
Très souvent on comprend mal le mot initiation. Beaucoup pensent que cela veut dire une initiation dans une société secrète ou que c’est une épreuve dont on fait l’expérience, ou quelque autre phénomène. Comme il n’y a aucune autre expression j’ai, par convenance, utilisé le mot initiation. Dans les termes soufis l’initiation est appelée Bayat. Il est certain que le mot initiation exprime aussi quelque mystère, car le mot suggère le sens de prendre une initiative, d’avancer ou d’aller de l’avant.
On peut se demander s’il est désirable pour chaque âme de prendre l’initiation. Comme le mot initiation suggère d’aller en avant, on répondra que le progrès est vie et que l’immobilité est mort. Quel que soit notre degré d’évolution, il est toujours souhaitable d’essayer d’avancer, même dans les affaires ou dans une profession, dans la société ou dans la vie politique, dans la religion ou dans l’avancement spirituel.
Il y a certes un danger à être trop plein d’enthousiasme. Cette nature qui est trop enthousiaste peut, au lieu d’en tirer bénéfice, se faire du mal à elle-même en quelque direction que ce soit, dans une direction mondaine ou spirituelle. Pour chaque chose il y a un temps, et la patience est nécessaire à tout effort. Un cuisinier peut brûler la nourriture en la mettant sur un feu trop vif pour la cuire plus vite. En toutes choses cette règle s’applique. Avec les petits enfants les parents sont souvent anxieux et enthousiastes. En effet, ils pensent que leurs enfants peuvent apprendre et comprendre toute chose bonne et intéressante sur la terre. Trop d’enthousiasme n’est pas bon. Nous devons donner du temps à toutes choses. La première et la plus importante leçon dans la vie est la patience. Nous devons commencer toutes choses avec patience.
Les écoles ésotériques
L’école Soufie est principalement une école ésotérique. Il y a trois écoles ésotériques très connues en Orient : l’école Bouddhiste, l’école Védantiste et l’école Soufie. Deux de ces écoles, la Bouddhiste et la Védantique, utilisent l’ascétisme comme moyen principal d’avancement spirituel. La particularité de l’école Soufie est d’utiliser l’humanité comme la voie principale d’avancement spirituel. Dans la réalisation de la vérité l’école Soufie ne diffère pas de la Védantiste, ni même de la Bouddhiste. Mais le Soufi présente la vérité d’une manière différente. C’est le même cadre dans lequel Jésus-Christ a donné son enseignement. Et c’est la même forme que les prophètes d’Israël ont adoptée. Cependant, il est certain que les trois écoles ont utilisé la voie du développement spirituel par la contemplation et la méditation. En effet, la science du souffle est le fondement de chacune d’entre-elle.
La culture de l’humanité
Le Soufi pense que l’homme n’a pas été créé en tant qu’homme pour vivre la vie d’un ange. Et il n’a pas été créé non plus pour vivre la vie d’un animal. Pour la vie d’ange, sont créés les anges. Et pour la vie d’animal, il y a les animaux. Le Soufi pense que la première chose nécessaire dans la vie est pour l’homme de prouver à sa conscience jusqu’à quel point il peut être humain.
Ce n’est pas seulement un développement spirituel, c’est la culture de l’humanité. Il s’agit de savoir dans quelle relation il est avec son voisin ou son ami, avec ceux qui dépendent de lui et avec ceux qui le respectent et avec les étrangers qu’il ne connaît pas. Mais également d’observer son attitude envers ceux qui sont plus jeunes que lui et ceux qui sont plus âgés, envers ceux qui l’aiment et envers ceux qui ne l’aiment pas et le critiquent. Et comment il est bon de sentir et de penser et d’agir dans la vie et cependant de continuer à progresser vers le but qui est le but de toutes les âmes dans le monde.
