L’océan intérieur

Les mystiques ont comparé la vie à une mer, l’océan de l’être, à la surface duquel les vagues montent et descendent, tandis que la profondeur est tranquille. Nous sommes l’écume, les bulles qui apparaissent à la surface. Roumi [1] dit :

« Il est la profondeur, nous apparaissons à la surface pour un moment et retournons aux profondeurs ».

Dans cet océan certains nagent : ils sont capables de mener à bien leurs affaires dans la vie. Il y a les nageurs expérimentés qui peuvent nager avec ou contre la marée. Il y a ceux, les maîtres, qui marchent sur les vagues, et les mystiques qui plongent dans les profondeurs, et d’où ils ramènent des perles précieuses…

Les mystiques ont exprimé cette idée de différentes manières. Dante dit au début de la troisième partie de son grand poème :

« La gloire de Celui qui gouverne tout imprègne l’univers et resplendit davantage en un lieu qu’en un autre. Je me trouvais dans ce Ciel qui recueille la plus grande partie de Sa vertu, et j’ai vu des choses que celui qui en descend n’a ni la possibilité ni le pouvoir de raconter ; car, à mesure que notre intelligence s’approche de l’objet de son désir, elle s’y absorbe si profondément que la mémoire ne peut la suivre. Cependant, tout ce que j’ai pu recueillir et garder précieusement dans ma mémoire fera désormais l’objet de mon chant ».

Le jardin des roses

Quand la conscience est retournée très profondément au-dedans, il y a un vide. On dit : ‘ J’étais perdu’, et le mental ne retient qu’une portion de ce qu’il y a reçu. Sa’di [2] écrit à la première page du Boustan, du ‘Jardin des Roses’ que lui avec une amie étaient tous deux assis dans un jardin et que Sa’di fut absorbé au-dedans. Quand il regarda de nouveau son amie, l’amie demanda : ‘Où as-tu été ?’. Sa’di répondit : ‘J’ai été dans un très beau jardin’. Son amie demanda : ‘Ne m’as-tu rien rapporté de là-bas ?’ – ‘En vérité – répondit-il – j’ai pensé t’apporter toutes les roses que j’ai cueillies là-bas, mais comme je les tenais dans un pli de mon vêtement, le pli m’échappa des mains, les roses tombèrent, et seules ces quelques-unes que j’ai pu garder, je te les ai apportées’. Ces roses sont les vers du Boustan.

Hazrat Inayat dit :

« Même les hommes qui sont nés sur terre et ont été élevés sur terre font une profession de nager, de plonger profondément dans la mer et d’en remonter des huîtres perlières ».

Pour cette plongée il y a un entraînement. Celui qui sans pratiquer aucun entraînement essaierait de plonger dans la profondeur resterait très longtemps à apprendre comment y parvenir et prendrait un grand risque. Mais en pratiquant l’entraînement nécessaire, la plongée devient sûre et facile. Ainsi en est-il de la plongée dans l’océan de l’être, qui est l’inclination naturelle de l’âme. Cet entraînement peut être suivi par celui qui a le désir sincère de plonger dans la profondeur de la vie.

Ce procédé est enseigné par le mystique ; mais non pas à ceux qui sont insouciants, non pas à ceux dont l’occupation principale est à la surface de la vie. Il est enseigné à ceux qui se retournent dans leur sommeil, se tournant du côté superficiel de la vie vers son côté profond ».


[1] Roumi – Jelal-uddin-Roumi. L’un des plus grands poètes mystiques du Soufisme, dont l’ouvrage principal, le Masnawi-i-Manawi, écrit en persan, est considéré comme une véritable Bible par une grande majorité de Soufis jusqu’à aujourd’hui. Il vivait au 13ème Siècle de notre ère.

[2] Sa’di – Autre grand poète Soufi persan. Son œuvre est abondante, et le Boustan est le plus connu. Il vécut centenaire au 12ème et 13ème Siècle de notre ère.