénients ; et ils attendent une chose parfaitement belle, sans aucune épine, ce qui ne se présentera jamais parce que la terre est la terre.
Rien n’est aussi beau que nous le voudrions ici sur la terre ; il y a toujours de petits accrocs, des ombres mêlées à la lumière, des êtres qu’il nous faut embellir pour que nous n’en soyons pas déçus. Le paradis, c’est à nous de le créer et nous le créons si nous profitons des occasions qui se présentent à nous.
La définition de l’objectif
Quand nous avons saisi une occasion, par le fait même de l’avoir saisie, l’effet en est que notre but se précise davantage dans notre esprit, dans notre cœur, et cela nous encourage et nous rend plus forts dans la recherche de ce but. C’est comme quelqu’un qui se promènerait dans Paris en se disant : « Je voudrais trouver tel genre d’objet » sans avoir encore une idée très précise de cet objet. Quand il voit dans un magasin quelque chose de similaire, il se dit : « Ceci y ressemble, mais ce n’est pas tout à fait ce que je voudrais ». Dans un autre magasin, il voit un autre objet qui a peut-être un détail dont il se dit : « Tiens ! C’est ce détail que je voudrais trouver sur l’objet que je cherche ».
Et ainsi, de recherche en recherche, il précise dans son esprit l’objet qu’il désire, ce qui l’aide dans la quête de cet objet jusqu’à ce qu’il le trouve. C’est de cette façon que saisir les occasions nous montre peu-à-peu ce que nous cherchons véritablement. Mais celui qui n’a que des buts indéterminés n’a pas de possibilités car son esprit est relâché, il ne tend vers aucun objet en particulier, aussi ne voit-il pas les occasions qui peuvent se présenter.
Une affaire d’observation
Profiter des occasions que la vie nous offre est aussi affaire d’observation. Combien d’êtres dans la vie voient ce qui se passe autour d’eux, ce qu’on y fait ? Il faut observer la vie autour de nous, voir comment les situations se forment, ce qu’elles contiennent. Il faut faire ce que j’appellerais la psychologie de la vie, remarquer ce qu’elle est prête à donner à un certain moment et ce qu’elle est en condition de refuser. Car pour toutes choses il y a un temps où elles montent, puis à d’autres moments il y a un reflux.
Et puis, il y a la psychologie collective qui fait qu’à certains moments il passe une sorte de courant de désir où chacun semble attendre que quelque chose soit possible, où l’on attend qu’il se passe quelque chose dans le monde, dans un domaine ou dans un autre ; et c’est le moment de réaliser cette chose. Le moment où les gens en ont perdu l’intérêt n’est pas le moment propice. Il faut donc sentir la disposition des êtres au milieu desquels nous nous trouvons et reconnaître les courants qui les disposent envers telle ou telle réalisation. Certains diront que cela se lit dans les astres et que le meilleur moment sera déterminé par la disposition de planètes. C’est vrai, mais c’est peut-être un peu mécanique ; et puis il faut être bien sûr de l’astrologue que l’on est soi-même ou de celui auquel on s’adresse.
Les difficultés
Et puis, quoi qu’il en soit du travail mécanique de l’univers, il faut se souvenir que l’homme est au-dessus de ces lois naturelles. Et puisque l’être humain est au-dessus de ces lois, la nature aussi peut changer les siennes. Si l’homme, qui a en lui l’étincelle de l’esprit divin, n’en est pas séparé, si l’esprit divin opère en lui, il est au-dessus de l’influence des étoiles. Un individu pourra changer, peut-être, le courant de la vie toute entière. Nous lisons dans le Vadan :
« Je n’accepte aucun refus des cieux ».
16ème gamaka du Vadan
Si tous les cieux refusaient, un être humain pourra encore dire : « Je n’accepte pas ce refus ». Mais ce n’est pas dans son petit pouvoir limité, qu’il pourra trouver la force de changer le courant de la vie, c’est en se reliant tout entier à la Pensée de Dieu.
Parfois, la vie semble offrir tant de possibilités qu’il y a embarras du choix parmi tant de richesses ; on n’a pas le temps de choisir. Ou bien il se passe des années où les chemins sont arides, des périodes au cours lesquelles aucun chemin ne s’ouvre. Il est bon de veiller constamment au chemin que l’on parcourt, de voir quelles promesses nous sont données. Mais il n’y aucune situation dans le monde aussi triste qu’elle paraisse, où une occasion d’amélioration ne vienne un jour ou l’autre. Les plus grandes choses ont été faites quelquefois avec les moyens les plus restreints ; les êtres qui ont accompli les plus grandes choses n’étaient pas ceux qui étaient favorisés par la fortune, mais ceux qui ont eu des difficultés au début, et quelquefois même jusqu’au point où ils avaient presque tout accompli.
