Les Rêves

Nous vivons, pendant vingt-quatre heures dans deux sphères : dans la sphère extérieure et dans une sphère intérieure qui est celle des rêves.  Le rêve est très attirant, il est très intéressant. Il est quelquefois si intéressant que si nous commençons à nous réveiller, nous prolongeons volontairement notre sommeil. Nous souhaitons ainsi prolonger le rêve que nous faisions à ce moment. Ce rêve est si réel, qu’au moment où nous rêvons il est plus intéressant que ce que nous voyons quand nous ouvrons les yeux.  Mais évidemment, ce que nous voyons quand nous avons ouvert les yeux est tellement concret que cela fait disparaître le rêve.

L’appréciation des rêves

Beaucoup d’êtres ne s’occupent pas du tout de leurs rêves. Car ils pensent que c’est simplement un effet de la préoccupation de la journée. Un effet qui n’a pas d’intérêt réel et qui ne signifie rien du tout.  Beaucoup d’autres s’y intéressent.  Parmi eux il y en a qui cherchent dans les rêves une interprétation en rapport avec leur vie. . Ils cherchent aussi une interprétation en rapport, avec leurs tendances, avec leur état de santé ou d’esprit. Il y en a d’autres qui vont dans une direction différente. Ils supposent que tous leurs rêves sont de véritables expériences sur le plan intérieur.  Et si l’on approfondit ce sujet l’on peut très bien comprendre le point de vue des uns et des autres.  C’est ce qu’ont toujours fait les Soufis.

Les Soufis en effet se sont toujours beaucoup occupé des rêves. Ils pensent que si l’on connaît les rêves d’un être, l’on peut tout connaître de lui. On peut connaitre ses tendances, son tempérament, ses dispositions d’esprit. On peut voir où il va, par quelles expériences il est passé, quel est son degré d’évolution, et même ce qui l’attend dans l’avenir.

L’interprétation des rêves

Parmi les gens qui s’intéressent aux rêves il y en a qui voudraient établir une sorte de lexique, une « clé des songes ». Ils voudraient dire que tel objet, vu en rêve, a tel sens, que tel animal signifie telle chose.  Mais les rêves de chaque personne sont différents. Chacun a un sens différent en rapport avec les expériences que cet être a faites dans sa vie, avec tout ce qu’il a connu dans son existence. Le sens est également en rapport avec son tempérament et avec son degré d’évolution.  Il faut connaître à fond quelqu’un qui vous raconte ses rêves pour pouvoir lui dire quoi que ce soit sur le sens des rêves qu’il a faits.

Il est très difficile d’interpréter même des rêves que l’on  fait soi-même, bien que l’on connaisse les expériences que l’on a faites dans la vie.  Et l’on a beau connaître les préoccupations que l’on a dans la période où l’on fait tel ou tel rêve, en comprendre le sens reste une chose très difficile et demeure une chose très subtile.

Effet de l’activité du mental

Les Soufis distinguent principalement trois sortes de rêves.  Il y a d’abord ceux qui viennent par excès d’activité de l’esprit et dans lesquels les événements par où l’on est passé et les pensées que l’on a eues dans la journée précédente se répètent. Ce sont même des pensées de très peu d’importance qui apparaissent dans ces rêves.  On rêve beaucoup de choses confuses qui ont certainement un sens. Mais le sens est aussi confus que le sont les formes sous lesquelles ce rêve se présente.  Ceux dont l’esprit échappe constamment à leur contrôle rêvent beaucoup. Quelquefois ils passent presque toute la nuit à rêver et ils se réveillent très fatigués.  On appelle cette sorte de rêve en Orient Khayali.

Ceux qui ont le contrôle de leur esprit, qui pensent ce qu’ils veulent penser, qui ne se laissent pas aller à l’activité de leur esprit, rêvent en général peu, mais chacun de leurs rêves a un sens profond.  Si l’on s’observe soi-même, l’on se rendra compte que lorsqu’on a été très occupé dans la journée et que l’on a beaucoup de soucis et de tracas et peu de tranquillité, l’on rêve généralement beaucoup et l’on fait des rêves incohérents, où l’on peut parfois distinguer un peu de sens, mais tellement entremêlé, entrecoupé de choses différentes, qu’il est très difficile à saisir.

