
Nous pouvons tous observer que dans la vie il y a des êtres optimistes et d’autres qui sont pessimistes. Cependant, personne n’est continuellement optimiste ni toujours pessimiste. Nous pouvons ainsi nous rendre compte, dans notre vie de tous les jours, de ce qu’est l’état de l’optimiste et celui du pessimiste.
Le moment où nous nous sentons remplis d’espoir, où nous voyons le beau côté des choses, est le moment où nous sommes pleins de force. Et le moment où nous sommes pessimistes est celui où nous sommes tristes, abattus, où une dépression nous environne.
Cela nous montre que l’optimisme est le résultat de la vie, tandis que le pessimisme est le manque de vie, le manque d’élan, le manque d’amour. Souvent le pessimisme porte le masque de la sagesse. Et souvent aussi l’on pourra considérer l’optimiste comme un naïf, comme une personne très simple, un esprit sans expérience qui ne connaît pas la vie. Car il est vrai que l’expérience de la vie amène le pessimisme.
Mais celui qui a passé au-delà de cette expérience, qui, après s’être refait un nouvel optimisme est assez fort pour résister à ce qui peut le déprimer, l’amoindrir, celui-là a plus d’intelligence que l’autre, son intelligence s’est développée davantage. Pourtant, en un sens, l’optimiste est plus simple que le pessimiste parce qu’il écoute son cœur, l’élan qui lui vient du dedans. Il ne voit pas toutes les petites choses qui passent par le champ de sa vision, tous les obstacles, les écueils qui arrêtent la vision du pessimiste.
Le pessimisme détruit, l’optimisme construit
L’optimisme et le pessimisme se manifestent de deux façons : d’abord à l’égard de ce qui nous entoure, de la vie présente, puis à l’égard du futur.
A l’égard du futur, l’optimisme nous fait penser qu’un bon avenir nous attend qui nous apportera la réalisation de nos désirs. Et à l’égard du présent, l’optimisme consiste à voir le bon côté de ce qui existe, le bon côté des choses et des êtres. C’est un point de vue qu’il est difficile de garder. Chacun dans la vie a tout souhaité, ayant au début foi et confiance en tout ce qu’il rencontre. L’enfant est plein de foi et de confiance.
Mais peu à peu, ce que la vie apporte de déceptions, de désillusions, de tristesses, enlève cet optimisme à chaque âme. L’esprit commence à voir que là où il croyait trouver la sérénité, il n’y a que des sables mouvants : une maison sûre, des amis sûrs, un bel avenir, de belles promesses, tout cela n’est que mirage, il y a partout déceptions et tristesses. L’esprit commence alors à penser qu’il est plus sage de s’attendre à des déceptions, que tout ce qu’on peut trouver dans la vie n’a que peu de valeur. Ceux qui prennent cette tournure d’esprit disent aux autres : « Prenez garde, rien n’est comme vous les pensez, il n’y a rien de stable, tout cela n’est qu’une façade ». Et ils pensent être très habiles en parlant de cette façon.
Cependant, le pessimisme détruit, l’optimisme construit. Le pessimisme enlève la force et la vie. Tout ce qui est fort, tout ce qui est beau, a été fait par l’optimisme. Le pessimisme n’a rien fait, pas même une critique utile. Tout ce qui est fait, tout ce qui existe, est le produit de l’optimisme.
Goethe l’exprime bien dans ces termes :
« L’artiste est celui qui dit « oui » à la vie. Méphisto, le diable, est l’esprit qui toujours nie ».
Cultiver la beauté
Toute croyance qui porte à ce qui est beau dira « oui » et de ce « oui » vient toute la force divine et tout l’amour qui construit la beauté. C’est pourquoi tous ceux qui ont maintenu, restauré ne fut-ce que la santé, l’ont fait par l’optimisme. Un homme peut être ruiné, se trouver sans un centime, cependant s’il est optimiste il pourra surmonter toutes les difficultés et se rétablir dans le monde. Un être pourra se sentir très réduit, très malade, s’il se dit : « J’ai des forces en moi », il guérira. Les guérisons sont le fruit de l’optimisme. C’est pourquoi il est bon de répéter : « Je vais bien, je vais mieux de jour en jour ». Cela produit une attitude optimiste qui donne le pouvoir de créer la guérison.
