Soufisme d’occident

Depuis un siècle, l’attitude du public vis à vis de la mystique a beaucoup changé. De suspecte, celle-ci est devenue intéressante, attirante même. Ainsi voit-on certains esprits se tourner vers l’Inde comme vers une source de spiritualité vivante avec ses hommes dieux et ses canonisés vivants. D’autres examinent avec plus d’attention leurs propres traditions religieuses pour entendre à nouveau le message clamé par la voix des Saints au long de l’histoire. Chez les uns et chez les autres se manifeste un même souci, un même désir : celui de voir refleurir la mystique, celui de la voir revivre dans le monde d’aujourd’hui, parmi tous les hommes, parmi nous.

C’est d’ailleurs là une nécessité vitale si l’on comprend que toute civilisation a été construite et maintenue contre vents et marées par ses hommes spirituels. N’ont-ils pas été, avant même toute préoccupation philosophique ou théologique, l’incarnation de sa loi morale ? De cette loi qui, éclose dans le sentiment religieux, devient comme la matrice des forces de civilisation ?

La solidarité humaine

Un Soufi contemporain, Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan (dont il sera souvent question dans les pages suivantes) déclarait aux environs de l’année 1925, que l’humanité d’aujourd’hui pourrait surmonter les menaces qui pèsent sur elle en retrouvant deux choses : la conscience profonde de la solidarité qui existe entre tous les hommes, et la conviction qu’à travers chaque être humain c’est Dieu qui, en fin de compte, se manifeste.

Cette réalité indubitable de la solidarité humaine, un certain nombre de sociologues, d’historiens et d’hommes politiques commencent à la percevoir et à la proclamer : là où l’on souffre, où l’on meurt, là où l’on est opprimé dans ses biens matériels ou dans ses convictions spirituelles, là aussi se manifestent des troubles, des difficultés qui finissent à la longue par corrompre et gâter la collectivité entière des fils d’Adam.

Mais qui peut illustrer d’une manière plus éclatante la proximité de l’homme et de Dieu sinon le mystique ? C’est lui qui est précisément le témoin manifeste du Royaume de Dieu établi sur la terre. Ce livre a justement pour but de présenter les idées directrices d’une mystique soufie dans la perspective indiquée en ces dernières lignes. Car Murshida Sharifa Goodenough avait approfondi cette réalité intime durant de longues années d’ascèse, avant de nous livrer l’essentiel de son message.

Une conception du soufisme universellement humaine exempte de couleur locale

Murshida Sharifa, après son maître, Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan, propose du Soufisme une conception universellement humaine. Certains s’en étonneront. D’autres seront déroutés par ce soufisme qui s’évade délibérément de tout cadre traditionnel. Soufisme qui se libère de toute confession. Qui est exempt de couleur locale, n’utilisant pas ou très peu le vocabulaire spirituel classique des Soufis.

Pourtant il ne s’agit pas d’une dépersonnalisation. Car, par-delà l’extrême dépouillement des apparences, on prendra contact avec une pensée à la simplicité d’épure. Une pensée qui mène très loin. Ceux-là qui l’auront goûtée reconnaîtront la sincérité d’une expérience vécue et l’accent d’un témoignage authentique.

Conception universellement humaine, avons-nous dit. Que représente le Soufisme pour l’Ecole de Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan ? C’est avant tout une éducation de l’être, éducation qui ne vise pas seulement à développer les facultés de l’homme d’une manière harmonieuse, à exalter ses qualités propres afin de lui permettre de vivre une vie qui ait une valeur totale pour lui et pour les autres. Mais cette éducation lui permet surtout de tirer les voiles qui enveloppent son âme afin qu’elle puisse s’éveiller d’elle-même à la plus haute réalité accessible.

Un enseignement tiré de l’expérience

Point de spéculation dans cet enseignement, s’il contient quelque philosophie, elle est tirée de l’expérience en vue d’une pratique vivante. S’il suscite quelque sentiment religieux, ce n’est pas dévotion aveugle, mais lumière qui éclaire, fortifie et guide l’intelligence en vue d’une compréhension plus intime de la vie en nous et hors de nous, qui est Manifestation Divine.

Rien qui s’oppose donc à aucune religion révélée. Le Soufi les révère au contraire, comme les notes indispensables qui concourent à l’expression de la musique du Créateur. Tel nous apparaît, d’après Murshida Sharifa, le Soufisme de Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan. Il s’offre comme un ensemble harmonieux, susceptible d’enrichir ceux qui se sentent attirés par lui.