Il n’est pas nécessaire que le Soufi recherche la solitude pour sa méditation. En effet, une partie de son travail il peut l’accomplir au milieu de sa vie dans le monde. Le Soufi n’a pas besoin de se prouver Soufi par un pouvoir extraordinaire, en accomplissant des prodiges ou par une apparence ou une affirmation de spiritualité exceptionnelles. Un soufi peut prouver à sa propre conscience qu’il est Soufi en examinant sa propre vie au milieu des efforts de cette vie du monde.
La véritable initiation est une aide
Certains se satisfont d’une croyance qui leur est enseignée à la maison ou à l’église. Ils sont satisfaits. Ils peuvent tout aussi bien rester à cet endroit de réalisation où ils sont contents. Et ils le peuvent jusqu’à ce qu’une autre impulsion à aller plus haut naisse dans leur cœur.
Le Soufi n’impose pas sa croyance ou ses idées à de telles âmes. En Orient on a coutume de dire que c’est un grand péché de réveiller quiconque est profondément endormi. On peut comprendre symboliquement ce dicton. Nombreux sont ceux qui dans ce monde travaillent et accomplissent des choses et pourtant sont endormis. Ils semblent extérieurement éveillés, mais au-dedans ils sont endormis. Le Soufi considère comme un crime de les réveiller, car un peu de sommeil est bon pour leur santé. Le travail du Soufi est d’offrir une main secourable à ceux qui ont assez dormi et qui commencent à s’agiter dans leur sommeil, à se retourner. C’est cette aide apportée qui est la vraie initiation.
Tawajoh, la manière d’enseigner
Il est certain qu’il y a des choses qui dépassent la compréhension ordinaire de l’homme. Il y a des choses que l’on ne peut enseigner que par la parole ou l’action. Mais il y a une manière d’enseigner qu’on appelle Tawajoh, et cette manière d’enseigner se produit en dehors des mots. Ce n’est pas un enseignement extérieur, c’est un enseignement en silence. Par exemple, comment peut-on expliquer l’esprit de sincérité, ou l’esprit de gratitude ? Comment peut-on expliquer la vérité ultime, l’idée de Dieu ? Chaque fois qu’on a essayé, on a échoué. Cela a rendu certains confus et fait que d’autres ont abandonné leur croyance. Ce n’est pas que celui qui expliquait n’avait pas compris. Mais en fait, les mots sont inadéquats pour expliquer l’idée de Dieu.
En Orient les grands sages et les grands saints sont assis en silence. Ils restent tranquilles, avec les lèvres closes, pendant des années. Nous les appelons Muni ce qui veut dire : celui qui fait vœu de silence. L’homme d’aujourd’hui peut penser : « Quelle vie, rester silencieux et ne rien faire ! ». Mais il ne sait pas que certains, par leur silence, peuvent faire davantage qu’un autre qui parle pendant dix ans ne peut accomplir. Quelqu’un peut discuter pendant des mois d’un problème et ne pas être capable de l’expliquer. Une autre personne ayant un rayonnement intérieur peut résoudre le même problème en un moment. Mais la réponse qui vient sans paroles explique bien davantage. C’est ce que nous appelons initiation.
Un pas en avant
Evidemment personne ne peut donner la connaissance spirituelle à quelqu’un d’autre. C’est une chose que chaque cœur recèle en lui-même. Ce que le maître peut faire par l’initiation est d’allumer par sa lumière la lumière qui est cachée dans le cœur de son disciple.
Il y a un vers persan de Hafiz qui dit :
Aussi grand que soit le maître, avec celui dont le cœur est clos, avec lui le maître est impuissant.
Par conséquent, l’initiation signifie initiation de la part du disciple et de la part du maître. Cela indique un pas en avant sur le sentier de la part des deux. De la part du maître c’est un pas en avant avec le disciple auquel il doit faire confiance et qu’il élève de sa condition présente. Et c’est un pas en avant de la part du disciple, parce qu’il ouvre son cœur, ne laissant aucune barrière, rien pour empêcher l’enseignement sous quelque forme qu’il vienne, en silence ou en paroles ou par la vue de quelque fait ou action de la part du maître.
