L’Orient et l’Occident

On parle souvent des différences qu’il peut y avoir entre l’Orient et l’Occident. Y en a-t-il réellement et quelles sont-elles ?

Ce n’est pas sans raison que le rayonnement, la beauté, la puissance se développent chez une race[1]. Ce n’est pas sans raison non plus, qu’elle perd de sa puissance matérielle ou de ses facultés.

Toutes les races ont un commencement, un développement, une fin. Elles arrivent plus ou moins vite à leur maturité, ne disparaissent pas toutes dans un temps pareillement mesuré. En effet, s’il est vrai que l’ascension et l’épanouissement sont des récompenses, comme la chute peut être une punition quand on envisage le monde à ce point de vue, c’est aussi vrai pour les races que pour les individus.

En étudiant l’histoire des civilisations et de la culture humaine, nous voyons qu’à l’origine de tous les arts, voire même de toutes les formes d’idéal que nous connaissons, le début de l’art se trouve en Orient. Si nous comparons ses origines à celles que nous connaissons de l’art occidental, y trouvons-nous de grandes différences ? Y a-t-il des différences profondes de races entre l’Orient et l’Occident ?

Différenciation et uniformisation

À première vue, si l’on considère les choses d’une certaine façon, tous les êtres humains se ressemblent plus, qu’ils n’ont de divergences. Cependant, ils diffèrent entre eux. Et cette différence s’accentue à mesure que le monde évolue, et de plus en plus jusqu’à ce que la civilisation atteigne un certain degré de développement. Comme l’évolution des races suit des lois analogues à celles des individus, nous observons la même chose chez les enfants. Au début de leur vie sur terre, ils sont très différents les uns des autres. Et suivant la formation qu’on leur donne, on peut, ou les assimiler les uns aux autres, les uniformiser par une éducation semblable et collective, ou les rendre plus dissimilaires en développant en chacun d’eux sa qualité individuelle, le penchant qui lui est propre.

Il en est de même pour les civilisations, qui sont plus uniformes lorsqu’elles s’interpénètrent, plus différenciées quand elles ont peu de contact entre elles. On a parfois fait la remarque qu’il y a la même différence entre l’Orient et l’Occident qu’entre les races du nord et du sud de l’Europe. C’est vrai, la différence est la même, mais moins accentuée en Europe.

L’individu et la collectivité

Au début, et quoiqu’on l’ait contesté, les peuples du Sud ont montré une tendance plus forte à la vie intérieure. Aussi cela s’est-il fait sentir dans le développement de leurs arts qui montrent peut-être plus d’originalité.

Au point de vue sociale, il y a en Europe une différence très marquée entre les pays du Nord et ceux du Sud. Dans le sud de l’Europe la déférence est beaucoup plus marquée entre les individus que dans le Nord. On remarque davantage les individus que les collectivités. Cependant ceux-ci sont plus liés entre eux que ceux du Nord.

Si nous faisons le parallèle avec l’Orient, nous voyons que l’Oriental dans son développement, est presque entièrement individualiste. Mais il est beaucoup plus lié à sa famille, sa caste, sa classe, que ne l’est l’Européen.

Dans le sud de l’Europe, et même en France, on dira dans le langage courant : « Mon cousin, mon colonel, mon général. » Tandis que dans le Nord, on observera une tendance contraire. Dans les familles où le culte des parents n’est pas prononcé, on entendra dire : « Le vieux, le gouverneur, l’oncle », sans aucune intention de manquer de respect, simplement parce que cette espèce de sans-gêne semble naturel et se base sur une considération plus profonde.

Dans le Nord, on considérera moins la forme extérieure que la sincérité du sentiment. Une grand-mère dira : « Mon petit-fils est un si bon compagnon pour moi, il me tient compagnie ». Un père, une mère disant : « Mon fils, ma fille sont comme mes camarades ». C’est une heureuse disposition, qui tend à supprimer les formalités sans fondement véritable. Dans le Nord, des personnalités se rencontreront sur un pied d’égalité et c’est à cela qu’elles ont été formées.

Le formalisme

Dans d’autres groupements de pays différents, c’est le contraire. On attribue beaucoup plus d’importance au formalisme, au degré de relation des êtres entre eux. Ces deux façons de voir ont leurs bons et leurs mauvais côtés. Chez les races où l’on développe le sens des supériorités, cette soumission, cet égard extérieur, cette considération qui en découle peuvent devenir une très grande gêne.

