Prendre la vie par le bon côté

« Prendre la vie du bon côté », cela peut paraître simple. Ce n’est pas simple du tout. Voir la vie en rose quand tout va bien est facile. Être satisfait au milieu de tout ce qui arrive n’est plus du tout facile. Il y a des circonstances qui rendent la vie difficile à voir sous un jour favorable, il y a des déceptions qui rendent la vie difficile. Mais il y a une chose plus compliquée encore et qui est un très grand art si on sait le pratiquer, qui est de tirer le meilleur parti des êtres humains. Généralement c’est le contraire qui arrive : nous n’en tirons pas le meilleur parti.

Le rapport aux autres

Mais que peut-on entendre par tirer le meilleur parti des êtres ? Est-ce tirer parti d’eux pour notre avantage personnel, égoïste ? Ce serait un avantage éphémère et très limité, aussi limité que notre petit « moi ». Tirer le meilleur parti d’un être est le contraire de ce que nous faisons très souvent. « Telle personne m’a déçue, je lui vois trop de défauts, je ne la fréquente plus », dit-on aisément. C’est qu’il est très difficile de voir les défauts sans perdre de vue les qualités, et les choses qui plaisent sans voir les choses laides. Après avoir vu ce qu’il y a de meilleur chez une personne, il est difficile de ne pas s’abandonner à cette vision favorable qu’on a d’elle, et de se dire à la moindre déception : « Mais je me suis trompé, comment ai-je pu donner mon cœur à une telle personne ! »

Il s’agit de ne pas être aveugle, c’est-à-dire d’être assez optimiste pour voir le bien et le beau sans oublier le reste. Il s’agit d’être sur ses gardes, mais non pas de regarder de haut la personne avec un sentiment de supériorité en pensant : « Moi je n’ai pas ces défauts, j’ai de bonnes qualités », en se voilant à soi-même ses propres défauts. C’est une attitude d’esprit qui peut paraître enfantine, mais qui n’est pas rare. Une autre erreur serait de dire : « Ces gens ont des travers, je les vois. Je vais les aider à se corriger en leur montrant mes belles qualités, ma bonne attitude envers la vie ».

Le miroir de soi et des autres

Tirer le meilleur parti des autres ne voudrait pas dire non plus : « Je sais que j’ai beaucoup de défauts, beaucoup de qualités me manquent, mais j’attends des autres qu’ils aient une bonne opinion de moi, une opinion qui m’élèvera, me soutiendra. Quant à ce travers que j’ai, si je ne le vois pas ils n’ont pas droit de le voir non plus ». Il n’est pas rare que nous adoptions, au fond de nous-mêmes, ce point de vue. Et notre vision de nous-mêmes n’est pas toujours très claire !

Pour bien mener sa vie il faut se souvenir d’une chose : chacun de nous a l’attitude envers lui-même qu’il a envers les autres. Ainsi, celui qui est dur pour lui-même aura tendance à être dur pour un autre. Celui qui est exigeant pour lui-même blâmera facilement un autre. Celui qui est doux envers les autres aura tendance à être indulgent envers lui-même. Et celui qui pense : « Ce sont des êtres humains, je ne peux pas m’attendre à ce qu’ils soient parfaits », sera patient avec lui-même. S’il est optimiste envers les autres, il le sera avec lui-même. Si l’on veut vivre avec les autres de la meilleure façon, il faut donc apprendre à vivre avec soi-même de la meilleure façon, tirer le meilleur parti de soi-même.

La reconnaissance de ses propres qualités

Si c’est une erreur de ne pas voir les défauts de chacun et leurs effets défavorables dans la vie, c’est tout autant une erreur de ne pas voir les belles qualités qui existent en nous. En refusant de les voir, ou pire, en les niant, on les atrophie. Parfois, l’on pense que c’est un manque de modestie. Mais reconnaître les qualités qu’on possède ne veut pas dire devenir suffisant. Par exemple, un artiste qui sait qu’il a du talent a un idéal devant lui : produire une belle œuvre grâce à ce talent. Et quoi qu’il fasse, il voudra faire mieux encore.