L’ouverture du cœur
Dans les temps anciens les disciples des grands maîtres apprenaient par une méthode très différente. Ils utilisaient pas une manière d’étudier académique. Leur manière était qu’avec le cœur ouvert, avec une foi et une confiance parfaites, les disciples observaient chaque mouvement du maître qu’il faisait vis-à-vis d’amis ou de gens qui le considéraient avec mépris. Ils observaient leur maître dans les moments de difficultés et de souffrance, voyant comment il supportait tout cela. Ils voyaient à quel point il était patient en discutant avec ceux qui ne comprenaient pas. Les disciples considéraient combien il était sage en répondant avec douceur à chacun dans son propre langage. Et à quel point il montrait l’esprit maternel, l’esprit paternel, l’esprit fraternel, l’esprit de l’enfant, l’esprit de l’ami, le tendre pardon, la nature sans cesse tolérante, le respect pour les plus âgés, la compassion pour tous, la profonde compréhension de la nature humaine.
Le disciple apprenait aussi que toutes les discussions et les livres de métaphysique ne peuvent enseigner toutes les idées et toute la philosophie qui surgissent du cœur de l’homme. Quelqu’un peut ou bien étudier pendant mille ans, ou bien atteindre la source et voir s’il peut toucher toute la pensée et toute la philosophie. Au centre de l’emblème de l’Ordre Soufi il y a un cœur, un signe pour le Soufi que du cœur s’élève un courant, le courant de la connaissance divine, le courant de l’inspiration.
La contemplation et la vie
Sur le chemin de l’initiation deux choses sont nécessaires : la contemplation et vivre la vie qu’un Soufi doit vivre. Chacune dépend de l’autre. La contemplation aide à vivre la vie d’un Soufi, et la vie d’un Soufi aide la contemplation.
La question se pose pour nous, spécialement en Occident où la vie est si occupée et où il n’y a pas de fin aux responsabilités qu’on prend à chaque moment, si contempler même pendant dix minutes chaque soir n’est pas trop quand nous sommes fatigués. La réponse est que pour cette raison même la contemplation est plus nécessaire qu’en Orient. Toutes choses, même l’environnement, y aident la contemplation. En outre, on doit commencer sur le chemin. Si la contemplation ne se développe pas sous une forme telle que tout ce qu’on fait dans la vie devient contemplation, alors la contemplation ne fait aucun bien à une personne. Ce serait comme aller à l’église une fois par semaine et tout oublier de la religion les autres jours.
A une personne qui donne chaque soir dix ou vingt minutes à la contemplation et l’oublie toute la journée, la contemplation ne fera aucun bien. Nous prenons notre nourriture à certains moments chaque jour. Pourtant sans cesse, même quand nous dormons, la nourriture nourrit le corps. Ce n’est pas l’idée du Soufi de vivre en réclusion ou de rester silencieux toute la journée. L’idée est que par la contemplation il doit être si inspiré que dans l’étude, dans chaque aspiration, le progrès se produise en chaque aspect de la vie. Ainsi, il prouve que sa contemplation est une force qui l’aide à confronter toutes les difficultés qu’il rencontre.
L’ami de tous
On peut expliquer en quelques mots la vie que le Soufi devrait vivre. Il y a beaucoup de choses dans la vie d’un Soufi, mais la plus grande est d’avoir tendance à l’amitié. Celle-ci s’exprime sous forme de tolérance et de pardon, sous forme de service et de confiance. C’est ainsi qu’il témoigne de ce thème central, de ce désir constant de prouver son amour pour l’humanité, d’être l’ami de tous.
Vevey, Suisse – 24 novembre 1921
Publié dans Mysticisme – Le chemin de l’initiation – La guidance divine – cahier n°5 – chapitre 4