En Orient, cela va très loin. Cela développe une délicatesse qui donne un très grand charme aux rapports entre les êtres. Mais cette délicatesse est aussi une gêne très grande. En Orient, où une différence d’âge impose toujours une certaine restriction, un frère ne s’exprimera pas librement envers son frère. Le frère cadet ne rit pas devant son frère aîné. Si le frère aîné raconte une histoire amusante, il baisse la tête, il ne rit pas. Car ce serait manquer à la bonne éducation de la famille. Les rapports avec les parents sont accompagnés de beaucoup plus de formalités que ceux entre frères.

La relation entre hommes et femmes

Autre chose encore est la relation entre hommes et femmes. Dans le nord de l’Europe, la femme est presque à égalité avec l’homme. Tandis que dans le sud elle a bien moins de liberté. Pourtant si elle est moins considérée à un certain point de vue, elle l’est beaucoup plus à un autre. C’est une chose si subtile que de vouloir comprendre la situation de la femme, son rôle, de l’estimer à la manière dont on la regarde dans les pays du Nord et du Sud. On aurait peine à dire si l’état de la femme est meilleur ici ou là.

Il en est de même si nous comparons la vie de la femme en Orient et en Occident. Nous sommes habitués généralement à voir le côté qui ne nous paraît pas heureux de la femme Orientale. Le peu de développement culturel qu’on lui permet, sa vie passée dans les devoirs inintéressants de la maison, son manque de liberté personnelle et bien d’autres choses.

Mais à vouloir comparer avec la dureté de la vie trépidante et de ses luttes qui minent la femme Occidentale, il est difficile de dire ce qui vaut le mieux.

La mère

D’autre part, dans le sud de l’Europe et surtout en Italie, l’homme porte attention à sa mère, a pour elle de l’affection, des égards. Ce n’est pas qu’on puisse jamais dire que l’amour maternel, ni l’affection fidèle soit peu de chose dans quelque pays que ce soit. C’est la base de la vie humaine. Mais c’est un sentiment plus accentué dans le sud que dans le Nord.

Dans le Nord, le tombeau du soldat inconnu et entouré de fleurs et de respect. En Italie, c’est à la mère du soldat disparu qu’on a édifié un monument. C’est là qu’est né le culte de la madone, de la madone et de l’enfant. L’homme du Nord dirait plus généralement, comme le soldat de Kipling en Espagne : « Partout, je voyais le portrait de la madone et de l’enfant. Moi, je veux le Dieu tout-puissant. » Cela répond non à une habitude acquise, mais au fond de sa nature. Il désire un Dieu puissant qui veut gagner des batailles et en fait gagner.

Il est dans les peuples de l’Inde et surtout chez ceux de religion hindoue, un culte établissant que chacun poursuit telle ou telle étude parce que sa mère a désiré qu’il la fasse. Une mère qu’il n’a peut-être même pas connue. Mais pour lui, c’est un devoir religieux de le faire. Là encore c’est une volonté individuelle qui joue et dont la direction est différente de celle qui, de plus en plus en Europe, tend à s’occuper collectivement de l’orientation professionnelle.

L’effort individuel et collectif

Il est certain, que tout comme un grand musicien ne peut donner le maximum de son inspiration que lorsqu’il joue seul, tous les grands inspirés qu’ils soient poètes, peintres ou musiciens, ne sont pas des inspirés collectifs. Si plusieurs s’étaient associés, il n’aurait pu faire de plus beau tableau, ni des statues plus parfaites.

Le prix de l’individu est au-dessus de tout. Jamais un effet collectif ne peut arriver au sommet qu’atteint un être individuel. Ces grandes découvertes ne sont pas l’œuvre d’un régiment. Ce n’est pas toute une flotte qui a insisté pour découvrir l’Amérique. Ce n’est pas une foule qui a découvert le pôle Nord. C’est un seul qui conduit. Un seul touche le sommet. Mais évidemment, il ne le touche pas pour lui seul. C’est ainsi qu’une belle œuvre d’art, une belle poésie est donnée à l’humanité tout entière et l’illumine, qu’elle illumine des milliers d’être pendant de nombreuses générations. Et que de même, celui qui touche le fond de son être, fait participer l’espèce humaine à sa gloire et son bonheur.

