
Il y a bien des choses diverses qui sont enivrantes dans la vie, mais si nous considérions la nature de la vie, nous nous rendrions compte que rien n’est plus enivrant que la vie elle-même. Nous pourrons voir la vérité de cette idée en pensant à ce que nous étions hier et en le comparant avec notre condition d’aujourd’hui. Notre bonheur ou notre malheur, notre richesse ou notre pauvreté d’hier sont pour nous comme un rêve, seule notre condition d’aujourd’hui compte.
Cette vie de hauts et de bas continuels et de perpétuels changements est comme l’eau courante, et avec le courant de cette eau, l’homme pense : « Je suis cette eau ». En réalité il ne sait pas ce qu’il est. Par exemple, si un homme passe de la pauvreté à la richesse et si cette richesse lui est enlevée, il se lamente. Et il se lamente parce qu’il ne se rappelle pas qu’avant de posséder ces richesses il était pauvre et de cette pauvreté il était parvenu à la richesse. Si l’on peut considérer ses propres fantaisies au cours de la vie, on constatera qu’à chaque stade de son propre développement on a eu une certaine fantaisie. Parfois on a langui pour certaines choses et à d’autres périodes on ne s’en est plus soucié.
Si l’on peut regarder sa propre vie en spectateur, on trouvera que ce n’était rien d’autre qu’une ivresse. Ce qui donne à l’homme grande satisfaction et orgueil à un moment, l’humilie à un autre moment, ce qu’à un moment quelqu’un trouve agréable à un autre l’ennuie, ce qu’à un moment il considère comme de grande valeur, à un autre il n’en donne aucune.
L’homme se comporte de manière impulsive
Si l’homme peut observer de près ses actions dans la vie courante et s’il possède un sens éveillé de la justice et de la compréhension, il se surprendra en train de faire quelque chose qu’il n’avait pas l’intention de faire, de dire quelque chose qu’il n’aurait pas aimé dire, ou de se conduire de telle sorte qu’il se demande : « Pourquoi ai-je été aussi bête ? ». Parfois il se permet d’aimer quelqu’un, d’admirer quelqu’un. Cela continue des jours, des semaines, des mois, des années (quoique ‘des années’ soit bien long). Et puis il pense : « Oh, je me suis trompé ». Ou bien il arrive quelque choses qui est plus attirant. Alors il prend un autre chemin ; il ne sait pas où il est ni qui il aime.
Dans l’action et la réaction de sa vie, parfois l’homme fait des choses de manière impulsive, sans considérer ce qu’il fait, et à d’autres moments, il est pour ainsi dire sous l’emprise de la bonté et il continue à faire ce qu’il pense être bien. Puis à d’autres moments une réaction survient et toute sa bonté s’en va. Et puis dans les affaires, les professions libérales et le commerce l’homme a une impulsion de : « Je dois faire ceci, il me faut faire cela » et il semble avoir toute force et tout courage, et parfois il continue et parfois cela ne dure qu’un jour ou deux, puis il oublie ce qu’il faisait et il fait quelque chose d’autre.
L’homme flotte sur l’océan de l’activité du monde
Cela montre que l’homme dans sa vie au milieu des activités du monde est comme un petit morceau de bois soulevé par les vagues de la mer quand elles s’élèvent et qui chute quand ces vagues s’abaissent. C’est pourquoi les Hindous ont appelé la vie dans le monde bhavasagara, un océan, un océan toujours en mouvement. Et la vie de l’homme flotte sur cet océan de l’activité du monde, et il ne sait pas ce qu’il fait, il ne sait pas où il va. Ce qui lui semble avoir de l’importance n’est que le moment qu’il appelle le présent. Le passé est un songe, l’avenir est dans un brouillard, et la seule chose qui lui soit claire est le moment présent.
L’attachement, l’amour et l’affection de l’homme dans la vie du monde ne sont pas très différents de l’attachement des oiseaux et des animaux. Il y a un temps où l’hirondelle prend soin de ses petits et apporte des graines dans son bec pour les mettre dans le bec de ses petits, et ils attendent anxieusement la venue de la mère qui leur met le grain dans le bec. Cela continue jusqu’à ce que leurs ailes aient poussé, et une fois que les petits connaissent les branches de l’arbre et ont volé alentour dans la forêt sous la protection de la mère bienveillante, ils ne reconnaissent plus cette mère qui pour eux était si tendre.
