Opinion de Feizi van der Scheer sur Murshida Sharifa

La vie avec Murshida Sharifa

Les observations comme les opinions d’une personne comme Feizi qui a vécu en la compagnie quotidienne de Murshida Sharifa pendant huit ans jusqu’à son décès présentent un intérêt évident.  Car à fréquenter tous les jours une personnalité originale (et l’on ne peut nier que Murshida Sharifa en fût une) on la voit, pour ainsi dire, par le petit bout de la lorgnette. 

On peut faire le compte de ses défauts et de ses petitesses. Combien de mémorialistes, de biographes n’y ont-ils pas pris un malin plaisir et ne s’en-t-ils pas sont servis pour faire descendre de grands hommes de leur piédestal et barbouiller leur statue ! Tel grand philosophe était pingre. Tel savant de réputation internationale piquait les idées de ses confrères pour se les attribuer. Et tel immense artiste était, dans le privé, un ivrogne, etc. . Il semble qu’il y ait quelque chose de rassurant pour les lecteurs (et aussi pour les auteurs) de ces biographies à pouvoir se dire : « Après tout, ce n’était qu’un homme comme nous. Il a seulement suffi de lui ajouter un grain de génie ».

C’est pourquoi une personnalité comme celle de Murshida Sharifa est dérangeante. Elle l’est du moins pour celles et pour ceux qui ne l’ont pas approchée. Egalement pour ceux qui n’ont pas compris le niveau qu’elle avait atteint. Ils n’arrivent pas à la situer dans le catalogue d’êtres humains qu’ils ont connus par eux-mêmes ou par ouï-dire.

L’opinion que nous rapportons n’est donc pas de celles qui rapetissent la personne qu’ils décrivent. Cette opinion a d’autant plus d’authenticité que Feizi van der Scheer était une personne positive, souvent critique. Et que sa générosité naturelle n’empêchait nullement de voir clair et de parler net.

« Murshida Sharifa – écrit-elle – était très typiquement une âme-djinn »

Et elle s’en explique plus loin. 

« De cette sorte d’âme il est dit dans ‘La vie intérieure [1]’ d’Inayat Khan : Elles sont moins absorbées dans la vie de ce monde, et d’autant plus attachées à la vie intérieure.  Cela ne signifie pas qu’elles ne prennent pas intérêt à ce monde, en fait, c’est l’intérêt pour la vie extérieure qui porte l’âme vers lui.

« De même la description du Vairâghi [2] et de la manière dont cette âme se développe, dans le même livre, donne une image typique de la vie et du développement spirituel de Murshida Sharifa.  En fait j’ai souvent été émerveillée du grand intérêt qu’elle portait à chaque aspect de la vie, et quand parfois je me plaignais de la vie, elle disait toujours : « Pourtant c’est intéressant »

« Elle avait un tempérament mystique, et le fait même qu’elle vivait à un autre niveau que la plupart des gens, faisait que souvent elle les blessait, ce qui était sûrement la dernière chose qu’elle aurait voulu ; même si les autres la blessaient, ce n’était pas dans sa nature d’y répondre.  D’autre part j’ai remarqué la considération qu’elle avait pour les autres, et d’une manière à laquelle beaucoup de gens n’auraient pas pensé.  Ainsi elle me dit de ne jamais parler sans nécessité de la maladie ou de la pauvreté d’un autre, et quand j’ai objecté : « Mais ce n’est pas une honte d’être malade ou pauvre », elle répondit : ‘Vous pouvez voir les choses ainsi, cependant, d’une certaine façon, cela les diminue’.

« Une petite chose qui vexait souvent les autres était qu’il lui arrivait d’oublier d’aller leur dire bonjour.  Elle-même en disait : ‘ Ce n’est pas parce que je ne les vois pas, mais parce qu’ils sont tellement dans mon esprit que je trouve très naturel qu’ils soient là’.

