
Lorsque nous observons l’art du Moyen Âge et que nous découvrons la psychologie qui le sous-tend, il semble que les artistes de cette époque aient cherché à produire des objets de culte. Restreint par les lois conventionnelles, profondément convaincu de la tâche sacrée qui lui incombait, l’artiste a conservé son art comme l’expression de son idéal, de sa dévotion la plus profonde. Et un penseur profond ressentira certainement qu’il y a là une atmosphère, un sentiment, qu’un magnétisme y est placé et grandit de jour en jour.
Toute forme d’art médiéval ne peut être appréciée que si l’on ne la compare pas à l’art d’aujourd’hui. Comme l’a dit Majnun :
« Pour voir Leila, vous devez emprunter mes yeux »,
Nous devons donc emprunter les yeux du Moyen Âge, le sentiment des gens qui vivaient à cette époque, puis regarder leur art, car dans son développement primitif, il y a quelque chose de caché. Et si le même art était produit aujourd’hui, il n’aurait aucun effet car il n’aurait pas ce magnétisme, cette vie, ce mystère caché en lui.
Il existe une légende arabe selon laquelle Dieu aurait créé la statue du premier homme et demandé à l’âme d’y entrer. L’âme refusa d’entrer dans ce corps d’argile, le qualifiant de prison : « Je ne veux pas perdre ma liberté ». Dieu força à nouveau l’âme en lui disant : « Entre, je te l’ordonne ». L’âme refusa : « Non, pas dans cette captivité ». Dieu ordonna alors aux anges d’apporter leurs harpes et de chanter devant l’âme. Lorsqu’ils se mirent à chanter, l’âme fut transportée d’extase et entra dans le corps. Lorsque nous pensons au Moyen Âge et à la Renaissance, cette différence apparaît clairement. Dieu créa d’abord la statue d’argile, puis les anges forcèrent l’âme à y entrer.
Un art sacré
La vague venue de la Grèce antique vers l’Italie a apporté cette nouvelle vie. Mais en même temps, l’art qui était autrefois destiné au culte est alors devenu un objet d’admiration. L’art a atteint des sommets en élevant l’esprit de la Grèce antique vers un nouveau domaine d’expression. Néanmoins, on peut dire qu’au Moyen Âge, l’art était davantage tourné vers Dieu, qu’à la Renaissance, l’art était avec Dieu, et qu’ensuite, il a été produit sans Dieu. Et quand il n’y avait pas de Dieu, il n’y avait pas d’art. Le fossé que nous constatons entre aujourd’hui et cette époque où l’art était à son apogée s’explique par le fait que l’art est sans Dieu. Les artistes de la Renaissance n’avaient pas renoncé à Dieu, mais par la suite, Dieu a été oublié.
La peinture, la sculpture ou toute autre forme d’art, lorsqu’elle n’est pas orientée vers un idéal supérieur, doit descendre. Elle ne peut s’élever car l’échelle n’est pas là. C’est l’idéal qui aide tout à s’élever, et sans l’idéal, tout descend. On peut comprendre pourquoi les gens deviennent plus matérialistes ; la beauté appartient naturellement au Ciel. Sur terre, elle n’est que reflétée. Et lorsque la connexion avec le Ciel est rompue, lorsque le dos est tourné vers le Ciel, alors les yeux se concentrent sur la terre, puis lentement, progressivement, la beauté commence à disparaître. D’une certaine manière, le fossé entre la Renaissance et aujourd’hui a été causé par le matérialisme, le mercantilisme, le manque d’inspiration céleste.
L’idéal
Il ne fait aucun doute que le besoin ressenti dans le cœur des amateurs de beauté a agi dans les plans intérieurs, et qu’aujourd’hui, il commence à se manifester. Mais qu’est-ce qui s’est manifesté ? Ce n’est pas la beauté, mais son absence qui se fait désormais sentir. Et le résultat est que l’artiste pense qu’il doit y avoir un nouveau départ dans le monde de l’art, qu’il faut trouver une nouvelle beauté, une nouvelle expression. Mais lorsqu’il tente de la trouver, il passe le plus souvent à côté, car lorsque l’inspiration fait défaut et que l’œuvre d’art est le fruit d’un effort forcé, le résultat est mécanique.