L’optimisme est le résultat de l’amour et produit une harmonie. Il crée la beauté. Ce que dit Goethe est vrai, l’artiste est optimiste, sinon il n’écrirait pas un hymne, un poème ou de la musique. Car avant de commencer à le faire, le pessimisme l’aurait empêché de le faire, et encore plus de le penser et de l’extérioriser. L’optimiste transforme ce qui est devant ses yeux, il reconnaît devant lui chaque rayon de beauté que le pessimiste ne remarquerait pas. Il ajoute à la beauté qui existe, il a la confiance, l’espoir, que la beauté se développera. Par son optimisme il en crée comme le soleil qui fait croître les plantes, qui fait que les fleurs se développent et s’épanouissent, que les fruits mûrissent et qui donne lumière et vie.
Le présent et l’avenir
L’optimisme et le pessimisme jouent aussi leur rôle à l’égard de l’avenir. Les uns voient l’avenir en rose. D’autres disent : « Pour le moment, les choses ne vont pas si mal », mais l’avenir leur semble noir et menaçant. Dans un cas comme dans l’autre, ce que l’optimiste et le pessimiste créent dans le présent est à eux dans l’avenir.
L’optimisme crée, il donne la vie aux choses qui n’existent d’abord que dans notre conscience, qui ne sont pas encore apparues dans la vie extérieure. Le pessimisme les anéantit avant même qu’elles n’aient pris vie.
Il y a un autre aspect de l’optimisme et du pessimisme. Certaines gens disent : « Le monde deviendra de plus en plus parfait. Il ne fait que commencer son évolution ». C’est l’optimisme des races jeunes qui ont toutes les possibilités offertes devant elles. Les races anciennes disent que le passé était beau, qu’on ne le dépassera jamais. D’autres encore, disent que ce qui a été dans le passé sera dans l’avenir.
Il paraîtrait que les uns et les autres aient raison. Le passé était une enfance, le paradis de l’enfance. Les hommes y ont touché une grande perfection. Puis, vint le temps de la jeunesse allant vers l’âge mûr, ce qui représente une autre perfection. Et ainsi, le monde avance, se développant en cycles. Ils évoluent continuellement, cycle après cycle et cycle dans cycle, s’interpénétrant, s’élevant et dégénérant en tant que races, nations, groupes ou individus dont chacun a évolué selon ses ancêtres.
Être ou ne pas être
Certains disent aussi que le monde ne nous donnera jamais satisfaction, que les hommes en plus grand nombre comprendront cette vérité et que tous en finiront avec la vie. Il est vrai qu’un être évolue. Par l’expérience il se rend compte que le visage du monde n’est que fard. Son visage sous le fard est autre chose et c’est une grande déception, une grande souffrance. Et à ce moment cet être peut se demander comme Hamlet, dans la grande tragédie de Shakespeare :
« Vaut-il mieux être, ou ne pas être ? Etre dans la vie ou la quitter ? »
Et cependant il se dit :
« Si je quittais cette terre, il y aurait peut-être quelque chose de pire ; y aurait-il une autre existence ? »
C’est là le vrai sens de ce dilemme. Vaut-il mieux vivre dans cette existence avec tous ses accidents, ou y a-t-il autre chose. Y a-t-il une autre possibilité dans cette vie-ci ou dans un autre monde ? C’est une expérience que font certaines âmes. Elles voient qu’à un certain point de vue, il est justifié de penser que le monde n’est pas aussi beau qu’il le paraît, qu’il y a des gouttes d’amertume au fond de la coupe que chacun doit absorber. Et le premier désir de ces âmes est de se retirer de tout cela.
Le Moi et la Vérité
Une autre vision des choses à envisager est celle-ci, qui est exprimée par un poète persan :
« La vie est tombée sur mes épaules qui traînent leur malheureux fardeau. Il me fait vivre quand même ; il me faut faire la vie aussi belle que je peux la faire, aider les autres à la supporter, ne pas rendre malheureux ceux qui m’entourent. Puisque mes yeux se sont ouverts, il faut aider ceux qui commencent à voir que la vie ne tient pas ses promesses ».