Il y a des instants d’émotion, il y a des impulsions d’amour, d’attachement, d’affection, mais il vient un moment où ils passent, pâlissent et disparaissent. Et il vient un moment où une personne pense qu’il y a quelque chose d’autre qu’elle désire et quelque chose d’autre qu’elle voudrait aimer.
L’insatisfaction de l’enfant
Plus on pense à la vie de l’homme dans le monde, et plus on en vient à comprendre qu’elle n’est pas très différente de la vie d’un enfant. L’enfant se prend de fantaisie pour une poupée et puis se fatigue de la poupée et se prend de fantaisie pour un autre jouet. Et quand il est dans la fantaisie de la poupée ou du jouet, il pense que c’est la chose au monde qui a la plus grande valeur. Et il vient un temps où il déchire la poupée et casse le jouet. Ainsi en est-il de l’homme ; son domaine d’intérêt est peut-être différent, mais son action est la même.
Tout ce que l’homme considère comme important dans la vie, comme amasser des richesses, posséder un patrimoine, atteindre à la renommée et s’élever à une situation qu’il considère comme idéale, tous ces objectifs qu’il tient devant lui ont seulement un effet enivrant. Mais après avoir atteint son objectif il n’est pas satisfait. Il pense qu’il y a peut-être quelque chose d’autre qu’il veut, que ce n’est pas cela qu’il voulait.
Le plaisir de l’activité qui rend conscient
Quoi qu’il désire, il sent que c’est plus important que tout, mais après l’avoir atteint, il pense que ce n’est plus important du tout et il veut quelque chose d’autre. En toutes choses qui lui plaisent et le rendent heureux, dans ses amusements, théâtre, films, golf, polo ou tennis il semble que ce qui l’amuse c’est d’être engagé dans un problème et de ne pas savoir où il va. Il semble qu’il désire seulement meubler son temps et qu’il ne sait pas où il va ni ce qu’il fait. Et ce que l’homme appelle plaisir est ce moment où il est pleinement enivré par l’activité de la vie. Tout ce qui couvre la réalité à ses yeux, tout ce qui lui donne une certaine sensation de vivre, tout ce à quoi il peut s’adonner et qui le rend conscient d’une activité quelconque, c’est ce qu’il appelle plaisir.
La nature de l’homme est telle que, tout ce à quoi il s’habitue, c’est là que sera son plaisir : que ce soit manger, boire ou quoi que ce soit d’autre. S’il s’habitue à ce qui est amer, l’amertume lui donnera du plaisir. S’il s’habitue à ce qui est acide, alors l’acidité lui donnera du plaisir. Et s’il s’habitue à manger des sucreries, alors il aimera les douceurs.
L’habitude de la souffrance
Il y a des gens qui prennent tellement l’habitude de se plaindre de leur vie, que quand ils n’ont aucun motif de plainte, ils cherchent quelque chose dont ils puissent gémir. D’autres, qui ont besoin de la sympathie de leur prochain, afin de se plaindre qu’on les a vilainement traités, cherchent quelque mauvais traitement pour s’en plaindre. C’est un enivrement.
Il y a aussi tel individu qui est tombé dans l’habitude de voler. Cela lui donne du plaisir. Il est pris par cette habitude et quand une autre source de revenus lui est offerte, cela ne lui plaira pas, il n’en voudra pas.
De cette façon, les gens s’habituent à certaines choses dans la vie. Ces choses deviennent un plaisir, un enivrement. Il y a beaucoup de personnes qui prennent l’habitude de se tourmenter pour les évènements. La moindre petite chose les bouleverse. Ils cultivent tous les petits chagrins qu’ils peuvent, et comme une plante, ils les arrosent et les nourrissent. Et il y en a tant, aussi, qui directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment, prennent l’habitude de la maladie ! Et la maladie est un enivrement plus grand que la réalité. Mais aussi longtemps qu’un homme s’accroche à l’idée de cette maladie, il la nourrit pour ainsi dire et la maladie s’installe dans son corps de sorte qu’aucun docteur ne peut l’enlever. Le chagrin et la maladie sont donc aussi une ivresse.
L’Alchimie du Bonheur – chapitre 17-1
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.
