De la connaissance et de l’amour

On lit dans le Vadan que la connaissance doit être accompagnée d’amour et l’amour de connaissance, afin qu’il existe un équilibre chez l’être humain. En effet, si l’on n’avait que la connaissance sans amour ou bien l’amour sans connaissance, ce serait un état anormal, un manque d’équilibre.

C’est l’équilibre qui est la chose la plus nécessaire pour le progrès spirituel comme pour toute autre entreprise dans la vie. Je ne veux pas dire par là que de grands progrès ne puissent être accomplis sans équilibre. C’est même généralement ce que nous voyons dans le monde. Mais ces progrès dont l’équilibre a été négligé sont comme les progrès d’un véhicule qui avancerait sur une seule roue. L’autre roue restant immobile et en l’air : tôt ou tard, le véhicule culbuterait.

Spiritualité et vie dans le monde

Le monde a vu cela à toutes les époques. Il y eut une époque, très loin de nous dans tous les sens du mot, où la spiritualité était tellement recherchée par les hommes qu’il en résulta un grand déséquilibre. Les êtres se retiraient du monde, s’en allaient dans la solitude, dans les forêts. Ils ne voulaient rien savoir de la vie humaine. Et la vie du monde était délaissée, elle baissait à tous les points de vue. Ces êtres étaient les dévots et les adhérents de Shiva, le grand ascète. Peu à peu ils exagérèrent cette méthode de développement spirituel jusqu’à causer un grand manque d’équilibre dans le monde. 

Ensuite, vint le message de Krishna qui fut un redressement. Il mit en relief une vie humaine dans toute sa valeur, dans toute sa beauté. Encore aujourd’hui, toutes les légendes qui parlent de Krishna, toutes les pratiques religieuses et autres qui sont reliées à la personne de Krishna, montrent cet idéal : la vie humaine dans le monde. 

Et puis, que voyons-nous à présent ? Un manque total d’équilibre dans le sens contraire. Toute l’importance dans la vie, on la donne aux choses matérielles. Nous avons culbuté terriblement, et à tel point que tout le monde doute que l’on puisse retrouver l’équilibre. Nous avons subi de terribles chocs pour cette seule raison. Même les gens qui voudraient ne pas poursuivre des buts matériels pendant toute leur vie et qui voudraient les oublier, fût-ce pendant une demi-heure, sont entraînés et forcés de les poursuivre. Ils ne peuvent pas faire autrement. Ils sont absolument contraints d’élever leurs enfants dans le même sens. C’est un courant irrésistible chez les hommes. 

La connaissance de l’être humain

Il y a heureusement quelques âmes élevées, fortes, et possédant en elles un grand amour. Malgré toutes ces difficultés et au prix même de leur vie, elles suivent le sens contraire. Elles montrent le chemin à leurs frères, leur disant : « Voilà ce qu’il faut pour que le monde ne sombre pas dans cette catastrophe que le manque d’équilibre existant aujourd’hui amène fatalement ». Il y a aussi des esprits très clairvoyants qui reconnaissent le défaut où il est. 

Par exemple, le Docteur Alexis Carrell (prix Nobel 1912, auteur de “L’Homme, cet inconnu”, qui était très lu à l’époque) dont on a beaucoup parlé dit la même chose, identiquement que Pîr-o-Murshid Inayat Khan. Il parle de la nécessité de connaître l’homme, l’être humain. Il parle de la nécessité d’une connaissance que l’on peut appeler la connaissance mystique. Mais Hazrat Inayat Khan le dit non pas comme quelqu’un qui cherche à connaître l’homme qui va vers ce but. Mais comme celui qui est arrivé au but et voit la vie jusque dans ses profondeurs les plus cachées, les plus voilées.

La seule solution au problème de ce jour, c’est la connaissance de l’être humain. C’est que l’homme se reconnaisse lui-même. Tous les autres remèdes que l’on pourra chercher à appliquer échoueront tant que l’on n’aura pas cette connaissance. Cela doit être le but de toute éducation, le but de la vie de chacun. Le Soufi cherche à se connaître lui-même au moyen de l’idéal de Dieu. C’est-à-dire qu’il prend la voie la plus belle, la plus heureuse, pour arriver à ce but qu’on appelle la réalisation et qu’il appelle Najat.

La connaissance et l’amour

Pour arriver à cette connaissance, deux choses sont nécessaires. La connaissance en elle-même et l’amour. Et combien sont rares les êtres qui possèdent ces deux choses également ! Quoiqu’elles soient nécessaires l’une à l’autre, l’amour cependant voile quelque fois le regard de la connaissance aux yeux qui devraient mieux voir l’aspect réel des choses et des êtres. Et la connaissance tend, à certains moments de la vie, à éteindre l’amour. Chez un être qui a acquis de grandes connaissances, s’il a compris la vie, le monde, les êtres humains, il arrive un moment où tous les dehors n’ont plus d’importance, où toutes les apparences se montrent à lui comme des apparences scéniques, comme des choses peintes, arrangées. Tout ce qu’il voit derrière cela est quelquefois tel qu’il en est épouvanté. 

Hamlet

Vous pouvez retracer cette évolution dans la vie de tous les grands esprits. Elle est très clairement exprimée, par exemple, pour celui qui sait voir et lire, dans les œuvres de Shakespeare. Cela commence dans le drame de Hamlet et se développe à travers d’autres œuvres. Il y montre les aspects illusoires de la vie comme tous ses dessous. Et comment on ne trouve pas ce qu’on espère trouver, mais bien autre chose. Il montre l’homme fort et courageux qui est crucifié dans la vie. L’être faible qui abandonne tout et qui est abandonné de tous. L’être ambitieux qui veut tout attirer à lui et dont les ambitions se sont écroulées, dont la vie s’en est allée dans la poussière. L’homme qui est très bon, très généreux, et qui au moment où il en a besoin, ne trouve ni bonté ni générosité nulle part.

