Accorder l’esprit [1]

Il y a deux aspects que l’on peut avoir en vue, que l’on peut considérer. Il y a un aspect qui est devant nous, et il y a l’autre aspect qui est en nous. Le premier pas du mystique est de voir l’aspect qui est devant nous, et le second pas est de regarder l’aspect qui est en nous. Un premier regard est celui de l’adepte, et le second est le regard du mystique. Le premier est le développement mineur, et le second est le développement majeur.
Quand les gens prennent le chemin spirituel ils commencent par penser à la psychologie, à l’occultisme ou à d’autres choses extraordinaires, pensant que c’est de l’occultisme ou que c’est de l’ésotérisme. Mais le vrai mysticisme ou ésotérisme commence par ce que j’ai appelé le premier pas, et c’est de regarder au-dehors.
Regarder au-dehors
Maintenant, la question est : qu’est-ce que l’on regarde au-dehors ? Deux choses. La première chose est que l’on se demande : « Ce que je vois, comment est-ce que cela m’affecte. Et quelle est ma réaction en face de cela ? Les objets que je vois, quel effet ont-ils sur mon être ? Les conditions, les couleurs que je vois, les sons que j’entends, les mots que j’entends prononcer par les gens, quels effets ont-ils sur moi ? » Par un désir continuel de comprendre cela, l’on aide naturellement l’esprit à se développer. Puis la seconde chose que l’on considère c’est : « Quelle réaction les objets ont-ils, les conditions ont-elles, les individus ont-ils en venant en contact avec moi ? » Ceci est le second pas.
L’on doit être juste en analysant cela. Sinon, l’on pourra toujours regarder les choses qui sont en notre faveur et qui sont en défaveur d’un autre. Vous entendrez les gens dire : « Telle personne a une mauvaise influence sur moi », mais personne ne dit : « J’ai une mauvaise influence sur un autre ». Vous entendrez dire à beaucoup de gens : « Quand je regarde tel individu je me sens mal », mais personne n’imagine : « Le fait de m’approcher de lui fait que cet individu a envie de s’en aller ». Chacun pense : « Tout autre que moi a tort et il est mauvais. Et tout ce qui est indésirable se trouve en chacun, sauf en moi ». Mais telle n’est pas la manière de l’adepte, d’un adepte se développant en mystique.
Regarder au-dedans
Puis vient le travail intérieur : regarder au-dedans : et c’est un processus extraordinaire. Aussitôt qu’un être peut regarder son esprit , il est né de nouveau. C’est une nouvelle vie. En regardant son esprit ce qu’on analyse est ceci : « Ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, ce que j’ai ressenti, comment cela a-t-il affecté mon esprit. Et comment mon esprit y réagit-il ? » Et ainsi, on analyse sa propre vie de plus en plus. Par cette sorte d’analyse il semble qu’une personne baratte l’esprit, et en barattant l’esprit, elle fait apparaître la crème de l’esprit et cette crème est la sagesse.
Souvenez-vous que des âmes innombrables meurent sans arriver à cette expérience ; elles n’y pensent même jamais. Pourtant il y a des âmes affinées qui peuvent être très jeunes et cependant ont cette perception. Et où qu’il y ait cette perception, l’esprit est vivant, fût-il dans un petit enfant. Cet enfant est aussi vieux que son grand-père, c’est une vieille âme. Cette âme doit étinceler, cette âme qui peut analyser son propre esprit, car c’est cette âme qui peut s’entraîner elle-même et entraîner les autres. L’âme qui ne peut pas analyser son propre esprit ne peut pas enseigner les autres.
La délicatesse de l’esprit
Si je peux expliquer cela avec d’autres détails, garder l’esprit en bonne condition est aussi difficile ou même plus difficile que de s’occuper d’une petite plante dans une serre. Un peu trop de soleil peut lui faire du mal, un peu trop d’eau peut la détruire, un peu trop d’air peut ne pas être bon pour elle.