Mais comme tout avantage a son revers, ici, on néglige souvent le côté collectif. Chaque être centré en lui-même ne travaillera pas facilement avec d’autres. C’est ce que relève Taine en parlant des races latines et des races germaniques. Je me souviens d’une phrase lue dans ma première jeunesse, où il disait que les races germaniques étaient inférieures aux races latines. Comme j’étais habitué à porter très haut les races germaniques, je ne pouvais croire ce qu’il avait voulu dire. Il semble que les facultés d’initiative soient moins développées chez les races germaniques. Mais d’un autre côté, elles compensent par l’effort collectif.

Le standard

Nous retrouvons la même différence si nous comparons l’Orient et l’Occident. Pîr-o-Murshid disait en ce qui concerne les Orientaux, que leur civilisation lui semblait être comme une montagne sur laquelle se trouvaient plusieurs personnes : l’une au sommet, d’autres au-dessous, d’autres en bas, sans cohésion entre elles.

Ce manque de lien entre ces différents degrés de l’échelle humaine est une grande perte, due au manque d’évolution progressive de l’Orient. Plus nous allons vers l’ouest, plus se manifeste et s’accentue la tendance à l’uniformité. Cela va même si loin que tous s’habillent de façon analogue, se chauffent de la même façon, qu’ils soient frileux ou de tempérament pléthorique. À certaines époques de la mode, on constate tous les signes de la même volonté d’abandonner une forme, une silhouette, une couleur pour une autre. Comme par exemple à un moment donné à New York, le chapeau melon fut délibérément abandonné, par tous en même temps, pour le chapeau de paille.

Dans mon enfance, je constatais ce même manque d’originalité dans un journal américain, où les lettres d’enfants à la rédactrice étaient toutes semblables. Toutes disaient à peu près : « J’étudie l’histoire, la géographie. J’ai trois frères, une sœur. Nous avons un canari, un petit Fox terrier et le dimanche je vais me promener avec mon père. » Ainsi, dans le monde de l’individuel, tout ce qui n’est pas conforme à l’idéal standard est considéré comme excentrique.

Trouver un équilibre

Pour arriver à niveler les individus, on élève les uns et on abaisse les autres. Non seulement dans le sens artistique, mais en ce qui regarde l’intelligence même. Pourtant, lorsque nous en venons aux qualités morales, des races qui aiment l’effort collectif s’associent, la camaraderie s’y développe. C’est leur cohésion qui est une qualité, comme souvent leur forme d’esprit les portent à ne pas voir les petits côtés, les imperfections chez les autres et à vouloir le même but. Les êtres ont la volonté de rester en commun, pourvu qu’ils aient contribué à la cause commune. Tout cela représente de grandes qualités qui doivent porter une race en avant.

L’autre tendance, celle qui donne aux belles qualités individuelles la possibilité de se développer, rencontre un écueil. L’individu ne développe pas toujours ses seules bonnes qualités. Il a quelquefois le désir de s’avancer lui-même, en ne donnant à d’autres aucune possibilité de progresser, en leur nuisant, leur empêchant l’accès au pouvoir, à l’initiative. Tous ces défauts tiennent à un excès de tendances individualistes.

Oublier les autres c’est s’oublier soi-même

Pour en revenir à la question de notre sujet : « Est-ce le mérite qui fait devenir grand sur la terre et le déclin est-il la conséquence d’une chute ? » On peut répondre : « Oui, l’égoïsme est à l’origine de la chute ».

Lorsqu’une race oublie d’étendre les bienfaits de tout ce qu’elle reçoit à tous, elle se voue au déclin. Quand elle se croit la seule supérieure, elle se voue au déclin. En effet, ce ne sont pas là des tendances bien fondées. Lorsqu’une race est abondamment pourvue, quand d’autres sont voués à la misère, lorsqu’elle croit pouvoir dominer les autres de ce qu’elle pense être sa supériorité et sa force, cela crée un manque d’équilibre dans l’ensemble de l’espèce humaine et amène fatalement une chute. Ce sont ces races orgueilleuses qui sont généralement la cause de la chute des nations.

Lorsque commence leur ascension, il y a chez elle une phase de mérite durant laquelle se développent de nobles qualités de travail, d’endurance, d’énergie, de courage, qui font naître des privilèges. Mais si, oubliant les autres, elles veulent jouir égoïstement des seuls privilèges sans se préoccuper des responsabilités qui en découlent, alors vient la déchéance. En oubliant les autres, elle s’oublie elle-même. Cette déchéance se fait voir petit à petit dans l’art, la philosophie, la morale, la religion. Elle se manifeste en tout et conduit à la déchéance totale.

