La construction du caractère

Qu’est donc le caractère ? Le caractère est, pour ainsi dire, une image avec lignes et couleurs que nous construisons en nous-mêmes. Il est remarquable de voir la façon dont la tendance à la construction du caractère se manifeste dès l’enfance, tout comme on voit dans l’oiseau l’instinct de bâtir un nid.

Un petit enfant commence par remarquer toutes sortes de choses dans les grandes personnes et par adopter tout ce qui lui semble le meilleur : les mots, les manières, les mouvements, les idées. Tout ce qu’il saisit chez les grandes personnes, il l’attire et le rassemble et construit, pour ainsi dire, un édifice qui est son caractère. Et cela continue à se bâtir toute la vie.

Ainsi pouvons-nous comprendre que lorsqu’un individu est absorbé en lui-même, il n’a pas le temps de construire son caractère, parce qu’il n’a pas le temps de penser aux autres ; parce qu’alors, l’autre n’existe pas. Mais quand il s’oublie lui-même, il a le temps de regarder ici et là, de rassembler ce qui est bon et beau et de l’ajouter naturellement à son caractère. Ainsi le caractère se forme. On n’a pas besoin de faire effort pour le construire, on doit seulement s’oublier soi-même. Par exemple, les acteurs et actrices, même s’ils possèdent de grandes compétences, ne peuvent jouer s’ils ne s’oublient pas eux-mêmes. Si le musicien ne peut s’oublier lui-même quand il joue, il ne pourra rendre la musique de façon satisfaisante ; la voix du chanteur ne sortira pas. Et il en sera de même du poète et de tous les autres artistes.

S’oublier soi-même

Songez alors à quel point tout le travail de construction de soi-même, comme le reste, dépend de la possibilité de s’oublier soi-même ! C’est la clé de la vie entière, matérielle et spirituelle, du succès mondain et spirituel. Cela semble une chose si simple et cependant c’est si difficile.

Pendant mes voyages, chaque fois que j’ai rencontré des gens de grand talent dans le domaine de l’art, de la science, de la pensée, de la religion ou de la philosophie, j’ai constaté que, quel que fût leur travail, ils avaient touché la grandeur grâce à cette qualité, la faculté de s’oublier eux-mêmes ; cette même qualité existait toujours chez eux tous. Et, par contre, j’ai vu des gens de grande compétence, mais qui se souvenaient tellement d’eux-mêmes qu’ils ne pouvaient tirer le meilleur parti de leur vie.

J’ai connu un joueur de vîna, un musicien très remarquable qui étudiait son instrument six ou neuf heures par jour. Mais chaque fois qu’il se présentait devant un public, il devenait nerveux, parce que la première pensée qui lui venait était pour lui-même, et ensuite l’impression de tous les gens présents tombait sur lui. Généralement il prenait sa vîna, l’enveloppait et se sauvait. Et, malgré toutes ses compétences, il n’eut jamais la chance de devenir un grand artiste. La confiance en soi est une grande chose, mais s’oublier soi-même est encore plus grand.

J’ai vu aussi Sarah Bernhardt chanter un chant très simple, l’hymne national de la France, et c’était tout. Mais quand elle monta sur la scène, elle captiva tous les cœurs, car, à ce moment-là, elle était la France, elle était capable d’être la France parce que dans sa concentration elle s’oubliait elle-même.

L’importance de la construction du caractère

La construction du caractère est bien plus grande et plus importante que la construction d’une maison, d’une ville, d’une nation, d’un empire, d’une race. On pourrait demander : « Pourquoi est-ce si important ? C’est seulement la construction de notre petit-moi qui est si insignifiant. » Je répondrai que beaucoup ont construit un édifice, une nation, une race et ils sont partis, aucun souvenir d’eux ne persiste. Le Taj Mahal est l’édifice le plus beau du monde. Ceux qui le voient, les artistes, les architectes, ont une très grande admiration pour lui, mais c’est tout. Personne ne se soucie de qui l’a construit, le cœur de personne n’est ému à la pensée du constructeur.

Jusqu’à ce jour, les Hindous répètent, au point du jour : « Ram, Ram« , les Bouddhistes invoquent le Seigneur Bouddha et les Chrétiens, le Christ. Pourquoi ? Seulement à cause de leur personnalité idéale, de leur magnétisme.

L’on se rappelle les paroles du Christ, prononcées il y a tant de siècles, à cause de Sa personnalité. Ce n’est pas seulement à cause de la spiritualité : il y eut beaucoup de madzubs, ils étaient des plus spirituels, ils étaient avec Dieu. Ils s’en sont allés et personne ne s’en souvient. Ce n’est pas à cause de leur piété : il y a beaucoup de gens pieux assis dans les mosquées et les églises qui égrainent leur chapelet ; leur piété est pour eux-mêmes, ils ne peuvent mouvoir le monde. Ainsi ce n’est pas à cause de la spiritualité ni de la piété. Qu’est-ce donc alors ? C’est le développement de l’humanité en nous, et cela concerne notre intelligence, notre cœur et notre intellect.

Équilibre de la tête et du cœur

Cela concerne l’intelligence parce que si nous avons l’amour mais non pas l’intelligence pour comprendre ce qui plaît à l’objet de notre amour, alors nous pourrons être un grand amant mais nous ne serons pas capables d’exprimer notre amour comme il convient. Et cela concerne le cœur parce que si nous avons l’intelligence mais non pas le sentiment, la sympathie, nous pourrons bien parler avec beaucoup de politesse, nous pourrons avoir des manières très policées, mais s’il y a de l’amertume au-dedans, si intérieurement nous ne ressentons pas ce que nous exprimons, il vaudrait mieux ne pas l’avoir exprimé.

Cela concerne l’intellect parce que si nous avons l’intelligence et le sentiment mais que nous ne pensions pas, nous n’aurions pas la manière, nous serions ignorants. Il se peut que vous possédiez très bien toute la politesse et la bienséance de l’Europe, mais si vous êtes envoyés à la cour d’un roi d’Orient, vous seriez perdus. Ou vous pourrez bien connaître toute l’étiquette d’une cour Orientale, mais si vous veniez en Europe vous ne sauriez rien.

Le cœur

C’est un si grand privilège d’être humain que nous devrions développer notre humanité et être humains dans la réalité aussi bien que dans la forme. C’est l’homme qui est l’idéal de Dieu ; ce n’est pas la pierre qui ne sait si c’est un roi ou un mendiant qui se tient sur elle, si c’est un saint ou une personne méchante ; ce ne sont pas les anges qui n’ont pas de cœur pour ressentir de la sympathie l’un pour l’autre : ils sentent la louange de Dieu, ils glorifient Dieu ; c’est à l’homme qu’un cœur a été donné.

Un poète hindoustani dit ceci :

« Devenir Nabi, Ghawth, Qutb est très difficile.
Que vous dirai-je des difficultés de la vie, si même il est difficile pour l’homme de devenir humain ? »

Atteindre les degrés spirituels est très difficile. Nous devons d’abord essayer d’être humains. Devenir un ange n’est pas très difficile. Être matériel est très facile. Vivre dans le monde, parmi toutes les difficultés et les luttes du monde, tout en étant humain, est très difficile. Si nous devenons cela, alors nous devenons Dieu en miniature sur la terre.


Angleterre, 1915 – 1920

L’Art d’être – Le privilège d’être humain – recueil posthume de conférences – chapitre 2

Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°6