Le rêve du cœur

Puis il y a le rêve du cœur, qui a bien davantage de signification et dans lequel l’on voit l’état réel des choses, des êtres, des situations auxquelles on s’intéresse, mais où on les voit un peu différentes de ce qu’elles sont.  Par exemple, si l’on rêve d’une personne qui est malade, on rêve que sa maladie est finie, mais qu’elle n’est plus sur cette terre. Il se peut que ce rêve ait le sens contraire et que cette personne doive guérir.  Ou encore l’on rêve d’un événement qui arrive bien par la suite, mais où un détail est changé. 

Ce rêve, les Soufis l’appellent Qalbi, c’est-à-dire le rêve du cœur. Rêve du cœur parce que c’est l’émotion du cœur qui a troublé un peu l’intelligence, la conscience. De sorte que la conscience ne peut pas prendre un reflet tout à fait clair de ce qu’elle perçoit dans le rêve.  Le cœur a dit son mot et en a changé quelque chose.  Nous voyons aussi dans notre vie quotidienne que si nous sommes émus, si une émotion s’est emparée de nous, nous ne voyons pas clair. Les événements, les situations, les mots qu’on nous dit, l’attitude des êtres qui sont près de nous, tout cela nous paraît différent de ce que c’est véritablement. L’émotion a provoqué une commotion qui a changé les choses.  Il en est de même dans le rêve et cet effet y est encore plus prononcé.

Le rêve de l’âme

Il y a aussi le rêve appelé Ruhi, qui est le rêve de l’âme. On y voit les situations du passé, du présent et de l’avenir exactement comme elles sont, comme elles seront ou comme elles ont été.  Si l’esprit est limpide, clair et tranquille, si le cœur n’est troublé par aucune émotion, se rêve se présente.  Il y a des êtres qui rêvent souvent des choses qui sont absolument vraies.  Ils voient ce qui se passe à distance, ce qui s’est passé il y a peut-être des années auparavant, ou ce qui va arriver dans l’avenir.

Et puis, il y a une autre variété de rêve qui s’attache à celui-ci et qui est extrêmement intéressante. C’est le rêve symbolique où l’on voit les choses sous forme de symbole.  On pourrait se demander pourquoi l’on voit un symbole et pourquoi pas la chose telle qu’elle est ?  C’est que si l’esprit n’est pas absolument tranquille, il interprète. Il change les choses que la conscience lui présente sous leur forme véritable. Il les change et on les perçoit différemment sous une forme imagée.  Quelquefois, ce symbole est très clair, très beau, et parfois il se mêle à d’autres choses moins claires.  Dans ce genre de rêve aussi, l’on peut entendre une voix ou voir des lettres écrites, des mots écrits. Cela peut même apparaitre dans une langue avec laquelle nous serions peu familiers.  Ce rêve symbolique, les Soufis le nomment Naqshi.

La compréhension des symboles

Très souvent l’on prend les rêves – si l’on s’intéresse à ses rêves – trop à la lettre.  Par exemple, une personne devait faire un long voyage. Il lui arriva de rêver que sa sœur cadette avait subi un accident, qu’elle était dans une balançoire, qu’elle était tombée et s’était cassé la jambe.  Cette personne retarda son voyage, son départ, de deux mois, parce que le rêve avait été tellement clair, tellement distinct, et qu’elle pensait que si elle se trouvait au loin au moment où l’accident devait se produire, elle en aurait beaucoup de peine.  Mais c’était un rêve symbolique.  La sœur n’était pas sa sœur, la balançoire n’était pas faite de corde ni de bois, la chute n’était pas une chute physique, et la jambe n’était pas une jambe en chair et en os.  Tout cela arriva réellement, mais pas sous cette forme matérielle.

Si l’on observe constamment ses rêves, l’on arrive avec le temps à les distinguer et à savoir à quoi ils peuvent avoir rapport.  Mais pour cela il faut avoir de l’intuition, et pour les connaître parfaitement, il faut que l’âme soit éclairée, qu’elle comprenne les symboles, qu’elle distingue entre les différents états de l’esprit.

