Tauhid, l’idée d’unité

Dans les écoles des Soufis comme dans les paroles qu’ils nous ont laissées il est constamment question d’unité.  L’idée d’unité joue un grand rôle pour le Soufi et il y attache une grande importance.  Pour la majorité d’entre nous c’est une idée trop simple et nous ne voyons pas au premier abord ce qu’elle peut nous apporter.  Qu’y voient donc les Soufis de si important ? 

C’est le fond de la vie.  Et c’est l’absence d’unité qui est cause de toutes les souffrances car cette absence témoigne d’un état imparfait, incomplet.  Et chacun, même parmi ceux qui possèdent tout ce que l’on peut souhaiter ressent cette incomplétude et pense : « Je ne sais pas ce que je voudrais avoir ;  quelque chose me manque ;  une personne, un être me manque.  Ma vie n’est pas comblée, moi-même je suis incomplet ».  Cette souffrance résume toutes les autres ;  c’est la seule et véritable souffrance de cette vie.

La manifestation de la vie

Il y a deux phases dans la manifestation de la vie.  D’abord, une phase où la vie qui était une seule vie se divise pour développer plusieurs vies et cette phase comporte un très grand intérêt.  Il est passionnant de voir la multiplication des existences, de semer une graine et d’en voir venir plusieurs plantes.  Il est aussi fascinant d’analyser ce qui existe, de démonter un objet en morceaux, de décomposer une chose complexe en ses diverses parties ;  d’abord en deux, puis davantage.  Cependant, une fois ces parties séparées, chacune est incomplète.  C’est ce qui arrive à l’âme humaine.

Au commencement, au moment où l’intérêt du Créateur s’éveille vers la manifestation, l’âme unique devient plusieurs âmes.  Puis, chacune se sent incomplète et désire revenir à l’unité.  C’est ce qu’explique le grand poète Roumi dès le début de son poème du Masnavi : depuis le moment où le roseau -dit-il- a été coupé, éloigné de la plante, il se sent incomplet, il se plaint, il désire retourner à son origine.  C’est là l’image de l’âme qui soupire après son retour à sa racine.  Chaque âme, séparée de son origine, désire ardemment la retrouver.  Là commence la deuxième phase de la vie. 

La nécessité de la séparation et de la réunion

C’est pourquoi le Soufi aime contempler l’idée d’unité.  La contemplation de cette idée le ramène à cette unité.  Au contraire, ceux qui ont l’habitude de la division tendent à diviser encore ;  c’est une tendance qui est des plus répandues aujourd’hui.  Par exemple, lorsque les traditions nous ont laissé l’image d’un grand être du passé, il y a parmi ceux qui scrutent son œuvre des gens pour prétendre : « Ce ne peut être le fait d’une seule personne, c’est une œuvre collective ».  Ceux-là trouvent leur intérêt, leur plaisir à séparer.

Mais la tendance opposée existe aussi, celle qui consiste à réunir plusieurs personnalités en une seule personne, à dire : « Ces qualités diverses que nous voyons dans tel ou tel appartiennent en réalité à une seule Personne ».  On fond ainsi plusieurs êtres en un seul.  Les Bouddhistes connaissent bien cette idée et la montrent dans leur manière d’adorer tous les Bouddhas du passé et de l’avenir comme un seul Bouddha.  Au lieu de séparer, ils réunissent.  Au lieu de voir mille Bouddhas ils voient Un Bouddha.

On pourrait demander si réunir ne vaut pas mieux que séparer, qu’analyser, si ce n’est pas une occupation supérieure ?  Les deux aspects sont nécessaires.  S’il n’y avait pas la première phase, celle de la division, de la séparation, de la multiplication le monde n’existerait pas.  Et s’il n’y avait pas tendance à ramener à l’unité, la vie serait impossible.

La conscience de l’unité

Cependant, c’est la réalisation de l’unité qui est la perfection.  Ce n’est pas qu’elle mène à la perfection mais qu’elle est la perfection : au moment où l’on réalise l’unité, on atteint de ce fait même la perfection.