Un artiste pense que tout doit être en angles, ce qui crée une nouvelle beauté. Un autre dit : « Non, tout doit être dans les couleurs, tout doit se révéler par lui-même ». Un autre artiste dit : « Tout doit être juste des lignes sans détail ; chacun doit découvrir par lui-même ce que c’est ». Et un autre dit : « Tout doit être dans un état inachevé, car cela semble très artistique ». De cette façon, c’est comme si de nombreux chevaux essayaient de prendre des directions différentes afin d’atteindre quelque chose.
L’idéal semble encore absent. Le jour où l’idéal guidera la main de l’artiste, l’art progressera plus rapidement, et cette promesse de l’art futur se réalisera alors.
L’art vient naturellement
Ce quelque chose qui commence par la promesse d’atteindre les sommets, de se manifester dans la perfection, a une autre voix, une autre âme, une autre expression. Aujourd’hui, l’artiste s’efforce de l’atteindre, son âme y aspire, mais il ne l’a pas encore trouvé. Et la raison même pour laquelle il ne le trouve pas, c’est qu’il réfléchit trop. L’art n’exige pas de « réfléchir intensément », pas plus que la poésie ou la musique. L’art s’accompagne toujours de réconfort, d’aisance, de relaxation ; il vient naturellement. Lorsque l’artiste se saisit d’une chose et dit : « Oh, je souhaite la créer, je veux la faire naître », il lutte avec la beauté, il lutte avec l’inspiration.
La grande désolation de notre époque est cette influence commerciale inconsciente mais prédominante qui plane comme un nuage sur l’art contemporain. La tendance générale à penser que chaque mois doit voir apparaître une nouvelle mode, qu’il doit y avoir une nouvelle mode dans tout, cette tendance elle-même, imprégnée d’avarice, détruit les racines de l’art naturel et beau.
L’illusion de la nouveauté
Comme l’a dit Salomon :
« Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ».
Pourquoi rechercher la nouveauté ? La vie est toujours nouvelle et toujours ancienne ; toujours la même, et pourtant nouvelle.
Penser que nous devons oublier, ignorer et détruire toute pensée ancienne est en soi une grave erreur. Lorsque les artistes partent de cette erreur, désireux de créer quelque chose de nouveau, ils produisent alors des œuvres ordinaires, loin de la beauté. Et les admirateurs de l’art, ses acheteurs, ceux qui l’acquièrent, ne se soucient guère de ce qu’il représente, tant qu’il est nouveau. La plupart d’entre eux n’acquièrent une œuvre d’art que parce que c’est à la mode, et non parce qu’elle est belle. Ils doivent l’acheter simplement pour être à la mode. Une lourde responsabilité pèse alors sur l’artiste ainsi que sur ceux qui présentent son œuvre au monde comme quelque chose de nouveau.
C’est cette pression qui gâche le travail de l’âme artistique, qui devrait avoir le temps de penser à la beauté et le loisir de ressentir profondément. Au lieu de cela, on leur impose une anxiété, on leur impose la responsabilité de créer quelque chose de nouveau. Le jour où le monde de l’art oubliera le mot « nouveau », une nouvelle vie y fera son apparition.
L’art décoratif
Ce qu’on appelle aujourd’hui l’art décoratif semble être un nouveau départ dans un domaine inconnu. Il ne fait aucun doute que cette forme d’art doit avoir pour objectif de produire une impression, sans entrer dans les détails. Mais elle doit tout d’abord naître au plus profond du cœur de l’artiste, et sa pensée doit se refléter dans les lignes qu’il trace. Si un artiste ne cherche qu’à produire un effet extérieur, dans le seul but d’obtenir un résultat esthétique, son œuvre ne sera jamais belle et ne transmettra jamais le message qu’il souhaite faire passer.
