L’homme, maitre de sa destinée

« Le présent est la réflexion du passé et l’avenir est l’écho du présent ». (Gayan)

La destinée n’est pas ce qui est déjà fait, la destinée est ce que nous sommes en train de faire. Bien souvent les fatalistes pensent que nous sommes dans les mains de la destinée. Ils pensent que nous sommes menés dans la vie en toute direction où la destinée nous mène. Mais en fait nous sommes les façonneurs de notre destinée, et surtout à partir du moment où nous commençons à nous rendre compte de ce fait.

Parmi les Hindous, il y a un dicton selon lequel la création est le rêve de Brahmâ . En d’autres termes, la manifestation est le rêve du Créateur. J’ajouterai à cela que la destinée signifie la matérialisation de la pensée de l’homme. Pour le succès et l’échec, pour l’élévation et la chute, l’homme est responsable, et c’est l’homme qui les amène, soit consciemment, soit inconsciemment.

Il y a une indication de cela dans l’Evangile. Dans la prière principale enseignée par le Christ, il y a les mots :

« Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au Ciel ».

C’est une suggestion psychologique destinée à l’humanité afin de rendre possible pour la volonté de Dieu, qui est aisément accomplie au Ciel, d’être aussi accomplie sur la terre. Ceci est conforté par le dicton qui suggère l’autre côté de la même idée :

« L’homme propose et Dieu dispose »

Ce sont deux idées contraires. Mais elles expliquent en même temps la même théorie que ce qu’on appelle destinée est changé par l’homme, et que la destinée change les plans de l’homme.

Progresser

On peut mieux expliquer la question de la destinée grâce à l’image d’un artiste-peintre méditant un certain projet ou une certaine image qu’il a à l’esprit. Créer ce qu’il avait d’abord conçu mentalement est une étape. Puis il désire porter l’image sur sa toile, et quand il la dessine sur sa toile, cette image lui suggère quelque chose à laquelle il n’avait pas pensé quand il avait mentalement construit l’image. Et quand l’artiste aura terminé son tableau, il verra qu’il est très différent de ce qu’il avait projeté.

Cela peut montrer que notre vie est devant nous comme une image, et que lorsque tout ce qui avait été projeté auparavant est réalisé, ce tableau suggère quelque chose d’autre à notre âme. Il suggère une certaine amélioration à accomplir, ce qui lui manque devrait y être ajouté. De cette manière le tableau est amélioré. Ainsi il y a deux espèces d’artistes : l’un de ces artistes dessine sur la toile le plan qui vient à son esprit, l’autre reçoit les suggestions du tableau lui-même et continue à peindre. La différence est que l’un est simplement un artiste-peintre et que l’autre est un maître. Tandis que ce dernier n’est pas enchaîné au plan, le premier a dessiné quelque chose et est tenu par ce qu’il a une fois dessiné, il est limité.

On peut voir la même chose chez un compositeur de musique. Un compositeur a pensé à une certaine mélodie dans son esprit. Il l’a contemplée et a souhaité l’écrire sur papier. Quand il a joué sa composition au piano, sa musique lui a suggéré des améliorations. Quand il a joué ce qu’il avait pensé, cette mélodie est devenue parfaite et achevée parce qu’il l’a entendue de ses propres oreilles.

Être maître de son succès

C’est l’image de notre vie. Il y a un homme qui est mené par la main de la destinée. Il ne sait pas d’où il vient, il ne sait pas où il va. Cet homme est placé dans une certaine condition dans la vie. Il se trouve en activité quelque part, occupé, attaché et ne voit aucun moyen d’en sortir. Il peut désirer quelque chose de différent, mais il pense qu’il doit continuer. Tel est l’homme qui n’a pas encore compris la signification de ce secret. Mais il y a un autre homme qui après cent échecs prend pourtant la décision d’arriver au succès à la prochaine tentative. Cet homme est le maître de son succès.

Qu’est-ce que l’homme ? Nous lisons dans le Gayan :

« Quand un aperçu de Notre image est saisi dans l’homme,
quand le Ciel et la terre sont cherchés dans l’homme,
alors qu’y a-t-il au monde qui ne soit pas dans l’homme ?
Si seulement on l’explore, il y a beaucoup dans l’homme ».

Quand quelqu’un dit : « Je n’y peux rien, c’est mon habitude », quand il dit : « Je ne peux pas m’empêcher d’être ainsi, j’ai toujours agi comme ça, je ne peux pas faire les choses autrement », quand il est bloqué dans une situation et ne peut pas la changer, il ne connaît pas le sens de cette citation. Il y a tout dans l’homme, si seulement on pouvait s’explorer et trouver quel trésor il y a en soi.

