La proximité de Murshida et de Murshid

La disciple du Murshid

Feizi reprend :

«  Sharifa avait toujours la permission de voir Murshid sans rendez-vous spécial, et pendant une maladie très pénible de Murshid, elle seule pouvait le voir et il lui demandait d’éloigner les autres. Beaucoup le prirent très mal et lui causèrent beaucoup d’ennuis. On peut aussi voir la haute estime que Murshid lui témoignait dans un petit événement. Un jour qu’elle était chez lui aussitôt après la naissance d’un de ses enfants, il le lui mit entre les bras.

Pendant le Samadhi [1] alors que Murshid voyait bien des murîds qui venaient devant lui à la ressemblance d’un animal, il ne voyait pas Murshida comme telle.

Sharifa prit des leçons de persan avec Murshid et elle prit aussi des leçons musicales de Vina. Elle se sentait aussi spécialement reliée à la Perse…

… C’est dans un cahier contenant des caractères et des mots persans que je vis le sens de son nom soufi : Sharifa = vertueuse. J’aurais pu le savoir depuis longtemps parce qu’elle me l’avait dit un jour, mais en parlant du mot vertueux, au lieu de dire : ‘c’est le sens de mon nom’, elle dit : ‘c’est ce que je suis’. Cela me dérouta qu’elle puisse dire une telle chose à propos d’elle-même, et je ne compris pas ce qu’elle voulait dire ».

Et Feizi ajoute, un peu éberluée semble-t-il :

« Il n’y a pas de plus grande vertu que de se montrer bon et fidèle envers son ami, digne de sa confiance. On doit principalement trouver la différence entre la vieille âme et l’âme-enfant dans cette particularité », dit Murshid dans « La construction du caractère« . Et lors de Viladat Day 1925, il dit de Murshida Sharifa : « Murshida nous a prouvé, et prouvera toujours qu’elle est la fidèle digne de confiance » (je traduis littéralement l’anglais faithful trustee).

Il est peut-être nécessaire ici d’ouvrir une parenthèse sur les « noms soufis » que Murshid donnait à se élèves, et dont l’usage tend à se perpétuer depuis. Remarquons que ce n’est pas seulement un usage oriental. Quand un moine ou une nonne entre dans un ordre religieux chrétien, un nouveau prénom lui est donné, généralement celui d’un saint du passé, censé lui servir de modèle ou de protection.

D’abord, qu’est-ce qu’un nom ? C’est ce à quoi nous nous identifions. Si, dans une foule, une gare par exemple, vous entendez crier votre prénom, vous vous sentez instinctivement concerné et même, cela peut vous faire vous retourner. Vous ne prenez pas le temps de réfléchir que peut-être ce n’est pas vous qu’on appelle, mais que cela pourrait être un homonyme. Votre prénom et vous, à ce moment-là, c’est une seule et même chose et l’entendre vous mobilise entièrement.

Murshida Sharifa était très avertie de ce phénomène d’identification au nom. Mais au lieu que vous et moi identifions notre nom avec notre ego limité, un véritable adepte aura médité dans sa conscience la qualité que ce nom évoque et se sera intimement approprié cette qualité. C’est pourquoi Lucy Goodenough a pu non seulement dire mais penser : «  Sharifa ‘vertueuse‘, c’est ce que je suis ». Ce qui, de la part de la première venue, aurait été d’une prétention risible, dans la bouche de Murshida était véridique. Mais sa manière n’était pas de fournir des explications détaillées : un mot, une phrase, et c’était à l’élève de recueillir et de méditer cette leçon qui ne disait pas toujours son nom.

L’incident du plan de table

La « proximité de Murshida et de Murshid » ne veut pas dire que tout ait toujours été sans nuage entre eux. Une relation sans nuage, fut-ce entre maître et disciple, cela n’existe pas. Nous connaissons au moins une instance où un de ces nuages a obscurci momentanément l’harmonie des relations mutuelles, et cet incident est intéressant à plus d’un titre. Il est intéressant parce qu’il montre un aspect du caractère de Sharifa Goodenough ; il est aussi intéressant par ce qu’il a trait à la vie privée de Murshid Inayat Khan lui-même et montre combien celle-ci était difficile. Cet incident nous a été raconté par Sakina (plus tard appelée Nekbakht), l’une des secrétaires de Murshid (qui fut, comme nous l’avons dit plus haut, une amie pour nous).

Au cours de l’Ecole d’Eté de 1925, elle-même et sa cousine Kismet Stam (une autre secrétaire de Murshid) virent arriver Sharifa dans un état terrible, comme hors d’elle-même. Elle venait d’affronter la colère de Murshid, lui que ses disciples ne voyaient jamais dans cet état. Nous répétons ici textuellement ce que l’un de nous a entendu de Sakina : « Si vous m’aviez demandé ma tête – dit Murshid avec un regard terrible – je vous l’aurais donnée, mais ça ! « .

La dignité de l’épouse

Quel était donc ce ça ! capable de provoquer un si complet changement d’attitude chez Murshid que l’on avait toujours connu si posé, si calme et si bienveillant ? Sakina s’était rendue compte qu’elle avait trait à un récent banquet qui avait réuni Murshid, son épouse Begum [2] et tous les murîds présents à l’Ecole d’Eté, banquet organisé par Sharifa. Elle avait placé à une table Murshid qui présidait entouré de ses Murshidas, et à l’autre table Begum, présidant aussi, mais dans une situation secondaire et comme isolée, séparée de son mari. Cela pouvait peut-être se justifier d’un point de vue protocolaire, mais l’effet dut en être désastreux.