Aujourd’hui, dans l’art décoratif, un artiste a une idée à exprimer et la fait ressortir par des lignes mais il souhaite éviter les détails. Cependant, comme ces lignes ne jaillissent pas du plus profond de son cœur, elles ne sont pas le fruit de l’inspiration ; c’est pourquoi elles ne deviennent pas un langage universel. Elles ne sont que ce qui est tracé, de sorte qu’une autre personne puisse immédiatement sentir l’idée que l’artiste a voulu produire. Il faut y réfléchir davantage, afin que la ligne ne soit pas seulement une ligne, mais qu’elle exprime quelque chose, qu’elle suggère quelque chose, qu’elle soit vivante. Alors, en un instant, le sens de l’œuvre de l’artiste se fait jour dans l’esprit d’une autre personne qui la regarde.
L’inspiration
Si un objet d’art décoratif n’est pas réalisé avec cette inspiration, il n’est pas achevé, il manque de détails. Il ne suggère alors rien, il est déroutant, il va semer la confusion chez beaucoup de gens. Et à une époque où tant de choses désorientent l’homme, si l’art est lui aussi source de confusion, où peut-on alors se tourner ? Nulle part ailleurs. L’art doit être révélateur, inspirant, au lieu d’être source de confusion.
Il fut un temps où l’art décoratif était très développé. L’art décoratif chinois, par exemple, avait atteint son apogée. Lorsque l’artiste chinois souhaitait représenter l’idée du ciel, il le faisait d’un simple trait, et on pouvait le ressentir. D’où cela vient-il ? D’un effort intellectuel ? Cela vient de l’inspiration. Penser à propos d’une idée est une chose, et la ressentir en est une autre. Et dès que l’artiste commence à ressentir l’idée, il est capable de la transposer sur la toile. Même si l’œuvre n’est pas achevée, elle l’est dans le sentiment de l’artiste, et cela complète le trait. Ceux qui veulent le vérifier pourront la lire ; ils connaîtront l’intention avec laquelle le tableau a été créé.
L’art médiumnique
De plus, un courant artistique est en train de voir le jour, que l’on qualifie d’art « clairvoyant », « médiumnique » ou « spirite ». On peut parler de l’effet déroutant de l’art, mais celui-ci est le plus déconcertant de tous.
Un jour, une personne a dessiné quelque chose de différentes couleurs sur un papier, me l’a montré et m’a dit : « Les gens ne peuvent pas comprendre cette idée profonde, mais vous, vous la comprendrez. C’est très profond ; cela vient d’une source clairvoyante ». Je l’ai regardé ; tout ce qu’on peut dire c’est qu’il y avait beaucoup de couleurs. Et elles ne se mariaient même pas harmonieusement les unes avec les autres ; elles étaient seulement frappantes ; et il y avait des traînées rouges ici et là dans ce dessin. La personne m’a regardé et a attendu mon avis. Elle m’a demandé : « Qu’en pensez-vous ? ». J’ai donc répondu : « C’est l’image de la fin du monde ». La personne en a été très heureuse, car c’était du dernier cri.
Simplicité et inspiration
Très souvent, on retrouve également des motifs déroutants dans l’art décoratif. Il se peut que ce motif représente une fleur, et que cette fleur ressemble au visage d’un homme ; or, si l’on regarde cette fleur sous un autre angle, on y voit le visage d’un singe ou d’un tigre. Si cela ne produit pas une confusion, qu’est-ce donc ? Aujourd’hui, ces motifs sont souvent commercialisés et utilisés comme des papiers peints, et les gens apprécient d’avoir un motif dans lequel on peut voir un visage différent sous chaque angle. C’est la confusion de l’esprit de l’artiste que le commerce a récupérée et exploitée. Si la confusion est utilisée à des fins commerciales, alors où allons-nous, sinon vers une confusion de plus en plus grande, favorisée par l’art, par ce qu’on appelle l’art ?
La combinaison de couleurs inharmonieuses a très souvent un effet disharmonieux sur les nerfs, sur la pensée, sur le mental. Et cela ouvre des perspectives à ces artistes pleins d’imagination dépourvus de beauté, d’art, de connaissance de la vie et de toute conception psychologique. Cela rend leur art populaire en lui attribuant un caractère « tout à fait différent de tout le reste », ce qui leur permet de mieux vendre leurs œuvres.