L’ingénieur et le mécanisme

Ceux qui ont exploré l’être de l’homme ont découvert que l’homme a deux aspects : l’un vivant, l’autre mort. L’homme est ingénieur et l’homme est mécanisme. Quand la partie ingénieur est voilée, la partie de l’homme qu’on peut appeler le mécanisme est présente. Alors l’homme est un mécanisme, une machine. Il travaille comme une machine du matin au soir. Il mange, boit, dort et travaille. Et qu’est-il ? Une machine qui fait son travail avec le carburant et la vapeur qui lui sont fournies. Cette partie machine de l’homme est sujette aux influences favorables ou défavorables, aux conditions climatiques, aux influences de personnes qui viennent de tous côtés.

Et puis il y a un côté de l’homme que l’on peut appeler l’ingénieur. Ce côté est vivant et c’est ce côté que l’on peut appeler libre-arbitre ou expression personnelle, où il y a intelligence, où il y a pouvoir. Plus grande est cette partie de l’homme, plus grande est la personne, car plus une personne est consciente de sa partie ingénieur, plus elle est vivante. En termes religieux on peut appeler cela l’étincelle divine. Alors que l’homme a hérité son être physique de cette terre dense qui a fait de lui un être mortel, il y a une partie de son être qui est immortelle. C’est cette partie que l’on peut appeler l’étincelle divine, et c’est cette partie de son être qui est l’héritage de Dieu.

L’homme est une expression de Dieu

Dans les Evangiles, on peut souvent lire :

« Le Père aux Cieux »,

ce qui veut dire que l’homme est considéré comme un enfant de Dieu, ou comme le fils de Dieu. Qu’est-ce que cela signifie ? De même que l’homme a hérité une part de son être de la terre, ainsi il a hérité la part la plus essentielle de son être de Dieu. En d’autres termes, l’homme est relié à Dieu, ou plus clairement dit : l’homme est une expression de Dieu. En l’homme il y a l’être de Dieu et on peut spécialement distinguer et définir cet être comme le Créateur. Dieu est le Créateur et l’homme est en même temps un créateur. En outre, l’homme, de par sa faculté créatrice, donne la preuve que Dieu est le Créateur parfait.

Le chemin de la maitrise

Maintenant se pose la question de savoir comment atteindre ce chemin qu’on appelle le chemin de la maîtrise. A toutes les époques de l’histoire du monde, à toutes les périodes de la tradition du monde, on peut trouver trace qu’il y eut des sages, qu’il y eut ceux qui ont cherché la vérité. Pour résultat de cette recherche de la vérité ils ont gagné la maîtrise. Ce que les prophètes de tous les temps – Bouddha, Moïse, Jésus-Christ, Mohammed – ont montré d’une manière ou d’une autre dans leur vie fut la maîtrise.

Jusqu’à un certain point cela peut aussi se voir chez ceux qui arrivèrent les premiers en Amérique, un pays où ils n’avaient rien. Et tout cela ils le firent et créèrent une grande merveille dans le monde. Beaucoup de ceux qui vinrent de leur pays, de très loin, et s’établirent ici n’avaient rien au commencement. Et maintenant ils ont tout. C’est aussi un exemple de maîtrise, mais la maîtrise ne s’arrête pas là. Obtenir la terre n’est pas le seul but, il y a quelque chose plus avant. Il y a une perspective plus vaste et aussitôt que l’homme commence à voir cette perspective plus vaste, il voit davantage d’espace à remplir, beaucoup à faire en dehors de tout ce que l’on fait sur le plan matériel.

Timour-Lang

Il y a l’histoire de Timour-Lang, un empereur Mogol de l’histoire de l’Inde, un homme que la destinée avait voulu grand. Pourtant il n’était pas éveillé à cette grandeur. Un jour, fatigué de la lutte de la vie courante et désespérant des devoirs de la vie dans le monde, il était couché sur le sol dans une forêt attendant que la mort vienne le prendre.

Il arriva que survint un derviche qui le vit endormi et reconnu en lui l’homme que la destinée avait voulu être une grande personnalité. Il était là, inconscient de cela. Le derviche le frappa avec son bâton et Timour s’éveilla. Il demanda : « Pourquoi êtes-vous venu me déranger ici. J’ai abandonné le monde et suis venu dans la forêt. Pourquoi m’importunez-vous ? » Le derviche répondit : « Qu’y a-t-il à gagner dans une forêt. Tu as le monde devant toi. Ce que tu as à accomplir est là, si seulement tu prends conscience du pouvoir que tu as ».

