L’initiation et l’esprit d’initiative

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

Le sens du mot initiation se trouve dans le mot lui-même : l’initiation est initiative.

Tout enfant né sur la terre est né avec l’initiative. Mais à mesure qu’il grandit, cet esprit meurt plus ou moins, parce que la connaissance qu’il amasse pendant sa vie lui donne en même temps que le courage, le doute. Ce doute, augmentant de plus en plus, fait que bien souvent, l’homme perd ce pouvoir d’initiative. Il ne veut plus alors faire un pas en avant s’il n’a pas vu s’il y a la terre ou s’il y a l’eau. Et bien souvent, l’eau ressemble à la terre et la terre à l’eau.

Puisque selon les mystiques la vie est une illusion, sur cette illusion l’homme base sa raison. Néanmoins, ce raisonnement dont il a besoin, l’aide dans la vie du monde. Et pourtant, c’est très souvent son raisonnement qui l’empêche de prendre ce qu’on appelle l’initiative.

L’ esprit d’initiative

C’est avec cet esprit d’initiative que tous ceux qui ont accompli quelque chose de grand dans le monde, l’ont accompli. Au commencement de leur effort les gens ont appelé ces êtres fous, fanatiques ou insensés. Mais après en avoir vu le résultat ils pensent qu’ils étaient les plus sages. Les grands prophètes, les grands créateurs de nations, les grands inventeurs, les grands explorateurs, tous le prouvent. Une question se pose : est-ce qu’ils ne voient pas de la même façon qu’une personne qui raisonne, qui voit ce qu’elle a devant elle ? Oui, ils le voient, mais avec des yeux différents. Leur point de vue est différent, il n’est pas toujours d’accord avec le point de vue d’une personne ordinaire.

C’est donc naturel que les gens les appellent fanatiques, mais ils voient peut-être davantage que beaucoup de ceux qui les entourent. Si quelqu’un s’est aidé lui-même à atteindre le succès après un grand échec ou à s’élever au-dessus d’une maladie après une grande souffrance, cette personne n’y est arrivée que par l’esprit d’initiative.

Différentes sortes d’initiations

Il y a différentes espèces d’initiations dont l’être fait l’expérience. Une sorte d’initiation est une initiation naturelle. Une sorte de développement naturel vient à une âme, pour lequel l’âme ne peut donner aucune cause ou raison. En effet, aucun effort, aucune tentative n’ont été faits par l’âme pour en faire l’expérience.

 Quelquefois, la même initiation arrive après une grande maladie, ou peine, ou souffrance. Elle vient comme un horizon qui s’ouvre, elle vient comme un éclair, et en un moment le monde devient différent. Ce n’est pas que le monde ait changé, c’est que la personne est accordée à un diapason différent. Elle commence à penser différemment, à sentir différemment, à parler et à agir différemment. La condition entière de la personne commence à changer. On peut dire de cette personne qu’elle commence à vivre à partir de ce moment. L’on pourrait demander de quelle manière cela arrive. Cela arrive-t-il comme une vision, comme un rêve, comme un phénomène ? Cela peut venir sous n’importe quelle de ces formes, et pourtant, l’on ne peut fixer la manière dont cela se manifeste.

L’autre initiation, qui est connue parmi les mystiques, est l’initiation que l’on prend d’une personne vivant sur la terre. Chaque école mystique a sa propre initiation. En Orient, où les idées mystiques sont estimées et considérées comme très sacrées, chaque individu qui souhaite fouler le chemin spirituel considère l’initiation comme la chose la plus sacrée. Quand des êtres tels que Jésus-Christ ont été baptisés par Saint-Jean-Baptiste, aucun être au monde ne peut dire : « Je suis au-dessus de l’initiation ».

Une confiance réciproque

Quelqu’un pourra me demander s’il est impossible d’atteindre le but spirituel sans initiation : je répondrai qu’il n’y a rien d’impossible. Je peux seulement dire qu’il est possible à une personne de sauter dans l’eau et de nager dans l’intention d’arriver au port de New-York. Mais sa vie sera plus sûre s’il retient son passage dans une des compagnies maritimes courantes. La différence est la même, et encore plus grande, entre deux âmes, celle qui souhaite voyager sur le chemin spirituel en prenant l’initiation, et l’autre qui refuse de le faire.