L’esprit est encore plus délicat que cela. Une petite ombre de tromperie, un petit sentiment de malhonnêteté, une petite touche d’hypocrisie peut le gâter. Si la crainte le frappe, si le doute l’ébranle, si la colère creuse profond dans ses racines, il est gâté. Et plus délicat est l’esprit, plus délicats sont les soins qu’il demande. Il doit être gardé avec soin dans la serre. Un léger sens de déshonneur, une légère, une minime insulte venant d’un côté ou d’un autre, d’une direction ou d’une autre, peut le tuer. L’homme étant mis à part, un vrai cheval meurt, son esprit meurt du jour où il est cravaché. Il vit encore, mais ce n’est plus le même cheval. Une fois que la cravache est tombée sur lui, il s’en est allé.
La délicatesse de l’amitié
Il y a une délicatesse en amitié, dans les relations, il y a une délicatesse en rencontrant les gens. Si ce fil délicat est blessé ou enlevé ou mis hors de sa place, quelque chose en a été faussé. Il n’y a pas de machinerie plus délicate que l’esprit de l’homme. Combien l’homme est précautionneux avec ses machines électriques ! Il regarde chaque petit fil au microscope, et il fait attention à chaque pièce. Et il la garde propre pour qu’aucune oxydation ne s’y mette, et que personne n’y touche. Et en même temps, l’homme est sans considération pour son esprit, qui est la machinerie la plus délicate.
Une fois qu’elle est détraquée elle ne peut jamais se réparer. Il est très facile de la détraquer et il est extrêmement difficile de la réparer. Pour d’autres machines vous pouvez trouver des pièces, mais non pas pour cette machinerie une fois qu’elle est détraquée, quand une pièce est une fois perdue. Quand on pense à toutes les maladies et aux épreuves désagréables dans la vie extérieure, qu’en est-il de l’esprit ? Une fois que l’esprit est perturbé, alors l’univers entier est perturbé pour cette personne.
Ce qui arrive, très souvent inconsciemment, est qu’il peut y avoir des amis très dévoués l’un à l’autre, et qu’il y a quelque machinerie qui s’est détraquée. Peut-être qu’aucun des deux ne le sait, mais sans qu’ils le sachent l’esprit est détruit. Il est extrêmement difficile de le réparer. Il n’y a plus de joie désormais dans l’amitié. L’amitié ne dure que tant que ce fil délicat subsiste, que tant que la machinerie travaille dans une bonne condition.
La condition de l’esprit
En dehors de cela, toutes les choses extérieures du monde, l’argent, la situation, le pouvoir, la position, le confort, l’agrément, ne sont rien en comparaison de la valeur de la condition de l’esprit. Si l’esprit est perturbé, aucune de ces choses n’a de valeur, tout est perdu. Il y a l’histoire d’un roi qui un jour appela un portier et lui donna un ordre. Après avoir donné cet ordre il alla dans son bureau et signa son abdication du trône. Son sage vizir lui demanda : « Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » – Le roi dit : « Au moment où j’ai donné cet ordre, j’ai vu dans les yeux de ce portier qu’il n’était pas accepté de la même manière qu’il l’était avant. Quelque chose est arrivé à mon esprit, je ne dois plus administrer les affaires de l’Etat ».
Il faut longtemps pour être en bon ordre et cela ne prend pas une minute pour ne plus l’être. Il est très difficile de faire que l’esprit se reprenne et pour le faire marcher comme il le doit, et la moindre chose peut le bouleverser. Imaginez combien il faut fabriquer d’éléments différents pour qu’une montre puisse fonctionner, et comme c’est vite fait de laisser tomber la montre et de la détruire.
L’entraînement de l’esprit
Il y a des gens qui n’ont pas d’esprit. « Qui n’ont pas d’esprit » veut dire dont l’esprit est encore enterré. Ils ne s’en soucient pas, ils sont très satisfaits, bien qu’ils ne sachent pas ce qu’est le bonheur. Il y en a d’autres qui perçoivent réellement qu’ils ont un esprit et pour eux, y a-t-il quelque chose de plus difficile que de garder leur esprit dans la condition où il devrait être ? Aucun sacrifice n’est trop grand pour garder l’esprit bien accordé, et il n’y a rien qui soit trop pour garder l’esprit en bonne condition. Le mystique, par conséquent, entraîne son esprit et c’est l’entraînement de son propre esprit qui permet à l’homme d’aider les âmes qui viennent à lui.
