La lutte de la vie

La lutte de la vie 2

Tant que le petit enfant est innocent il est heureux, il ne connaît rien de la lutte de la vie. Je me souviens de ces lignes écrites par le regretté Nizâm d’Hyderâbâd, un grand mystique :

Où sont ces jours où mes yeux n’avaient pas vu de peine, où mon cœur était sans désir, où la vie était sans misères !

Tel est le premier stade. A partir de lui nous arrivons à la maturité de l’intelligence. Alors, quelqu’un voit qu’il n’y a personne à qui l’on puisse faire confiance, ni à l’ami ni à la relation ; personne ne peut passer l’épreuve du temps, tous sont faux, aucun n’est vrai. Il pense d’abord que tout cela est dirigé contre lui. Un derviche écrivit un jour ces mots sur le mur de la mosquée où il avait passé la nuit :

Le monde croit à l’idéal de Dieu, il ignore pourtant s’Il est ami ou ennemi.
Les vagues de la mer vont en haut, en bas,
l’atome pense qu’elles montent et descendent pour lui.

Il pense : « La vague m’élève, elle m’est favorable ; la vague retombe, elle m’est défavorable ». Un homme pensera : « Mon ami m’est favorable », ou : « il m’est défavorable », mais ensuite il se rend compte que telle est la nature du monde. En chacun de nous il y a le « nafs« , l’ego, et chaque ego se bat contre un autre. Il y a une épée dans chaque main, en celle de l’ami aussi bien que dans celle de l’ennemi. L’ami frappe après avoir embrassé, il n’y a pas d’autre différence.

Puis l’on se rend compte que l’on ne peut rien attendre d’autre du monde. Le grand poète Hindou Tulsîdâs a dit :

« Chacun fait et dit ce qu’il a compris ».

Pourquoi blâmerions-nous quelqu’un d’autre pour ce qu’il ne peut pas comprendre ? S’il n’a pas davantage de compréhension, d’où le pauvre homme pourrait-il la tirer ? Dans la mesure où il comprend, ainsi agit-il. C’est alors qu’une personne comprend que tout ce qui lui vient, elle doit le prendre avec calme ; si une bonne parole lui est adressée elle la prend avec beaucoup de remerciements ; si une méchante parole lui est adressée, elle la prend tranquillement et elle reste reconnaissante : si c’est une méchante parole elle est reconnaissante que ce ne soit pas un coup. Si c’est un coup elle est reconnaissante que ce ne soit pas pire.

Elle est prête à donner son temps, son service à tous, à ceux qui le méritent aussi bien qu’à ceux qui ne le méritent pas, parce qu’elle voit en tout la manifestation de Dieu. Elle voit Dieu en chaque forme, en ce qui est le plus élevé, en ce qui est le plus bas, dans le plus beau et dans le plus vil.

Le Soufi dit :

« Si Dieu est séparé de l’univers, alors j’aimerais mieux adorer ce Dieu
que l’on peut voir, que l’on peut entendre, que l’on peut goûter,
que l’on peut sentir par le cœur et percevoir par l’âme ».

Il adore le Dieu qui est devant lui, il voit le Dieu qui est en toutes choses.

Le Christ a dit :

« Vous Me verrez comme Celui Qui m’a envoyé ».

Cela ne veut pas dire que le Christ a prétendu à la divinité pour sa propre personne. Cela signifie ce que les derviches appellent hamin ost – tout est Lui et Il est tout. Il n’y a pas un atome de l’univers qu’Il ne soit pas. Nous devons Le reconnaître, nous devons Le respecter en chaque visage, même dans le visage de notre ennemi, et même chez le plus vil. Notre piété, notre spiritualité ne valent rien si nous ne faisons pas cela. Lire quelques livres de philosophie et savoir que tout est Dieu n’est pas suffisant. Lire un livre religieux et ressentir de la piété n’est pas suffisant. Aller à un lieu de religion et être satisfaits parce que nous sommes religieux n’est pas suffisant. Faire quelque œuvre de charité et en ressentir de la vanité parce que nous avons fait quelque chose de très bien n’est pas assez.

Nous devons donner nos services et notre temps à celui qui les mérite comme à celui qui ne les mérite pas, parce que c’est la seule occasion que nous avons de donner. Cette vie durera quelques jours et nous n’aurons jamais plus l’occasion de donner, de servir quelqu’un d’autre, de faire quelque chose pour un autre. Nous devons être reconnaissants à Dieu de nous rendre capables de donner, capables de servir les autres.


Sans date

L’Alchimie du Bonheur – chapitre 10-2
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.

Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°9 – 2