L’imagination et la pensée

On confond souvent ces deux opérations de l’esprit, l’imagination et la pensée. Quand on les distingue l’on constate que l’imagination est l’action automatique de l’esprit, l’action où l’esprit va d’une idée à une autre, d’un objet à un autre, et qu’elle se manifeste au moment où différentes idées se présentent comme d’elles-mêmes à l’esprit. Quant à la pensée, c’est la même action de l’esprit dirigée par la volonté. On pense à une chose quand la volonté est active et dirige l’imagination ; l’on se laisse aller à l’imagination quand la volonté abandonne son emprise sur l’esprit.

L’imagination créatrice

Le pouvoir et l’importance de l’imagination sont très grands. Tout ce qui existe autour de nous dans la vie concrète a existé d’abord dans l’imagination. Une imagination que l’on maintient longtemps dans l’esprit devient une condition que l’on éprouve réellement, qui nous fait agir, tout autant qu’elle peut aboutir à la création d’un objet sous une forme concrète.

Dans notre vie personnelle une imagination qui revient sans que notre volonté puisse l’arrêter possède une grande influence pour nous rendre heureux ou malheureux. La plupart des malheurs, des maladies, sont dus à une imagination qui revient, qui persiste et qui finit par créer dans notre vie son œuvre néfaste.

Savoir arrêter une imagination que l’on ne désire pas entretenir demande une grande force de volonté ; mais c’est la clé du bonheur, la clé du pouvoir dans notre vie ; car si l’on emploie souvent son intelligence à se faire du mal à soi-même sans qu’on le veuille vraiment, l’on peut aussi employer son imagination à n’importe quel autre but, pour créer ce que l’on veut créer, pour réaliser ce que l’on veut réaliser, pour amener le bonheur et pour se guérir des états maladifs.

La moindre imagination qui traverse notre esprit n’est pas dépourvue d’effet et souvent il arrive qu’elle se répète dans nos rêves. Et puis, fortifiée par le rêve, par cette deuxième action qu’elle a dans notre esprit, elle revient dans la journée plus forte que la veille. Cependant, les formes revêtues par cette imagination sont souvent très différentes entre elles ; toute imagination peut entièrement changer d’apparence dans le rêve, puis réapparaître sous sa forme première dans la journée, mais elle aura alors acquis beaucoup plus de force qu’au premier jour où elle se présentait.

Imaginer le but

Si l’on veut arriver à tel état d’esprit, à tel but déterminé que l’on souhaite, le meilleur moyen est de laisser arriver à l’esprit l’imagination de cet état, de cet objet, de ce but à atteindre. Si on l’écarte en se disant : « Ce n’est pas la peine, la réalisation en est impossible, ce n’est qu’une imagination sans portée », l’on a mis une entrave à l’objet désiré, l’on a construit un obstacle dans le chemin de sa réalisation. Au contraire si on laisse se fortifier cette imagination, l’on est sûr de créer dans son esprit l’état que l’on veut y créer, et lorsqu’il s’agit d’un objet, d’un but extérieur à atteindre, l’on a fait un grand pas vers lui.

Certains demanderont : « Pourquoi tous n’atteignent-ils pas le but qu’ils désirent, puisque l’imagination existe chez tous les êtres humains ? Tant de rêves restent des rêves, tant d’imaginations, des imaginations ! » Oui, mais ce sont des imaginations qui passent comme des papillons, des papillons de différentes espèces et comme des papillons elles vivent un seul jour.

L’imagination qui est comme la chenille, qui ne s’envole pas, qui ne voltige pas, qui reste sur la feuille et la mange peut-être tout entière, cette chenille deviendra un papillon. Auparavant, elle passera par l’état de chrysalide, elle s’enveloppera de son cocon, mais elle deviendra papillon. Il en est souvent de même de l’imagination ; pendant un temps elle semble endormie, elle paraît ne pas se mouvoir, on dirait qu’elle a perdu sa force. Où est-elle ? Tout semble immobilisé. Mais si on ne la laisse pas périr, elle parviendra à l’état d’être complet, de papillon.