L’initiation que donne un maître spirituel signifie une confiance donnée par le maître à un élève, et une confiance donnée par l’élève au maître. Et le progrès de celui qui est initié dépend de la part de lui-même qu’il donne à la guidance du maître. L’un peut ne donner qu’un doigt, et un autre seulement une partie du doigt, un autre donnera la main entière.

Cela fait une grande différence, car si un élève demandait à un maître : « Que demandez-vous de moi ? », le maître répondra : « Votre être tout entier ». Et si un élève dit : « Eh bien, je donnerai une certaine partie de mon temps et de mes pensées à votre direction, je donnerai la petite part de ce qu’il me sera possible de donner. Sera-ce assez ? ». Le maître dira : « Oui, c’est suffisant si vous pensez que c’est suffisant ». Mais ce n’est jamais assez en réalité.

Elargir le point de vue

On peut penser : « N’est-ce pas abandonner son propre point de vue pour suivre celui d’un autre ? ». Je répondrai : « Non ; si vous avez un point de vue vous ne le perdez jamais. Le point de vue que vous perdez n’est pas vôtre. Regarder une chose du point de vue d’un autre ne fait qu’élargir votre propre point de vue : vous avez deux points de vue au lieu d’un seul ». Si l’idée d’un élève est différente de celle du maître, en acceptant celle du maître, il ne fera que doubler. L’élève a tout de même son propre point de vue. Il a quelque chose pour pouvoir faire son choix pour sa vision des choses, l’horizon de sa pensée s’est élargi. Mais l’élève qui se ferme et dit : « Je garderai mon point de vue, de peur qu’il ne s’échappe » ne sera jamais bénéficiaire.

Le sentier mystique

Le sentier mystique est des plus subtils à suivre. La relation entre le maître et l’élève est trop subtile à exprimer par des mots. Par ailleurs, le langage d’un maître mystique est toujours évasif. Vous ne pouvez pas, pour ainsi dire, « l’épingler » grâce à ses paroles. Vous ne pouvez pas lui demander de dire clairement : « C’est tel et tel, c’est comme ceci et c’est tout ». Si un mystique le fait, ce n’est pas un mystique. Si c’est un mystique, il ne le peut pas, car un mystique peut sembler se tenir sur la terre, mais il vole dans l’air. L’air ne peut pas plus être changé en rocher que le mystique ne peut être changé en une entité grossière.

Son « oui » ne veut pas dire la même chose que le oui d’un autre, pas plus que son « non » ne signifie la même chose que le non des autres. Le langage mystique n’est pas le langage des mots, c’est le langage des significations. La plus grande détresse du mystique est de devoir se servir des mots du langage de tous les jours, qui ne sont pas ses mots. Il ne peut pas s’exprimer grâce à ces mots. Et le même caractère, la même manière, vous les trouverez dans l’action du mystique. Chaque action extérieure qu’il fait n’aura pas pour tout un chacun le sens qui se cache derrière elle. Peut-être que ce sens est de grande importance comparé à l’insignifiante action extérieure.

La mise à l’épreuve

Le maître, par conséquent, met constamment son élève à l’épreuve. Il lui explique et ne lui explique pas, car chaque chose doit venir en son temps. La connaissance divine n’a jamais été expliquée en paroles et ne le sera jamais. Le travail du maître mystique n’est pas d’enseigner, mais d’accorder, d’accorder l’élève afin qu’il puisse devenir l’instrument de Dieu. Car le maître n’est pas celui qui joue de l’instrument, il est l’accordeur. Quand il a accordé l’instrument il le donne entre les mains du Joueur de qui c’est l’instrument dont il doit jouer. Le devoir du maître mystique est le service qu’il accomplit dans cette direction en tant qu’accordeur.