« Murshid dit : « Les opinions sont en conflit quand elles sont exprimées par deux personnes qui sont a des stades différents d’évolution.  Par conséquent les sages répugnent à exprimer leur opinion ».  J’ai souvent remarqué cela lorsque Murshida, à cause du Message, avait à donner son opinion.  Mais même si elle restait silencieuse, cela devenait par soi-même une cause d’incompréhension.  C’était son principe, quand elle voulait faire une certaine chose, de ne la dire qu’à ceux que cela concernait directement.  Ainsi, par exemple, lors de sa maladie, elle alla voir un médecin et commença un traitement sans me le dire, ce qui me fit de la peine, bien que j’eusse compris que ce n’était pas par manque de confiance.

« Elle n’était indifférente qu’en apparence.  Ce qui, à la plupart des gens, semblait de l’indifférence, l’était seulement pour ce qui la concernait elle-même.

‘Parfois il arrive qu’un être humain atteigne un degré où il devient un peu indifférent.  Ce n’est pas tout un chacun qui arrive à ce point, mais c’est un développement naturel.  Il vient un moment où un être dit : ‘Je ne souhaite plus rien.  Je n’ai aucun grand désir pour ceci ou cela’.  C’est alors qu’il peut tourner son attention vers les autres, pour lesquels il pourra sûrement représenter quelque chose, qu’il pourra aider, et avec lesquels il pourra sympathiser… ‘

« Cette indifférence était aussi la raison pour laquelle elle ne cherchait jamais la dévotion envers elle-même ».  …. 

« Il est écrit dans une petite note qu’elle laissa :

Il dit : Je suis venu à Suresnes
J’ai dit : Pour quelle raison êtes-vous venu ?
Il dit : Je suis venu pour vous
J’ai dit : Vous n’êtes pas venu pour moi, mais pour le parfum de la présence du Maître.

« Un jour elle me dit : « Voyez-vous, la raison pour laquelle je n’ai pas donné beaucoup d’explications est que d’une manière générale je ne m’embarrasse pas de parler ou de penser beaucoup à toute ces questions de vie courante, qui rendent la vie si lourde »

Feizi, pour appuyer ce propos, cite encore des fragments d’une conférence de Murshida :

« Celui qui connaît la vie de l’esprit se sent libéré de la matière, qui pour lui ne constitue pas un fardeau qui l’alourdit et l’écrase.  Il semble qu’il soit au-dessus de cela, qu’il ait une vie complètement à part, et que cette vie à part soit sa vraie vie.  Il semble qu’il soit essentiellement détaché de la vie matérielle qui n’est plus qu’une phase de son expérience ; qu’il vive autre part, et qu’il lui suffise d’éveiller sa conscience de cette autre vie pour se libérer de la préoccupation constante d’accumuler les choses matérielles, qui est la condition de la vie ».  … « Il est ainsi très facile, pour ceux qui savent comment prendre refuge dans cette conscience de tourner le dos au monde matériel et de faire face à la vie de l’esprit » … « De cette manière la vie devient complète, et aussi équilibrée, parce que l’on vit en contact de l’esprit et aussi de la matière … ».

« Je me souviens qu’un jour, je me sentis blessée au sujet d’une chose que Murshida avait dit ou fait et en avoir discuté avec elle.  Quelques minutes plus tard, elle me rappela, elle semblait très heureuse et désireuse de partager son bonheur avec moi.  Pourtant, bien que j’aie perçu cela très bien, il me fut impossible de le partager, car j’étais encore de mauvaise humeur.  Ce n’était pas la première fois que je remarquais comment Murshida, en un instant, pouvait vivre dans un domaine complètement différent.  Pour elle ce n’était que changer de côté ».

« Il n’était pas toujours facile pour elle de faire attention à l’heure et de penser à un rendez-vous.  Un jour je me rappelle, pendant une Ecole d’Eté, elle vint à la salle de conférences et donna une causerie alors que c’était quelqu’un d’autre qui devait parler.  J’en vis le côté comique et me mis à rire quand je l’appris, mais elle le prit très gravement.  Et elle avait bien raison ; le bruit se répandit qu’elle l’avait fait exprès et cela fut expliqué d’une manière très déplaisante.  En une autre occasion, elle oublia la date à laquelle elle devait parler, et quand quelqu’un vint le lui rappeler, elle arriva aussitôt et donna une conférence splendide ».