L’éveil de l’esprit est exprimé par Shakespeare dans les paroles précédentes : « Vaut-il mieux être ou ne pas être ? » L’homme qui se demande : « Y a-t-il autre chose, une autre possibilité dans cette vie remplie d’accidents, une vie stable qui réponde à nos désirs ? », est l’homme qui entre dans le sentier du mystique. Y trouve-t-il ce qu’il cherche ? Oui, il trouve ce que nous avons possédé toujours, notre Moi, la Vérité, la Réalité. Mais il ne peut rien dire de cette vérité, ni ce qu’elle est, ni ce qu’elle n’est pas. Tout ce qu’il peut dire est qu’elle est.
Un paravent devant la réalité
On raconte en Orient qu’auprès d’une cité s’élevait un mur sur lequel un homme voulut grimper. Il atteignit le sommet, sourit, puis disparut de l’autre côté. Plusieurs fois, d’autres suivirent son exemple et personne ne sut jamais ce qu’ils étaient devenus. La curiosité des gens en fut éveillée. De sorte que lorsqu’un autre, à son tour, voulut savoir ce qu’il y avait derrière ce mur, ses compagnons l’attachèrent à une échelle. Et lorsqu’il fut arrivé au sommet, ils le tirèrent en arrière pour savoir ce qu’il avait vu. « Qu’est-ce ? » – demandèrent-ils. Mais il sourit et ne répondit rien, il était devenu muet. C’est l’image de celui qui a vu l’autre côté de la vie, la non-existence qui est la toute-existence. Ce qu’il a vu, c’est ce qui lui donne la conviction de la vie, la force de vivre, le bonheur.
Ceux qui ont connu cet aspect de la vie l’on appelé Vérité, Dieu. Comme Pîr-o-Murshid Inayat Khan le dit :
« Tout ce que nous voyons dans notre vie de tous les jours n’est qu’un paravent devant la réalité. Le paravent peut disparaître, la réalité restera ».
C’est cette réalité qui justifie l’optimisme qui est en nous, qui est sa cause, sa source. Notre optimisme ne peut s’étayer sur les expériences de la vie passagère. Mais il peut se reposer sur nous-mêmes, sur notre propre existence, sur ce que chacun sent en lui ; non pas le moi extérieur, mais celui qui vit toujours, qui dit : « J’existe ».
De la limitation à la perfection
Il y a des manières de connaître ce Moi que nous ne sentons pas autant que nous le voudrions. Cela consiste à se dépouiller du moi qui est toujours devant nos yeux. Ce moi qui dit : « Je ne peux pas, je ne pourrais pas supporter un oubli momentané de ce moi ». Pourtant, c’est à l’aide de ce dépouillement que la connaissance de ce Moi qui existe devient beaucoup plus forte. Par cette expérience l’homme commence à plonger dans cette vie qui est en lui sans limites. Il est d’abord perdu en elle, c’est le premier stade. Puis le second stade arrive quand il la connaît dans toutes ses manifestations. Alors, il ne connaît plus ses limitations comme appartenant à son moi, mais l’infini, l’étendue et la profondeur de cette vie qui est son Moi véritable.
Et quand il connaît cette vraie vie, il a perdu sa vie personnelle pour gagner la vie illimitée et sans fin. Il trouve la vie éternelle dont parle le Christ. Et ceux qui sont arrivés à cette expérience font percevoir par leur seule présence, quelque chose de très haut, de très vivant.
La source de tout optimisme
Les manières employées pour arriver à cette connaissance consciente et pour la réaliser, ont été étudiées par les mystiques depuis les âges les plus reculés. Il n’y a pas d’époque dans ce monde où les hommes n’aient pu trouver de ces êtres. Mais à mesure que l’homme, dit civilisé, s’attache davantage à la vie extérieure, il perd la possibilité de cette réalisation.
Les mystiques ont gardé le résultat de leurs études comme un secret précieux. Ils le confient à ceux qui ont le désir de connaître les profondeurs de la vie. C’est-à-dire de découvrir la source de l’Amour infini, qui est aussi la source de tout optimisme.
Paris, Société de Géographie, samedi 20 janvier 1934