Y a-t-il un bien quelconque à tirer en discutant avec le maître ? Pas du tout, car l’élève peut parler un langage différent de celui que parle le maître. S’il n’y a pas de langage commun, comment la discussion pourrait-elle être profitable ? Par conséquent, dans le chemin du mysticisme il n’y a pas de discussion.

Est-ce qu’il y a certaines règles à suivre dans ce chemin ? Aucune règle fixe. Pour chaque personne il y a une règle spéciale. Cependant oui, il y a une seule loi qui s’applique à toutes les choses de la vie : la sincérité est la seule chose que demande un maître, car la vérité n’est pas la part de celui qui n’est pas sincère.

La floraison de l’âme

Il peut y avoir plusieurs initiations données à l’élève que le maître a pris en mains, mais le progrès dépend de l’élève. De même que les parents sont impatients, le maître est naturellement impatient de voir le progrès de son élève. Il n’y a aucune raison pour le maître de garder un élève en arrière, comme il n’y a aucune raison pour des parents d’empêcher le succès de leur enfant. Car de même que dans le bonheur de l’enfant réside le bonheur des parents, ainsi dans l’avancement de l’élève réside la satisfaction du maître.

Mais il y a une autre sorte d’initiation qui vient ensuite, et cette initiation est une floraison de l’âme. Elle vient comme un effet secondaire de l’initiation que l’on a reçue du maître. Elle vient comme une sorte d’expansion de la conscience, et la grandeur de cette initiation dépend de la largeur et de la profondeur de l’horizon de la conscience. Beaucoup peuvent s’en prévaloir, mais peu la réalisent. Ceux qui la réalisent ne prétendent pas l’avoir.

Plus un arbre porte de fruits, plus il se courbe, ainsi plus une réalisation spirituelle est divine, plus humble devient une personne. C’est celui qui porte le moins de fruits qui y prétend le plus. Ceux qui sont réellement initiés mentionnent rarement le mot initiation. Ils ne trouvent aucun profit à faire croire aux autres qu’ils sont initiés. Ils possèdent leurs gains, ainsi ne désirent-ils pas un gain extérieur. C’est celui qui n’a pas obtenu ces gains qui veut être reconnu au-dehors.

Le service

Mais on pourrait demander quel est le profit de l’initiation. La réponse sera que dans la religion, le mysticisme ou la philosophie qui sont vrais, tout ce que nous gagnons doit avoir un résultat sous une forme définie, et c’est d’être des plus capables de servir notre prochain.

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

Question : Quand un élève a besoin de son maître et ne peut pas le voir, qu’il ne soit pas là, que doit-il faire ?

Réponse : Il doit essayer d’apprendre à approcher le maître qu’il a vu extérieurement en fermant les yeux – en un instant.

Question : Jusqu’à quel point peut-on laisser de côté les devoirs familiaux qui empêchent si souvent l’élève de donner toute sa main à son maître ?

Réponse : Autant qu’il le peut.

Question : Qu’est-ce que je dois faire si je veux être bon, alors qu’il y a tant d’obstacles pour atteindre l’objectif d’être utile à l’humanité ?

Réponse : Les obstacles sont naturellement nombreux pour quiconque s’efforce d’être bon. Comme pour accomplir quoi que ce soit il y a des obstacles, ainsi dans l’accomplissement de cette chose si importante il y a bien plus d’obstacles. Et la meilleure manière est d’avoir l’unité d’esprit et de poursuivre son but, en dépit de tous les obstacles qui se tiennent sur la route.

Question : L’initiation est-elle une récompense ou un encouragement ?

Réponse : Ce n’est rien de cela. C’est un pas en avant.

Question : Doit-on mériter ce pas en avant ?

Réponse : Eh bien, l’âme a automatiquement fait ce pas.

La communication avec le maitre

Question : Ce pas a-t-il été aidé par le maître ?

Réponse : Oui, mais l’aide du maître est tout à fait comme l’océan. L’océan a toute l’eau. Si vous en prenez une carafe, c’est une carafe pleine d’eau. Si vous prenez un verre, vous aurez un verre plein d’eau.