« Sa souffrance était un moyen de perfectionnement spirituel.  En apparence la vie de Murshida Goodenough se termina en un complet échec, intérieurement dans la « résurrection » dont elle parle dans une de ses lettres.  De cette résurrection j’ai été témoin oculaire, bien que cela n’ait été que plusieurs années après son départ que j’aie pu voir ce qui s’était passé avec un cœur et un esprit qui n’était plus bouleversé par les expériences terribles par lesquelles elle dut passer au cours de sa vie.  Les humiliations, petites et grandes qu’elle eut à souffrir furent innombrables ; mais la pire de toutes fut que le travail pour lequel elle se sentait responsable lui fut ôté des mains, et à la fin de sa vie ses mains et ses pieds étaient cloués.  Peu de semaines avant qu’elle ne passe de ce monde, elle me dit : « Que je sois tombée malade n’est pas à cause de ce qui m’est arrivé, mais à cause de ce qui arrive à mes amis, et cause de la corruption qui s’est installée, maintenant même, dans le Mouvement ».

« Comme je peux le voir maintenant, elle prit toutes ces expériences comme un moyen vers la perfection spirituelle.  J’ai vu comme elle avait pris le ‘chemin de moindre résistance’.  Comme je proposais un jour de dire ou de faire quelque chose pour sa défense, elle répondit : « J’ai choisi un autre chemin ».  Parfois, la souffrance par laquelle elle passait me révoltait, et ainsi, alors que dans une conférence elle avait parlé de ‘l’attitude sainte’, une conférence dans laquelle j’avais vu se refléter beaucoup de sa vie, ma réaction fut de m’écrier : « Je ne deviendrai jamais une sainte ! ». Elle répondit : « Ce n’est pas une profession, Feizi « . 

Dans une de ses conférences, elle a dit :

« Les saints n’ont jamais cherché la souffrance, ils ont cherché un bonheur qui les fit passer par la souffrance.  Pour pouvoir transmettre le bonheur aux autres, et pour créer ce qui était le bonheur de leur âme, le saint doit passer par beaucoup de souffrances infligées par les autres ».

Et dans une autre :

« Shakespeare dans ses pièces montre des cœurs souffrants qui sont guéris par l’amour, non pas par l’amour que les autres leur offrent, mais par cette petite étincelle d’amour que nous pouvons trouver dans notre propre cœur, et qui, si nous faisons attention à elle et ne l’éteignons pas, deviendra une flamme, un brasier réchauffant notre être entier et faisant du bien à tous ceux qui le perçoive et sentent sa chaleur dans la vie courante… ».

« Aider les autres fut le thème central de sa vie.  Elle laissa un poème dans lequel on peut voir aussi cela clairement :

Le moi :
‘on me pousse, et on me bouscule,
on jette de la boue glissante sous mes pieds,
et on essaie de prendre mes pieds dans des lacs ;
on tient devant mes yeux un miroir où je vois mon image déformée,
on calomnie mes amis et on crie des insultes à mes oreilles’.

L’âme :
‘mon moi, ne souffre pas.
Je te soutiens et je te soulage,
et avec l’eau du Léthé que tu bois,
je te donne l’oubli des blessures ;
je te donne le paradis, et tu l’ouvriras à d’autres ».

Notes

[1] La Vie Intérieure – Un ouvrage de base de Pîr-o-Murshid qui donne les rudiments presque indispensables à connaître pour comprendre ce qu’est la démarche spirituelle.

[2] Vairâghi– L’état d’une personne dont la conscience, ayant perçu l’irréalité du monde, son caractère sans cesse mouvant et non fiable, s’en détache.