Le bon moment
Les Grecs disaient :
« Saisissez l’occasion par le devant des cheveux car son crâne est chauve en arrière »
De face elle promet, mais en arrière il n’y a plus rien. C’est au moment où elle avance vers nous que nous pouvons la saisir par les cheveux ou la manquer, et quand elle est passée, elle est passée. C’est pourquoi l’attention est nécessaire. Pîr-o-Murshid Inayat Khan faisait très attention à cela pour ses projets afin qu’ils trouvent un accomplissement désirable. Il veillait au moment propice, ni trop tôt, ni trop tard, il ne voulait pas agir au moment préparatoire si possible, mais surtout pas attendre trop longtemps, alors que les forces réunies se dispersaient ou que les conditions réunies se changeaient en autre chose.
Ceux qui possèdent la connaissance de ces aspects de la vie savent même créer des occasions, des opportunités pour eux et pour les autres. C’est qu’ils savent parler aux personnes qu’il faut au bon moment ; mais quelle connaissance du cœur et de l’esprit des êtres est alors nécessaire et aussi quel tact ! Il y a au contraire des gens qui semblent fermer toutes les portes devant eux, même chez des êtres chers. Ou bien ils demandent les choses si carrément, en termes tellement clairs qu’ils finissent par repousser ceux qui voudraient les aider, ou bien ils n’ont pas la foi qu’ils pourraient obtenir ce qu’ils veulent. Mais ceux qui connaissent la vie peuvent faire naître une certaine situation, faire naître une possibilité, ouvrir une porte ; eux ou d’autres passeront par cette porte et feront leur chemin.
Le désir de l’âme
Il est temps maintenant d’en venir à cette occasion que la vie nous offre d’accomplir le plus profond désir de l’âme. C’est quand la vie est arrivée au point culminant de son expression qu’elle peut retourner à sa source. En d’autres termes, c’est l’homme qui a connu la vie matérielle qui peut connaître, par l’effet des contrastes, la vie spirituelle ; sur cette terre l’être qui se reconnaît comme individu, comme être humain, peut aussi reconnaître la vie une, indivisible. Celui qui se connaît comme homme peut se connaître comme Dieu. Le contraste, qui permet de mieux connaître, n’existe pas autant sur les autres plans d’existence que nous ne le connaissons ici sur la terre.
Le désir de l’âme est de se reconnaître elle-même, le désir de l’âme est de reconnaître Dieu, le désir de Dieu est de reconnaître Sa propre éternité. C’est pour cette cause qu’Il a manifesté ce monde. C’est pourquoi ce désir qui est le plus profond de chaque âme la porte toujours, quels que soient les satisfactions, le bonheur, la joie intérieure même que la terre lui offre, à chercher quelque chose au-delà. En chaque âme il y a ce sentiment : « Il y a quelque chose que je désire, il y a quelque chose que je souhaite », et ce souhait, ce désir perpétuel n’est jamais étanché par la possession des choses de la terre. Ce désir est l’attente de la découverte d’elle-même, qui couronne et complète la découverte de l’être humain.
C’est aussi dans ce sens que Saint Augustin a dit :
« L’âme humaine n’a de repos que quand elle le trouve en Dieu ».
Le désir de Dieu
Un être humain qui a profité à la fois des occasions qu’il a trouvées dans son chemin sur la terre et de cette bien plus grande occasion qui a été donnée à son âme de réaliser son désir le plus profond, cet être est comme une rivière qui atteint son but en rentrant dans l’océan. Chacun finira par l’atteindre, mais par la force des choses ; dans la suite des temps il y rentrera par les portes d’où il est sorti. Mais si un être y parvient sans quitter le corps terrestre, cette expérience sera beaucoup plus grande. Cette expérience d’entrer dans la vie divine quand on est un être humain est une très grande expérience, c’est le désir de chaque âme et c’est l’accomplissement du désir de Dieu.
[1] Le Gayan, le Vadan et le Nirtan sont des recueils d’aphorismes, de poèmes et de prières composés par Hazrat Inayat Khan.
Paris, 25 mai 1935