L’histoire d’Ayaz
Il y a une histoire d’Ayaz qui nous en donne un exemple. Ayaz, un esclave, eut la faveur du sultan, à ce point que le sultan le nomma son trésorier. Il eut à sa charge des bijoux et joyaux très précieux. L’entourage du sultan murmura parce qu’un esclave avait été élevé à leur rang, et parce qu’on lui avait donné une telle confiance. Ils cherchaient sans cesse des fautes dans cet esclave pour les rapporter au sultan.
Un jour un courtisan dit : « Ayaz va chaque jour au Trésor, ce qui n’est pas toujours nécessaire, et il y reste parfois des heures. Il dérobe certainement des joyaux au trésor ». Chaque jour le sultan entendait dire quelque chose contre Ayaz, de sorte qu’à la fin il dit : « S’il en est vraiment ainsi, j’irai et je verrai de mes propres yeux ». Il y alla et se tint derrière le mur où l’on avait fait un petit trou par lequel il pouvait voir et entendre ce que l’esclave faisait là.
Le sultan se tenait donc au-dehors regardant dans la pièce ; Ayaz y entra et ferma la porte. Il ouvrit d’abord le coffre dans lequel on enfermait les joyaux précieux du roi. Dans le même coffre il avait gardé quelque chose de précieux qu’il sortit. Il l’embrassa et le pressa contre ses yeux, puis il ouvrit le paquet. Qu’était-ce ? C’était l’habit même qu’il avait porté quand il avait été vendu comme esclave.
L’accord de l’esprit
Il enleva ses vêtements de courtisan est revêtit l’habit d’esclave. Il se mit devant le miroir et dit : « Ayaz, te souviens-tu de ce jour ? Qu’étais-tu alors ? Rien. Un esclave amené au roi pour être vendu. Le roi apprécia quelque chose en toi. Peut-être que tu ne le mérites pas, mais essaye de faire de ton mieux pour être fidèle au roi qui a fait ce que tu es, et n’oublie jamais le jour où tu portais cette livrée, afin de ne pas lever la tête avec orgueil devant ceux qui sont sous tes ordres. Et ne permets jamais à tes sentiments de gratitude de t’abandonner, car la prospérité est toujours une ivresse. Reste sobre et remercie Dieu, et prie Dieu qu’il accorde au sultan longue vie, et sois reconnaissant pour tout ce qui t’es donné ».
Puis il enleva le vêtement et le remit dans le coffre, en ferma les portes et sortit. Le sultan vint vers lui les bras ouverts pour le recevoir et lui dit : « Ayaz, tu étais jusqu’à présent le trésorier de mon trésor, et maintenant tu es le trésorier de mon cœur. Tu m’as appris la manière dont je dois me tenir devant mon Roi devant Qui je n’étais rien et je ne suis rien ».
Manier l’esprit
Telle est la manière d’accorder l’esprit, de le nettoyer, de le purifier, et de le rendre humble, de le former et de l’effacer, et de l’élever haut. Tout ce qui est nécessaire doit être fait pour lui, et il n’est pas facile de manier l’esprit. Beaucoup, ne sachant pas comment le manier, peuvent le casser, de la même manière que les enfants cassent leurs jouets. Et quand l’esprit est une fois brisé, qu’est-ce qui reste ?
On doit se rappeler que la grandeur et la petitesse, le bonheur et la misère sont tous des effets qui viennent de la condition de l’esprit. Vous êtes aussi grand que votre esprit, vous êtes aussi bas que votre esprit, vous êtes aussi petit que votre esprit. L’esprit peut faire de vous tout ce que vous êtes, et s’il y a quelque chose qui est des plus nécessaires, c’est de pouvoir accorder son esprit.

L’observation de soi
Question : Pourquoi l’esprit doit-il s’observer ?
Réponse : La différence entre le sage et l’insensé est la suivante : l’insensé regarde l’autre, le sage se regarde lui-même. D’ailleurs, il est remarquable de voir que la personne qui est la plus fautive voit beaucoup de fautes dans les autres : celui qui parle d’énormément de fautes est lui-même plein de fautes. Cela montre de fait que, parce qu’il regarde les autres, il ne s’est pas encore regardé lui-même. Dès l’instant où il commence à se regarder lui-même, il ne regarde plus les autres. Il a tant à regarder lui-même que ses deux mains sont pleines.