Le matérialisme

Pouvons-nous dire qu’en Occident, nous soyons arrivés à cette déchéance ? Pour moi, il me semble que l’Occident soit menacé de bien plus triste encore. C’est une race qui va vers la déchéance sans avoir connu le sommet qu’elle pouvait atteindre. Tant de bonnes choses sont oubliées au départ de ces races du Nord ou du Sud. Tant de choses se perdent tous les jours. Et pourquoi ? À cause du matérialisme, de l’égoïsme faisant que chaque nation veut une plus grande part des territoires, de biens, de richesses que les autres.

Cet égoïsme s’est développé de telle sorte que nous en sommes arrivés à cet état paradoxal où un pays trop riche pour consommer seul ce qu’il produit, ne pourrait exporter la surabondance de ses richesses au moment où des famines ravagent de vastes étendues au-delà de ses frontières. C’est ainsi qu’on a vu pourrir en Espagne des millions d’œufs, au Brésil brûler du café plutôt que de le laisser aller à d’autres. Qu’on a vu de même ailleurs détruire le blé, les fruits. Pourquoi ? Nous sommes tellement ligotés par le mécanisme de notre existence que nous n’en sortons pas. Chacun veut le plus possible de biens matériels, chacun passe sa vie dans leurs poursuites sans jamais les avoir. Et s’il atteint cette richesse, il n’en jouit pas. Il veut la garder.

Développement spirituel  et culturel

Qui voit-on bâtir de beaux palais, de magnifiques jardins, s’entourer des meilleurs artistes, chercher à développer la musique ? Personne. Si l’on veut un beau tableau, c’est pour la valeur monétaire qu’il représente, pour empêcher les capitaux de disparaître. Ce qui est beau disparaît de plus en plus. Nous ne sommes pas assez riches pour l’avoir. C’est un spectacle déchirant. Il est triste que la déchéance vienne avant que le point culminant ait été atteint.

Un mouvement spirituel ne peut-il aller de pair avec un développement culturel ? Les plus beaux siècles ont été ceux où la beauté matérielle a été l’expression de la vie spirituelle. L’Oriental dit parfois que l’effort spirituel a une très grande importance. Il l’aime et l’applique dans le domaine pratique, lorsqu’un être spirituel essaie de faire quelque chose pour le bien des autres. Il va jusqu’à dire que la réussite importe peu, que l’effort en soi est suffisant et qu’il aura montré par là quelque chose de plus beau que la réussite elle-même. C’est tout le contraire, il me semble. Jésus-Christ n’était pas destiné à mourir sur la Croix. Si ce qu’il disait avait pu être compris par les hommes, il aurait apporté le Ciel sur la terre.

La vie équilibrée

De même, le frère qui accomplit tout pour ses frères n’est pas indifférent à l’échec. Il est né pour réussir. On dira : « Le succès ne se réalise-il pas dans les consciences humaines ? ». Oui, mais quand on a conscience d’être toujours en conflit avec le monde, quelle tragédie dans l’accomplissement d’un idéal élevé pour remédier à son état actuel et à son influence qui vient de toutes les parties de la terre. Il ne suffit pas de dire avec ceux qui sont arrivés à une certaine culture : « Nous sommes plus nobles », sans faire d’effort pour ennoblir les autres. Il ne suffit pas de penser que si l’Occident donne le spectacle qu’il offre actuellement, un être se lèvera qui le remettra dans le droit chemin.

Pour remédier à cet état de choses, il n’est pas possible que l’évolution, l’influence et l’exemple d’un seul être, si grand soit-il, puisse suffire. Il faut que chaque être poursuive le plus qu’il le peut l’idéal de l’équilibre, de la vie équilibrée. Il est nécessaire qu’il n’oublie ni l’esprit, ni la beauté, ni le bonheur, ni l’amour et qu’il règle sa vie selon la réalisation de cet équilibre. Cela seul peut amener un changement.

L’effort individuel

Combien d’êtres hauts placés, spirituels, voudraient mettre fin à cette course à l’abîme qui sera pire encore. S’ils trouvent un écho, ils le pourront. Mais si tous les individus sont aveugles, ils ne pourront rien. C’est l’effort individuel, et ensuite son influence qui se manifestera autour de lui, cet effort individuel qui peut changer les conditions de l’humanité, afin que nous voyions cesser cet état que personne ne désire. Et c’est là ce que l’être spirituel en Orient désire de tout son être.


[1]  Loin de  la connotation péjorative de l’époque, le terme race peut être compris comme une civilisation, un peuple…


Suresnes, mercredi 27 juin 1934