La communication entre les âmes

Le rêve, à part ces différents sens dont il a été question tout à l‘heure, est un moyen de communication entre les âmes.  Une personne amie qui est à distance pourra communiquer avec nous dans le rêve. Elle pourra nous dire sa situation actuelle, nous dire si elle se trouve bien, si elle est heureuse ou non.  Ceux qui ont quitté cette terre, très souvent, communiquent aussi durant le sommeil avec ceux qui sont sur la terre. Ces derniers, dans leur rêve sentent leur présence, ils se rendent compte qu’ils ont fait un rêve très vivant. Quelquefois même, ces êtres qui ont quitté la terre leur apportent un message tout à fait distinct et très vrai. Ils leur communiquent des choses sur la vie de ceux qui ne sont plus ici.

L’effet du tempérament

A part cela, tous les rêves donnent la clé du tempérament d’un être.  Par exemple, celui qui a beaucoup d’amour-propre, qui est très susceptible, rêvera facilement ou bien qu’on l’exalte, qu’on fait grand cas de lui, qu’on le met dans une situation tout à fait supérieure, ou bien qu’on l’a insulté, qu’il a subi un affront.  C’est que son moi parle en lui constamment, et ce moi parle aussi dans le rêve.  Celui qui est craintif fera des rêves qui l’épouvanteront.  Quelqu’un qui est entreprenant et courageux déploiera ces qualités dans le rêve.  Celui qui est aventureux de sa nature rêvera souvent, par exemple, qu’il saute d’une fenêtre, se laisse aller : il plonge dans une aventure.  De sorte que, celui qui observe bien les tempéraments et les caractères pourra les discerner par les rêves.

Le présent, le passé et l’avenir

On peut aussi se rendre compte de son propre état d’esprit par l’étude de ses propres rêves.  Une nature très douée pour l’art, un être qui a une imagination poétique, fera de très beaux rêves. Elle verra des choses plus belles que tout ce que l’on voit sur terre.

Les rêves nous donnent aussi la clé de ce qu’est le paradis et de ce qu’est l’enfer.  Il y a des rêves qui représentent le paradis. On y voit des paysages tellement beaux qu’ils sont plus beaux que tous ceux que l’on a vu sur la terre., Et l’on y voit des êtres très beaux et très charmants.  Et il y a des rêves qui nous tourmentent, dans lesquels nous sommes pris, torturés, où nous ne pouvons pas nous échapper, et ces rêves représentent l’expérience contraire.

Plus nous pouvons discipliner notre esprit et plus nous pouvons donner de tranquillité et de vie à notre cœur, plus nos rêves révèleront le présent, le passé et l’avenir.  Et si nous arrivons à ce que notre conscience soit absolument limpide et claire, tout ce qu’il y a dans le Ciel et sur la terre se reflétera en nous et nous pourrons le lire dans nos rêves.

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Nous transcrivons ici quelques extraits qui nous ont paru compléter la conférence ci-dessus.

Il y a trois principales sortes de rêves.

Khayali

Il y a d’abord le rêve qui est le reflet de la pensée qui a occupé l’esprit pendant la journée, que l’on appelle Khayali.  Cela ne veut pas dire que l’on voit la chose à laquelle on a pensé sous la forme qu’elle avait dans notre esprit.  On la verra peut-être sous une forme très différente. 

Par exemple

On pourra rêver qu’on porte une très grande poupée et que cette poupée devient vivante et c’est un chat gris. Et puis ce chat se change en un chat blanc et ses yeux sont comme des boutons blancs.  Ce qui ne veut pas dire qu’on a pensé à une vraie poupée mais à autre chose : à un être qui était sans doute arrêté dans son évolution, rigide, tout de bois, qui ensuite est devenu plus vivant et qui à la fin s’est découvert comme une âme candide.  Les yeux, les boutons blancs, sont le reflet de la pensée que l’on a eue. 

Cette sorte de rêve se revêt des formes qui nous ont frappé. Ce sont très souvent des formes vues dans les deux ou trois jours qui ont précédé le rêve. Par exemple, nous aurons l’attention attirée par un paquet mal fait. Nous pourrons voir ensuite quelqu’un qui tire une petite charrette comme on en tire en Suisse.  Quelque temps plus tard, nous rêverons d’un paquet mal ficelé que l’on va poser dans une petite charrette.  Et cela pourra signifier qu’on nous expédie par lettre un projet mal fait qu’on veut montrer dans une assemblée publique.  Ce dernier exemple montre l’idée d’une chose qui doit arriver et la forme choisie par l’âme consciente pour montrer cette chose dont l’esprit est fourni par l’aspect « mal ficelé » du paquet et le caractère de « véhicule ouvert à la vue du public » de la charrette.