Question : Si nous voulons approcher un maître, y a-t-il des moments qui conviennent mieux que d’autres ?

Réponse : Eh bien, extérieurement il y a des moments qui conviennent mieux que d’autres. Mais je pense qu’à quelque moment que l’initiation soit donnée, c’est le meilleur moment. Cela dépend entièrement de l’attitude réceptive.

La communication entre deux âmes n’est pas très différente du téléphone ou de la communication sans fil. Et si l’on comprend la construction du téléphone et de la radio, il est bien plus facile de comprendre davantage la communication entre deux âmes.

Si je vous racontais ma propre expérience, il est toujours arrivé qu’à l’appel de mon Murshid je fus en sa présence ; je répondais à l’appel. S’il y avait une lettre ou un télégramme, il m’atteignaient toujours après que j’aie vu mon Murshid, quand je rentrais à la maison.

L’aide

Mais le fait d’avoir eu une initiation vient à l’aide d’une personne dans toute sa vie même si les gens abandonnent ou disparaissent ou pensent qu’ils sont devenus indifférents. Il en est tout à fait comme ceci : un individu va vers un lieu de pèlerinage, et en route il se fatigue de marcher, il s’assied et sommeille. Ainsi, ce qu’il a perdu est le temps. Quand il se réveille il continue sur le même chemin vers le lieu de pèlerinage. Il y en un autre qui est allé jusqu’à moitié chemin et puis qui dit : « Eh bien je n’ai pas l’impression qu’il y ait quelque chose à gagner », et il rebrousse chemin. Ainsi, il a perdu non seulement son temps mais ce qu’il y avait à atteindre. Ainsi, plus il marche, plus il s’éloigne.

J’aimerais mieux une personne qui n’essaie pas d’atteindre le sanctuaire que de lui voir tourner le dos. En outre, personnellement, si je constatais qu’au lieu de ce sanctuaire il y avait un puits dans lequel beaucoup de ceux qui étaient venus s’étaient noyés, après que je sois parti en pèlerinage vers ce sanctuaire qui était un puits, j’aimerais mieux être noyé que de m’en retourner. Mais c’est un principe que j’appliquerais pour moi, je n’enseignerais pas aux autres à le suivre.

Question : Dans quelle condition morale doit-on être pour être initié ?

Réponse : Une attitude amicale envers tous, et la confiance en soi.

La persévérance

Question : Quel avantage y a-t-il à continuer quelque chose qui n’est pas ce qu’on espérait, au lieu de s’en retourner ?

Réponse : Un objectif spirituel n’est pas aussi tangible que les objectifs matériels, et par conséquent la manière de l’obtenir n’est pas non plus la même. Si un jour on a pensé : « De cette manière j’aurai la réalisation spirituelle », on l’aura certainement. A part un maître spirituel, même si quelqu’un pensait que dans une pierre il y a quelque chose de sacré, et qu’il s’attache à la pierre, il viendra un moment où il obtiendra de la pierre la réalisation spirituelle. Néanmoins je répéterai que je ne demanderai jamais à mes élèves de suivre un principe comme celui-là.

Mais pour moi c’est comme une attitude religieuse de penser que si je considérais un objet comme sacré et que le monde entier disait : « Il ne l’est pas », je persisterais. S’il en sortait un cours d’eau ou une flamme de feu, j’accepterais les deux. Si dans une bataille on peut donner sa vie, dans le combat spirituel, la vie est un sacrifice trop petit à offrir. D’ailleurs, je ne considère pas comme étant une vie celle qui n’est pas sacrifiée pour quelque chose considérée comme valable, c’est une mort. Mais par mort je n’entends pas le suicide. Par le sacrifice j’entends s’élever au-dessus de la mort. Quand une personne ne retient plus sa vie dans ce qu’il considère comme spirituel et qu’elle désire obtenir – Eh bien sa vie est bénie.


Paris, 23 février 1924

Publié dans Mysticisme – Le chemin de l’initiation – La guidance divine – cahier n°5 – chapitre 3