Périclès

Et puis, dans son œuvre, viennent les pièces de théâtre où l’amour vient au secours d’une âme. Pièces où il montre comment surmonter telle situation, comment ne pas être désemparé. Comment vivre dans cette situation morale, et c’est ce que l’on trouve dans la pièce intitulée « Périclès ». Là, le personnage principal est une jeune fille placée dans une situation qui est des pires. Et au lieu d’abandonner toute foi et tout courage, elle s’adresse chaque fois à ce qu’il y a de meilleur chez les êtres qui la tourmentent et qui veulent lui nuire. Ainsi, elle arrive à surmonter cette situation désespérée.

La tempête et Henry VIII

Puis vient « La Tempête » où l’on voit comment, réellement, le monde est gouverné, non pas extérieurement, mais intérieurement. Et enfin une pièce historique, « Henry VIII », où l’on voit le gouvernement extérieur du monde. Et on voit en même temps les forces intérieures qui le dirigent. Shakespeare lui-même le relève dans l’Epilogue de cette pièce où il dit :

« La plupart d’entre vous ne seront pas satisfaits de la pièce que nous venons de vous montrer parce que les uns viennent pour dormir, et ceux-là nous les aurons réveillés par le son de nos tambours et de nos trompettes sur la scène, et d’autres viennent pour entendre parler contre ce qui se passe dans la Cité de Londres, pour entendre se moquer des gens et des événements et pour dire : “Ah ! que c’est donc spirituel !”. Nous ne l’avons pas fait, et ceux qui attendaient ces choses seront déçus. Mais si nous avons fait quelque chose, c’est de vous montrer un être humain qui est beau ; c’est une femme, c’est la reine Catherine, épouse d’Henry VIII. Ce portrait que nous avons tracé d’elle plaira aux femmes, à celles qui sont bonnes elles-mêmes ; elles applaudiront et leurs maris et leurs pères ne seront pas longs à suivre leur exemple ». 

Et, sans prétention et très naturellement, il fait valoir la bonté qui existe chez l’être humain. Il dit :

« La bonté, c’est un moyen de s’arranger avec la vie, la vie qui comporte tant de déceptions, tant de désillusions. S’il y a quelque chose qui compte, c’est la bonté. Qu’est-ce que la bonté ? C’est l’amour ». 

Le pouvoir guérisseur de l’amour

Shakespeare, de cette façon, montre un équilibre parfait entre la connaissance de la vie et des hommes, une compréhension qui va jusqu’au fond et qui dévoile les secrets de la vie, des caractères, de la nature humaine. Et après l’avoir profondément senti, il présente des pièces dans lesquelles les cœurs qui souffrent sont guéris par l’amour, non pas par l’amour des autres qui se déverserait sur eux, mais par cette petite étincelle d’amour que nous pouvons trouver dans notre propre cœur et qui deviendra, si nous y prêtons attention, si nous ne l’étouffons pas, qui deviendra une flamme, un brasier qui réchauffera notre être et qui fera du bien à tous ceux qui en sentiront la chaleur dans la vie de tous les jours. 

Le pouvoir éclairant de l’amour

C’est l’amour qui place sa torche à côté de l’objet que nous regardons, que nous voulons comprendre. Et selon l’amour que projette cette torche, nous voyons cet objet ou cet être beau ou laid. L’amour avec sa torche nous montre les aspects dans cet être ou cet objet qui peuvent nous réjouir ou nous attirer. Cette même torche jette une ombre sur les côtés qui sont moins agréables à voir, parce qu’il nous est toujours très difficile de neutraliser notre esprit : ou bien nous voyons en beau, ou bien nous voyons en laid. C’est seulement au moment où notre esprit est neutre que nous pouvons voir les choses comme elles sont en elles-mêmes. 

Si l’amour est pur, sa vision embellit. Ces apparences embellies d’un être ou d’un objet donnent un reflet de beauté à notre vie. Si l’amour est mêlé d’égoïsme, il en résulte une tendance au fanatisme. Et si l’intelligence est développée au même degré que l’amour, un être verra tout ce qu’il y a chez un homme ou dans un objet, et il mettra en relief, s’il veut, le beau côté. Le reste, il le laissera disparaître tout en le voyant, mais il le verra dans une sorte de clair-obscur, il ne le mettra pas dans la lumière.

La dévotion

Certains, qui attachent une grande importance à la dévotion, ont l’habitude de dire que la compréhension et la connaissance n’ont que peu de valeur relativement à l’amour. Mais la dévotion toute seule aveugle facilement, elle rend injuste, elle prépare des déceptions. Elle fait marcher avec un bandeau sur les yeux. Cependant, si la compréhension – et par conséquent la connaissance – accompagne la dévotion, l’être humain devient comme une torche. Son propre chemin devient éclairé par la lumière qui est en lui et il est capable d’aider les autres à voir clairement, à comprendre la vie, à se comprendre eux-mêmes.

Ainsi, c’est l’amour qui est lumière en lui et en même temps chaleur, se communiquant à tous ceux avec lesquels il entre en contact et éveille dans leur âme la même flamme, leur donne sa chaleur et développe cette chaleur en eux. Et c’est certainement le plus grand bienfait dans la vie que la présence d’une âme à la fois remplie d’amour et illuminée par la lumière divine qui est connaissance.


Paris, samedi 10 octobre 1936