Qalbi

La deuxième sorte de rêve est celui où l’on voit ou bien le contraire de ce qui est ou de ce qui doit arriver, ou bien exactement l’événement, sauf pour un détail qui en est tout le contraire.  Ce rêve est le rêve du cœur que les Soufis appellent Qalbi parce que le cœur ne voit pas clair : s’il est en émoi il change la chose.  Par exemple, si une personne est malade, il pourra arriver que quelqu’un lui dise : « Je vous ai vu guérie, marchant très bien ».  Cela ne veut pas dire nécessairement qu’il n’ait pas vu sa guérison, mais ce peut être aussi le contraire.  Ou bien, l’on pourra voir dans une maison quelqu’un qui est malade. Cependant, il ne s’agira pas de la personne vue en rêve, il s’agira d’une autre personne.  Dans ce rêve, il y a transposition.

Ruhi

Puis il y a une troisième sorte de rêve : le rêve de l’âme où l’on voit une chose qui s’avère merveilleusement exacte, comme elle doit arriver.  Par exemple, je connais une personne qui s’occupait de deux vieilles gens, un ménage dans un village.  Une nuit, elle rêva qu’ils avaient rempli un tonneau et qu’ils s’étaient noyés : c’était exact.  Je connais aussi une personne simple, qui a peu d’instruction et dont les rêves sont exacts.  Elle rêve que telle personne qu’elle connaît déménage, elle va voir aussitôt et il en est ainsi.  Ce rêve dépend de la tranquillité du cœur, de la pureté de l’esprit.  Une âme innocente, un esprit tranquille verra les choses telles qu’elles sont. Tandis qu’une personne prompte à l’émotion verra quelque chose de très différent, quelque chose dont l’image est troublée.  Ce rêve de l’âme, les Soufis le nomment Ruhi.

Les rêves symboliques

Parmi les rêves de l’âme il faut aussi classer les rêves symboliques, qui sont de très belles formes de rêves.  Souvent le symbole est très beau, et il est difficile à interpréter.  Les symboles se voient aussi dans les visions.  Dans ces symboles, l’on voit ce que l’on connaît, l’on n’invente rien de neuf, mais l’on combine. Cela en fait quelque chose que l’on n’a jamais vu.  Par exemple, si l’on voit un ange, l’on ne voit pas une forme entièrement inconnue dont rien n’existe sur la terre : l’on voit un être humain très beau. C’est un être humain mais il a des ailes, quelque chose que l’on connaît déjà.  Ce rêve est appelé Naqshi.

Les rêves montrent aussi la tendance de la nature d’un être, ses préoccupations.  Par exemple, quelqu’un qui est très coléreux verra souvent des scènes de querelle, de colère. Quelqu’un qui a beaucoup d’ego rêvera ou bien qu’on l’exalte ou bien qu’on l’insulte. Quelqu’un d’affectueux fera des rêves de même nature.

Il y a des rêves qui signifient le paradis, qui sont d’une grande beauté, où l’on se sent heureux.  Il y a aussi des rêves qui signifient le contraire.  Des rêves où l’on se voit dégagé des entraves de toujours, ou des rêves où l’on se sent impuissant, les bras liés et où le danger approche, où l’on ne peut s’échapper.

Il y a des rêves symboliques qui annoncent des choses qui doivent arriver dans le monde.  Avant la guerre, je rêvais que j’étais au bord de la mer, je voyais des vagues énormes, un raz-de-marée que rien ne pouvait arrêter, rêve très impressionnant qui signifiait ce qui est arrivé.

Les rêves et le temps

Chacun fait des rêves, des présages qui doivent arriver dans la vie des êtres qu’il connaît, ou dans le monde en général.

Les rêves que l’on fait le matin avant de s’éveiller se réalisent très vite. Les rêves du milieu de la nuit mettent plus de temps à se réaliser et les rêves du commencement de la nuit mettent beaucoup plus de temps à apparaître dans la vie.


Paris, samedi 26 septembre 1936

Paris, 2 janvier 1936