Mais il faut bien se rendre compte que ce n’est pas une connaissance intellectuelle grâce à laquelle l’on conçoit et l’on se dit : « Je comprends que le monde est divin ».  Le savoir n’est qu’une première étape.  Il faut ensuite oublier que : « Je suis cet être limité dont l’existence est bornée à ce monde ci ».  Il faut arriver à la conscience directe que toute personne n’est plus un être humain individuel mais qu’elle est le tout.

Une telle conscience n’est pas chose banale que quiconque puisse toucher de la main quand on y pense.  C’est après de longues années d’efforts ardents que de grandes âmes arrivent à la réaliser.  Et chaque pas qu’elles font dans ce chemin amène une grande joie.

La conscience individuelle

Le premier pas est une perte, perte de tout ce que nous possédons : ce « moi » le plus cher qui en effet est une possession précieuse de l’âme, étant pour elle le moyen de réaliser son existence.  S’il n’y avait qu’une vie unique, indifférenciée, cette vie ne se serait pas connue elle-même.  Après plusieurs existences elle commence à se reconnaître elle-même, elle se sent vivre, elle en prend plus pleinement conscience et retourne à l’unité.  Puis, ce premier pas étant fait, vient l’oubli – qui est un grand repos – où l’âme devient comme un zéro, un néant. 

Après ce moment elle devient toute chose car au lieu d’être tel ou tel objet déterminé et seulement cet objet, elle est consciente de tout ce qui existe, de sa véritable existence.  Ce qui était caché à ses yeux, maintenant elle le voit.  Nous pouvons lire dans « Le Grand Cycle de l’Ame » ce que dit Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan: ceux qui, dans cette vie, ont rassemblé tant d’objets, tant d’êtres qui forment leur être dans lequel ils vivent, vivront plus tard dans cet univers.  Mais ceux qui en auront franchi les limites auront l’univers entier, l’univers de tous les autres.  Les uns seront enfermés, les autres seront libres.  Comme nous l’avons vu, le premier pas pour arriver à cette liberté est de renoncer à notre conscience individuelle.

La conscience de la vie universelle

Le Soufi garde devant lui l’idée d’unité dans tout ce qu’il fait afin d’arriver à réaliser cette conscience directe de la vie universelle.  Il pense que Dieu est tout, que les êtres humains ne sont pas vraiment séparés.  Il pense que la limitation est abolie, qu’il n’y a pas de manque, que tout ce qui existe n’est pas coupé de ce tout mais s’y déverse continuellement.  Et peu à peu cette idée devient une réalité dont il est conscient.  Il en a alors une grande joie.

Le Maître de Jelal-ud din Roumi, Shams Tabriz écrit dans un de ses vers :

« Ta lumière est jointe à tout ce qui existe et elle en reste à la fois séparée… »

Lorsque la conscience du Soufi touche cette lumière dont il est question, elle devient consciente des autres consciences, elle est « jointe » à tout ce qui existe.  Par-là, le Soufi étend sa sympathie à tous les êtres humains, il sait qu’ils ne sont pas différents de lui, qu’ils sont une seule vie.  C’est de cette façon qu’il sympathise non seulement avec les autres mais avec l’univers entier.  Il sent que l’existence d’un autre n’est pas différente de la sienne.  Et c’est par un processus graduel qu’il en devient conscient.

L’union

Il y a de très grandes joies à aller de la dualité à l’unité.  On peut le sentir et le comprendre de différentes façons même avant d’avoir entrepris ce voyage : quand deux cœurs se joignent, il y a une grande allégresse pour l’âme ;  quand deux volontés s’unissent, c’est une force qui brisera des montagnes ;  quand deux intelligences s’allient, la lumière qui en résulte est très grande.

Ainsi la conception de l’unité est la base même de la vie du Soufi.  En elle il réalise quelle est l’origine de sa vie et le but vers lequel il tend.