La réalisation de l’imagination

Quels sont les obstacles qui empêchent la réalisation de l’imagination ? En dehors des entraves qui sont notre manque de patience, notre manque de foi dans sa réalisation, il y a les circonstances, la vie autour de nous qui semble parfois nous l’interdire. Pourtant, toute imagination se réalise dans le cours du temps. Si ce n’est pas ici, ce sera certainement dans un autre monde : ce monde qui est le Monde de l’Imagination. Un grand mystique Soufi, Shams-Tabriz [1], disait :

« Je préfère de beaucoup penser à divers objets que d’obtenir réellement ces objets, car dans ma pensée tout se passe comme je le veux et quand j’agis ici-bas c’est tout le contraire ».

Ceci est très juste. Dans la pensée, l’imagination, tout va selon le désir. Tout ce que nous imaginons, nous le voyons en effet dans le monde de l’esprit et nous le verrons beaucoup plus clairement quand l’existence physique aura cessé d’exister, car la vie physique, la vie concrète, l’éclipse pour ainsi dire, mais l’imagination n’en est pas moins vivante. Ainsi, cette expérience de la vie de l’esprit est plus vivante, plus subtile pourtant que celle de la vie physique ; à côté de la solidité concrète de nos expériences elle nous semble plus vague. Mais c’est cette réalisation de l’imagination dans la vie de l’au-delà qui est le paradis, le seul paradis qui existe.

La satisfaction du désir

Omar Khayyâm dit :

« Le Ciel est la vision du désir satisfait »

Le Ciel est la satisfaction du désir de l’imagination que nous connaissons ici-bas sous une forme estompée, imparfaite, dans le rêve. Là en effet tout ce dont nous avons rêvé devient réalité : les plus beaux paysages, les êtres les plus parfaits ; et ce que nous connaissons et pouvons éventuellement réaliser dans notre existence terrestre est seulement une lueur de ce Monde de l’Imagination et de l’Esprit.

La pensée

La pensée, l’action de l’esprit maintenue et dirigée par la volonté, tout le monde peut y parvenir et cependant presque personne n’y pense. Il est très rare que l’on puisse dire : « Je peux penser à ce que je veux penser ; je peux m’arrêter de penser à telle ou telle chose quand il me plaît ». Généralement, s’il y a un moment de pensée stable, le moment d’après elle s’échappe de notre contrôle. Cependant, l’état normal d’un être est de penser comme il le veut, de pouvoir maintenir une pensée autant qu’il le souhaite, de la développer autant qu’il le désire sans qu’une autre pensée vienne interrompre le cours de la première.

Comment peut-on y parvenir ? C’est seulement par l’exercice de la volonté que l’on arrive à la maîtrise de la pensée et l’on peut s’y entraîner à chaque moment du jour. D’habitude l’on admet que la pensée divague sans attacher d’importance à son interruption, sans chercher à maintenir son courant. Mais cette interruption agit à notre détriment en affaiblissant l’esprit ; par conséquent, savoir rendre persistante une pensée est de la plus haute importance pour notre vie. Vivre comme nous le voudrions demande de la puissance et celle-ci commence par une puissance intérieure : cette puissance dirigera d’abord nos pensées puis elle dirigera aussi nos sentiments.

Contrôler l’imagination et la pensée

A chaque moment de la journée l’on peut s’habituer à penser avec constance à une seule chose, ou bien à répéter avec persistance une certaine pensée. Il faut aussi s’habituer à ne pas aller trop vite d’une pensée à une autre. Si nous désirons quelque chose il faut y penser assez longtemps pour que cette pensée produise son effet.

La multiplicité de nos occupations et la quantité des objets rencontrés contrarie le déroulement normal de la pensée. Il est très bon à un certain moment de la journée de fuir ces distractions qui s’offrent. Autour de nous, tout nous montre tant de couleurs, tant de lumières colorées qui flamboient, tant de sons et de bruits de toutes sortes ! Pas un moment on ne nous laisse tranquilles. Mais nous acquerrons la faculté de nous abstraire de toutes ces choses si nous pouvons nous concentrer sur une pensée, sur une seule série de pensées.

Nous pouvons faire beaucoup pour le contrôle de nous-mêmes. Nous pouvons faire de notre vie ce que nous voulons en faire. Il faut pour cela que notre imagination devienne une pensée, car ainsi elle deviendra puissante ; elle possédera un effet sur notre être entier, sur notre vie. Et c’est aussi au moyen de l’imagination et de la pensée que nous pourrons construire tout ce que nous voulons construire.


[1] Le maître du célèbre poète Jelal-ud din-Roumi, auteur du Masnavi-i-Manavi.


Suresnes, mardi 12 juin 1934