Chacun est le constructeur de son caractère. Hazrat Inayat Khan a dit qu’une belle personnalité est comme une statue vivante : il a dit aussi :

« C’est comme de l’or qui aurait du parfum »,

et encore :

« L’art de la personnalité est le plus grand des arts ».

Si nous avons compris la valeur de cet art, pourquoi ne pas tenir compte de nos possibilités ? Nous avons tous de belles qualités. Mais parfois elles sont apparentes et parfois elles ne se sont pas encore développées : elles sont là, et elles attendent que nous les cultivions, que nous les manifestions.

L’enseignement par l’observation

C’est une très grande étude que de voir chez un être évolué comment il prend la vie, comment il voit les êtres, les choses, ce sur quoi il passe sans paraître s’en apercevoir, d’observer quand il relève un fait ou bien n’en parle pas. Cette observation est considérée en Orient comme plus importante même que l’étude ou les méditations.

Les mourîds, les élèves, de Pîr-o-Murshid Inayat Khan l’observaient constamment. Moi-même, constamment, je pense aux actes de Murshid, à sa façon d’agir, à son attitude dans les plus grandes circonstances, à sa manière d’être avec toutes les natures différentes qui étaient autour de lui, à la manière dont il entrait en contact avec ce qu’il y avait de bon et de bien dans les êtres comme dans ce qui se produisait, comment il passait sur les défections, comment il accueillait ceux qui avaient bien agi ou non. Pour ses mourîds il était tolérant. Pour ceux qui se sont confiés à lui, Murshid s’en occupait, il les aidait de toutes les façons.

La place de l’idéal

Il n’y a qu’une chose qui rende la vie belle, c’est l’idéal. Créer un idéal, maintenir un idéal est la seule manière d’embellir la vie. Et il arrive que la vie ne soit pas aussi belle que l’idéal que nous avons formé. Si c’est une idée que nous avons formée concernant des personnes ou des choses, il y a des déceptions. Nous nous disons : « Je pensais que chez tels êtres telles qualités existaient, que cette chose serait très belle, et ce n’est pas cela ». Mais si c’est un idéal sur lequel le cœur est toujours fixé, vers lequel l’âme et l’esprit sont constamment orientés, quelque chose au-dessus de cette terre illumine la vie, quelque chose vers lequel on va toujours mais qu’on ne touche pas, pas plus qu’on ne touche l’arc-en-ciel. Dans le Gayan il est dit qu’en allant vers l’horizon, à mesure qu’on en approche, il s’éloigne.

Les apparences trompeuses

L’observation de la vie offre un intérêt continuel et qui est très grand. Celui qui l’observe constate que les choses ne sont pas comme elles paraissent être, que les situations ne sont pas telles, que les êtres ne sont pas tels. Et tous ceux qui observeront profondément la vie diront : « Dans mon expérience il en est bien ainsi ».

Pourquoi les choses portent-elles des noms qui n’y correspondent pas et pas d’autres noms ?

Rien n’est en réalité, tel que son apparence le ferait supposer, même les circonstances, même les choses, même les êtres. La vie devient une sorte de comédie. La chose sur laquelle on a pleuré, on en rit, on en sourit tout au moins. De là vient l’ironie des grandes âmes, non pas une ironie qui détruit, mais au contraire qui illumine la vie.

Il faut beaucoup de courage, de même que beaucoup d’intelligence et un amour infini pour prendre constamment la vie du bon côté.

L’aspiration de l’âme

Ce qu’il faut aussi c’est avoir un cœur qui, bien qu’on cultive sa sensibilité, ne faiblisse pas, ne s’abandonne pas aux faiblesses causées par ce qui vient du dehors, par ce qui vient du dedans, qui vient des autres et de soi-même. Ce qu’il faut c’est pouvoir se dire : « J’ai vu tel être, telle chose sous un jour trop favorable et j’ai été déçu : c’est donc moi-même qui ai été la cause de ma déception. Cette déception même prouve que mon être véritable ne l’a pas désirée. Mon être véritable cherche constamment ce qui est plus élevé, une beauté plus haute. Cette beauté c’est dans un idéal élevé que je peux la voir, et en la voyant sans m’occuper des ombres, cette beauté purifie mon cœur et ainsi le soleil y brille sans cesse ».


Paris, 23 mars 1935