Question : Est-ce que ce perpétuel centrage sur soi ne se développe pas en égotisme ?
Réponse : Nous avons à passer d’un égotisme à un autre égotisme. Tout le processus spirituel consiste à passer du faux ego à l’ego réel. Comme le fait d’aller du faux ego au vrai ego n’est pas mauvais, ainsi établir un certain ego n’est pas mauvais.
L’âge de l’âme
Question : Qu’est-ce qui rend une âme vieille ou jeune ?
Réponse : Il y a quelques âmes qui même depuis leur enfance montrent qu’elles sont de vieilles âmes. Elles ont des paroles de plus grande sagesse que si elles avaient l’expérience de centaines d’années sur la terre. Et parfois des gens d’un âge très avancé peuvent penser et sentir et faire des choses que des enfants pourraient faire. Cela montre que l’âge de l’âme est tout à fait différente de ce que l’on compte à partir du temps de la naissance sur ce plan.
Question : Comment se fait-il qu’une âme soit plus vieille qu’une autre ?
Réponse : Vieille est un mot employé pour montrer davantage d’expérience. Cela ne signifie pas qu’un long temps soit nécessaire pour rendre une personne vieille. Beaucoup deviennent vieux en très peu de temps.
Question : Est-ce que les vieilles âmes gagnent leur expérience sur les plans des génies et des anges avant de venir sur la terre ?
Réponse : Certainement. « Vieille âme » est une expression qu’on utilise en Orient. Quand on voit dans un enfant la sagesse, la profondeur et la subtilité, on appelle cet enfant une vieille âme.
La dégradation de l’esprit
Question : Si l’on a fait quelque chose qui a détruit l’esprit, quelle utilité y a-t-il à continuer avec une chose en ruine ?
Réponse : S’il était réellement en ruine on ne vivrait pas. L’on vit avec parce que, bien qu’une grande partie en soit en ruine, pourtant quelque chose est resté, quelque chose qui est éternel et quelque chose qui est au-delà de ce qui est physique. L’esprit, aussi grandement qu’il soit détruit, peut encore refleurir. On peut toujours espérer pour le mieux.
Question : Que voulez-vous dire par : « tuer l’esprit » ? Le garde-t-on encore ? Peut-il être jamais réparé ?
Réponse : « Tuer l’esprit » est une expression. L’esprit n’est jamais tué. Et pourtant, l’esprit qui est tué est pire que la mort. La mort est préférable à un esprit tué. La vie n’est plus intéressante une fois que l’esprit est tué. Il vaut mieux qu’une personne meure plutôt que son esprit ne meure. Néanmoins, l’esprit est divin et l’esprit est éternel, et il peut toujours être restauré si seulement on en a la clé.
Restaurer l’esprit
Question : Quelle est la clé pour restaurer l’esprit ?
Réponse : Si je vous racontais cela qu’est-ce qui resterait ? Est-ce une chose si facile de trouver cette clé ? Est-il si facile de restaurer l’esprit qui est brisé ? Est-ce que tout un chacun peut relever son esprit s’il est tombé ? C’est plus pesant que les montagnes, une fois qu’il est tombé, de le relever. Il y a une seule clé, qui est la première et la dernière, et c’est la recherche du Royaume de Dieu. Cela opère comme un antidote, et cela aide en accordant l’esprit, cela harmonise et met dans le rythme. Mais si cela est fait avec sagesse, cela vaut encore mieux. C’est pourquoi un être cherche un maître sur le chemin de la sagesse, pour que le maître le guide pour atteindre la clé, pour trouver la clé.
Question : Si l’esprit est blessé en un moment, ne peut-il pas être réparé par le Christ en un autre moment ?
Réponse : Oui, si vous connaissez le Christ et que le Christ vous connaisse.
[1] Le mot « Esprit », traduit très imparfaitement le mot anglais spirit, qui, comme on le verra d’après le contexte, veut exprimer ici à la fois l’âme, l’essence de l’être, et cette part de soi dont on fait l’expérience en plongeant profondément en soi-même. (N. d. t.).
Suresnes, 26 juillet 1926
Publié dans Mysticisme – Le chemin vers Dieu – La réalisation du véritable ego – Cahier n°4 – chapitre 14