L’art doit être simple, il doit être expressif, il doit être source d’inspiration et de révélation.

Le point de vue de la beauté
Question : On considère généralement que la fresque doit être bidimensionnelle, s’apparentant davantage à l’art décoratif, et qu’elle ne doit pas être réalisée comme une peinture classique qui exprime la troisième dimension. Quel est votre avis à ce sujet ?
Réponse : Une fresque doit être aussi achevée que n’importe quelle autre œuvre, et c’est ainsi qu’elle a été réalisée. En Italie, les grands maîtres n’ont rien laissé inachevé. Dans toute forme d’art, l’artiste doit avoir le désir d’achever son œuvre, et non de la laisser inachevée. Ce désir de la laisser inachevée va à l’encontre de la perfection. Le désir doit être de la terminer. Si ce désir de la terminer fait défaut, c’est de la paresse, de la léthargie, de la négligence.
Nous avons tous, en tant qu’êtres humains, nos limites. Il est très facile de dire : « C’est quelque chose d’inachevé, regardez, c’est magnifique ». Mais ce n’est pas juste. Dans tout ce que nous faisons, nous devons avoir le désir de le mener à bien au mieux de nos capacités. Et pourtant, si nous considérons l’œuvre du point de vue de la beauté, cela restera toujours inachevé. Nous n’avons pas besoin de la laisser inachevée. Du point de vue de la beauté, elle reste inachevée, sans essai de notre part dans ce sens.
Le symbolisme
Question : Quelle place occupe le symbolisme dans l’art décoratif ?
Réponse : Le symbolisme est l’aspect mûri ou abouti de l’art. Et si l’on recourt au symbolisme à un moment où l’art commence à se développer, c’est un handicap ; cet art ne s’épanouira pas. À ses débuts, l’art ne devrait pas aborder le symbolisme, car celui-ci survient comme un développement naturel. C’est une inspiration ; il devient naturel lorsque l’artiste devient naturel. Alors, tout ce qu’il fait comporte une part de symbolisme.
Mais lorsque l’artiste se dit : « Je dois commencer par le symbolisme », il détruit alors son art. Le symbolisme pris comme point de départ détruit l’art. Le symbolisme doit venir de lui-même, ce n’est pas quelque chose que l’on peut étudier, ce n’est pas quelque chose que l’on peut apprendre. C’est le langage de la nature, c’est l’inspiration spirituelle, c’est une révélation en soi. Et lorsqu’une personne y a consacré sa vie, ses pensées et ses sentiments, il jaillit naturellement comme une source divine de beauté. C’est alors seulement que l’artiste a le droit de produire du symbolisme dans son art.
La Renaissance
Question : Est-il vrai que la Renaissance a été une réaction à l’enseignement de Mahomet ?
Réponse : Chaque message spirituel, quelle que soit l’époque à laquelle il a été transmis, a toujours entraîné une révolution, non seulement dans le monde religieux, mais aussi dans l’art et dans tous les aspects de la vie. Consciemment ou inconsciemment, il a bousculé les conventions du passé. Mohammed était donc destiné à insuffler une nouvelle vie au monde entier. Que cela ait été ressenti consciemment ou inconsciemment, lorsqu’il est venu délivrer le message de Dieu, il a frappé à toutes les portes. Il a également frappé à la porte de l’art. La Renaissance a été l’écho de l’aspiration du Prophète à de meilleures conditions de vie, et ses conséquences ont permis de les concrétiser.
9 Juillet 1926
Le médium
Question : Si le clairvoyant peignait l’au-delà, cela ressemblerait-il à nos images ?
Réponse : Si le clairvoyant peint l’autre monde, il doit également apporter la peinture et la toile de là-bas. Le clairvoyant ne peut pas peindre l’autre monde avec le pinceau de ce monde-ci. S’il le faisait, ce serait une erreur de sa part.
Suresnes, 16 juillet 1926.
Sera Publié dans L’art – Hier, aujourd’hui et demain– cahier n°1 – chapitre 5