Timour répliqua : « Non, je suis trop déçu, trop pessimiste quant à un bien quelconque qui pourrait me venir. Le monde m’a blessé ; j’ai mal, j’ai le cœur brisé. Je ne resterai pas plus longtemps dans ce monde » – « Quelle utilité y a-t-il – dit le derviche – à être venu sur cette terre si tu n’as pas accompli quelque chose, si tu n’as pas fait l’expérience de quelque chose et été heureux, si tu ne sais pas comment vivre ? » Timour demanda alors au derviche : « Croyez-vous que je puisse un jour accomplir quelque chose ? » Le derviche répondit : « C’est pourquoi je suis venu t’éveiller. Eveille-toi et poursuis le cours de ton destin. Tu auras du succès, il n’y a aucun doute à cela ».

L’éveil

Cela fit sur Timour-Lang une impression qui éveilla en lui l’esprit avec lequel il était venu en ce monde. Et à mesure qu’il avançait, il vit que les conditions changeaient. Et que toutes les influences et les forces nécessaires pour le succès lui arrivaient, comme si la vie qui avait fermé ses portes les ouvrait devant lui, et il les franchit et atteignit ce stade où il fut le fameux Timour-Lang de l’histoire.

Il y a un exemple assez semblable dans l’histoire de l’Inde : celle de Shivaji qui commença comme voleur. Un jour il vint voir un sage du nom de Ram Das afin d’avoir sa bénédiction. Shivaji lui demanda : « Voulez-vous m’accorder votre bénédiction ? » Le sage demanda : « Pourquoi ? Que désires-tu ? » Il répondit : « Je suis voleur. Je vais voler des voyageurs ». Le sage qui était compatissant et miséricordieux vit qui était cet homme et ce qu’il deviendrait. Il ne lui brisa pas le cœur. Il dit : « Je te bénirai. Va, mais deviens un grand voleur ». Et que devint-il, ce grand voleur ? Il devint roi. Ce qu’il tenta alors fut de devenir un voleur encore plus grand : un empereur !

Contrôler les conditions

Dans tous les domaines de la vie, il sera prouvé à celui qui cherche la vérité que s’il y a une clé au succès, une clé au bonheur et une clé à l’avancement et à l’évolution dans la vie, c’est l’atteinte de la maîtrise. La question est : comment atteindre la maîtrise. Il y a trois stades. Le premier stade pour atteindre la maîtrise est le contrôle de soi. Quand le contrôle de soi est atteint, le second stade est le contrôle de toutes les influences des personnes qui vous tirent hors de votre chemin, qui vous poussent à côté du chemin que l’on souhaite prendre. Et si l’on a été victorieux de ce second stade, le troisième stade est le contrôle des conditions et des situations.

L’homme qui est responsable, l’homme qui a contrôle sur les situations et les conditions est plus grand que mille hommes qui sont qualifiés et travaillent. Le contrôleur peut s’asseoir sur sa chaise et ne rien faire. Mais il accomplira davantage que celui qui fait des choses toute la journée et accomplit très peu. Il y en a peu qui sont capables d’imaginer jusqu’à quel point un homme peut obtenir de pouvoir ; spécialement aujourd’hui où la vie est une lutte continuelle pour rien, une vie très occupée pour accomplir peu. Nous ne pouvons pas imaginer à quel degré le pouvoir du maître-esprit peut exécuter de choses. Seulement il est derrière le rideau. Ceux qui font peu s’avancent et disent : « Je peux faire ceci et cela », et ceux qui font réellement quelque chose en disent peu.

L’esprit de maîtrise

Tout ce qu’il y a sur la terre, l’or et l’argent, les pierres précieuses et les joyaux, sont pour l’humanité. Et tout ce qui donne bonheur, pouvoir, intelligence, harmonie, paix et inspiration, extase et joie appartient aussi à l’homme. L’homme peut faire d’une chose céleste son trésor aussi bien que d’une chose de la terre. Il n’est pas nécessaire pour l’homme de quitter toutes les choses de la terre et de s’en aller d’ici. Il peut tout aussi bien s’occuper de ses affaires, de sa profession, de ses devoirs dans la vie et en même temps développer en lui cet esprit qui est l’esprit de maîtrise. L’esprit de maîtrise est semblable à une braise. En soufflant sans cesse sur elle, cette braise grandira en une flamme et il en sortira un feu brillant.

L’homme qui tiendra sans cesse devant lui l’idée : « Tout ce qui manque au-dehors ne doit pas me troubler, car tout est en moi et si je souffle sur cette braise de maîtrise par une contemplation continuelle, un jour une flamme en sortira et la vie s’éclairera » – son pouvoir deviendra grand en vérité.

New-York, 23 décembre 1925

L’Alchimie du Bonheur – chapitre 26
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.