Pour Begum, être ainsi séparée de Murshid, dont elle était déjà séparée si souvent à cause des voyages incessants du Maître d’Amérique en Europe et d’Europe en Amérique, dut être ressenti à la fois comme un affront et comme un signe qu’elle comptait moins que toutes ces femmes qui entouraient son mari. Cela montrait publiquement qu’elles étaient plus proches de lui qu’elle-même. Dieu sait quels orages s’en suivirent ; car, pour avoir connu Begum par la suite, nous savons quelle femme certes admirable, mais hypersensible et ombrageuse elle pouvait être. Pour Murshid, cela signifiait que Sharifa avait brutalement ignoré la relation qui le liait à Begum. De plus, d’un point de vue oriental, qui était celui de Murshid vis-à-vis de Begum, cette séparation était une sorte d’insulte à la dignité de l’épouse, donc de lui-même.

Le cœur blessé

Quoi qu’il en soit, les deux cousines virent arriver chez elles Sharifa dans un état d’agitation extrême, et celle–ci se mit aussitôt à réciter de façon précipitée toute une partie de La Divine Comédie de Dante, en italien, puis s’assit enfin, libérée d’une terrible tension, mais épuisée. Elle raconta alors la colère de Murshid qui avait causé son agitation étrange.

Si nous avons choisi de faire état de cet incident, ce n’est pas par seul souci de vérité historique. Il nous faut comprendre que l’itinéraire commun du maître et du disciple est l’occasion d’épreuves diverses qui les atteignent l’un et l’autre. Un maître soufi n’est pas un magister sur une estrade, qui n’a pas à se soucier des états d’âme de ses auditeurs, c’est un être dont le cœur est infiniment plus sensible que celui d’un autre afin de pouvoir comprendre le langage de chacun des cœurs qu’il rencontre. Plus sensible veut dire plus vulnérable. Cependant il doit être plus fort que celui d’un autre pour résister à tous les coups qu’il reçoit de tous côtés.

Un chemin d’épreuves et de pardon

Ce chemin qu’on fait ensemble est donc un chemin d’épreuves ; épreuves aussi bien pour le maître que pour le disciple ; et l’on peut dire qu’ils s’éprouvent mainte fois mutuellement : pour l’élève ce sont des occasions de prises de conscience amenant à des rectifications. Pour le maître, ce sont des tests d‘endurance, Murshid Inayat Khan s’en est rarement expliqué. Néanmoins la citation suivante en fait apparaître un aspect qui s’applique, pensons-nous, particulièrement à la circonstance qui nous occupe :

« Il est difficile pour un maître dont la perception est aiguë, dont les sentiments sont délicats, de ne pas se fâcher contre un élève qui est enclin à faire des erreurs. Mais cela ne fait aucun bien au murîd, spirituellement ou dans la vie ordinaire. Le déplaisir du maître peut tomber sur un murîd comme une malédiction, et pourrait l’écraser avant que le maître ne le sache. Cependant il est bon que les murîds soient avertis de la susceptibilité du maître, (car il est naturel qu’autant la satisfaction du maître puisse être grande, autant son déplaisir peut être profond), afin que le murîd soit prudent, et qu’il ne se repose pas toujours sur la compassion du maître, continuant à commettre des erreurs

Le maître doit considérer son propre déplaisir comme son pire ennemi, et doit penser que si il tombe sur son murîd, c’est comme s’il tombait sur lui-même. Et il est souvent irrésistible d’exprimer une réaction qu’une erreur du murîd peut provoquer »…

Extrait d’un « Entretien collectif »[3]

Nous pensons que ce n’est pas faire injure à la mémoire de celui que nous considérons comme notre propre maître d’avoir écrit ces lignes. S’il fut une âme libérée, il fut aussi un être humain, et non pas l’image stéréotypée d’une idole infaillible et parfaite aux yeux du monde.

Et puis il est écrit, dans le Vadan [4], dans l’Invocation au Pîr, au maître spirituel :

« Maître béni, ton être même est pardon ».

La suite des choses a montré qu’il en fut bien ainsi entre Sharifa Goodenough et son Murshid. Pour s’en persuader, il suffit de se référer aux remerciements du Maître en 1926 à l’occasion de son anniversaire, et aux lettres que nous avons rapportées plus haut.

Notes

[1] SamadhiFeizi van der Scheer fait ici allusion à des circonstances solennelles ou Murshid entrait dans une méditation profonde et où quelques murîds choisis venaient devant lui et recevaient une bénédiction spéciale.

[2] BegumOra Ray Baker, épouse de Hazrat Inayat Khan.  On ne l‘appelait jamais que ‘Begum’.

[3] Entretien Collectif – Groupe restreint de murîds auxquels Murshid donnait un enseignement ésotérique particulier.

[4] Vadan – Avec le Gayan et le Nirtan, ‘bréviaire’ des disciples de Pîr-o-Murshid Inayat Khan.